Coronavirus : pénurie de masques, le SOS d'un aide-soignant en détresse

Sébastien Bonniol, aide-soignant à Marseille, met en place la confection de masques en tissus / © Sébastien Bonniol
Sébastien Bonniol, aide-soignant à Marseille, met en place la confection de masques en tissus / © Sébastien Bonniol

Face au manque de masques médicaux, Sébastien Bonniol, aide-soignant à Marseille, a lancé un SOS sur Facebook mercredi 17 mars. Il propose aux volontaires d'aider le personnel soignant en fabriquant des masques en tissu.

Par Louise Beliaeff

Au début c'était un soin, un masque. Puis, lundi 15 mars, un masque pour quatre heures de travail. Quelques jours plus tard : un masque pour douze heures de travail.

Sébastien Bonniol, aide-soignant en service de dialyse dans un centre hospitalier à Marseille a commencé à s’inquiéter. "Si en quelques jours on a ce genre de restriction, qu’est-ce que ça va devenir ?…"

Autour de lui, Sébastien récolte de nombreux témoignages concordants de confrères, de soignants dans le public et dans le privé. Tous s’inquiètent du manque de masques chirurgicaux et FFP2, alors que le pic de l'épidémie de coronavirus n'a pas été atteint en France. Certains n’en ont plus du tout.

Je me suis rendu compte que je n'étais pas le plus mal loti avec mon masque pour 12 heures de travail.

S., ambulancier à Lambesc, regrette qu'on ne parle pas assez du manque de masques dans sa profession. "On va dans des Ehpad, sans masque, alors qu'on peut être atteint du Covid-19, ou se faire contaminer. Après je rentre et je contamine mes enfants ?", se révolte-t-il. "Faire valoir mon droit de retrait ? Mais qui va aller chercher les patients pour leurs dialyses ? C'est vital".

Ce père de famille de 46 ans déplore cette situation, qui risque de devenir critique la semaine prochaine. "Nous les ambulanciers, nous ne sommes pas considérés, notre profession n'est pas reconnue". Les masques sont pourtant cruciaux pour eux aussi, tous les jours au contact de malades.

Si chaque ambulancier rentre dans un Ephad et contamine des personnes âgées, comment allons-nous faire ? Comment nos hôpitaux vont pouvoir gérer ça ?

Pour tous, il y a danger. "On ne sait pas quand on sera réapprovisionné et dans le cas où l'on n'est pas réapprovisionné, qu'il y a un retard pour X raison, on ne se sent pas de travailler sans masque", explique Sébastien Bonniol.

L’aide-soignant jette alors une bouteille à la mer et lance un SOS sur Facebook, mercredi 17 mars.

La solution des masques en tissu

Son idée, répondre à la baisse de masques médicaux en mobilisant les Marseillais motivés pour fabriquer des masques en tissu, à la maison. 

"Tout le monde a du coton, des tee-shirts, des vieux draps. Tout le monde est bloqué à la maison… Donc il y a moyen de faire des masques", selon son raisonnement. 

L'aide-soignant de 50 ans devient alors l'intermédiaire entre ceux qui savent coudre mais n'ont pas le tissu et ceux qui ont le tissu mais ne savent pas faire. 

Sur le retour de son travail jusqu’à son domicile aux Chartreux, ou bien le matin avant d'embaucher, il passe récolter en vélo les masques à pois, à rayures ou multicolores, faits maison. "Comme un facteur, je fais ma tournée".

Sébastien fait bien attention à respecter les règles d'hygiène et de confinement. En tant que soignant, il est autorisé à circuler dans la ville mais son trajet est optimisé pour ne pas faire trop de déplacements.

Il tente également de rassurer les personnes qui lui donnent leurs confections. "Une petite dame dans le 3e arrondissement ne m’a pas ouvert. Elle a descendu un panier avec une corde pour me donner les masques", raconte-t-il.

Un mouvement d'ampleur nationale

En 4 jours, du 17 au 21 mars, Sébastien a récolté 81 masques sur ses trajets en vélo. En tout, neuf personnes ont donné, et deux d'entre elles ont fourni de la matière première, le tissu. 

La publication de Sébastien Bonniol a été partagée plus de 350 fois sur Facebook. Le mouvement bénévole et gratuit a pris de l'ampleur dans tout le pays. A Nice, les couturières du Coeur se sont lancées dans le mouvement. Emmaüs Marseille s'est également mobilisé.
Un groupe facebook général, Mask Attacks Couturières et soignants solidaires, recense tous les besoins, les dons, les personnes qui souhaitent participer sur toute la France. Elles se font alors aiguiller par le groupe dans leur propre région.

