RÉCIT. "Elle abandonne Marseille" : on vous raconte la folle journée où Michèle Rubirola a claqué la porte de la mairie

Michèle Rubirola a annoncé sa démission de ses fonctions de maire mardi 15 décembre, cinq mois seulement après avoir été élue par les Marseillais. Une journée forte en rebondissements que l’on vous raconte en détail.

Michèle Rubirola a remis sa démission le 15 décembre, cinq mois après son élection au fauteuil de maire de Marseille.
Michèle Rubirola a remis sa démission le 15 décembre, cinq mois après son élection au fauteuil de maire de