Sur ce groupe, des tutoriels vidéos ou écrits, simples et pédagogiques, sont mis en ligne pour pouvoir fabriquer les masques et "proposer une création qui évolue dans le bon sens", explique Sébastien. Des tutos parfois transmis par les CHU eux-mêmes, comme celui de Grenoble. 
Car si au début, les masques étaient basiques, ils suivent aujourd'hui des règles de confection perfectionnées. Pour la matière, le coton est préconisé pour pouvoir être lavé à haute température. Les cordons doivent être assez longs et l'élastique n'est pas idéal dans le cas d'un lavage à 90°C qui pourrait l'abîmer. 

D'une double épaisseur, les masques fabriqués à la maison peuvent aujourd'hui être confectionnés avec une triple épaisseur et "une poche secrète" pour y mettre "ce qu'on a sous la main".

"Les couturiers bénévoles peuvent même ajouter un insert entre deux tissus, commente l'aide-soignant. Pour y glisser du coton, de la polaire, une compresse stérile, un filtre à café, un bout de sac aspirateur, du papier absorbant plié en 4".

Les masques en tissu, le "joker" en cas de besoin

L'Agence régionale de Santé (ARS) Paca a fait savoir qu'elle ne validait pas ces masques en tissu dont l'efficacité interroge.

"Certains disent qu'ils ne sont pas homologués, que ce sont des nids à microbes. Moi je leur réponds : 'qu’est-ce que tu proposes à la place ? Si le camion ne vient pas ? Tu vas faire les soins sans masque?'", se défend Sébastien.

Les directeurs d’établissements hospitaliers sont frileux. Ça met la panique, ça ne rassure pas. Ça peut créer une psychose. Et la psychose des soignants qui n'ont pas de masque ?

"Le jour où je n'en ai pas, ça sera toujours mieux que rien. C’est le joker le jour où ça coince.  Ce n'est pas parfait, mais ça a le mérite d’exister.​​​​"

Les masques en tissu ne suffisent pas pour les soins aux personnes infectées par le Covid-19. Sébastien en est conscient. Mais pour qu'il y ait assez de masques FFP2 dans ces cas précis, les confections en tissu peuvent se révéler utiles sur d'autres soins, comme les dialyses.

Plusieurs de ses collègues se sont déjà montrés intéressés pour stocker quelques masques en tissu, en cas de besoin.

"Moi je participe"

Pour Sébastien, le mouvement profite à tout le monde : "On a de la main d’oeuvre volontaire et motivée, cela permet aux gens de s’activer dans leur confinement et de se dire 'moi je participe', c’est assez valorisant".

Sur son profil Facebook, l'aide-soignant tient à jour le "carnet" de commandes et de confection de ces masques. Il prend systématiquement une photo des masques reçus et demande aux destinataire finaux de faire de même avec les masques portés. "Il s'agit de montrer que la création est allée au bon endroit".

Une commande de 250 millions de masques

La polémique sur l'absence de masques de protection continue de grandir, la France ayant réduit a minima son stock de masques ces dernières années afin de rationaliser les coûts.

Le gouvernement a reconnu des "difficultés logistiques" dans la production et la distribution de ces masques alloués en priorité aux soignants, mais que de nombreuses professions au contact du public réclament, comme les policiers.

Le Premier ministre Edouard Philippe a indiqué samedi 21 mars que "40 prototypes" de masques étaient actuellement "en cours de test" afin d'augmenter les capacités de production.

Par ailleurs les autorités ont commandé "250 millions de masques", à destination notamment des personnels de santé, qui seront livrés "progressivement", a précisé samedi le ministre de la Santé Olivier Véran.
Samedi 21 mars,  LVMH a annoncé offrir dix millions de masques en France : "LVMH a réussi, grâce à l'efficacité de son réseau mondial, à trouver un fournisseur industriel chinois capable de livrer dix millions de masques en France dans les prochains jours", a fait savoir le groupe de luxe dans un communiqué.

A l'heure actuelle il y a un "stock d'État" de 86 millions de masques, dont cinq millions de masques FFP2 plus protecteurs, le reste étant des masques chirurgicaux. "Nous prévoyons une consommation de 24 millions de masques par semaine", a précisé le ministre.

Pour les deux semaines à venir, a-t-il dit, priorité sera donnée pour ces masques aux personnels de santé en ville comme à l'hôpital et aux personnes intervenant auprès des personnes âgées.

Concernant les autres professions qui réclament la distribution de masques (forces de l'ordre, distribution...) Olivier Véran a indiqué que le Conseil scientifique serait à nouveau consulté mardi notamment pour évoquer "le mode de répartition des masques".
 

Liens utiles si vous souhaitez prêter main forte :

https://www.facebook.com/groups/236729194043569/
https://www.facebook.com/sebastien.bonniol.7

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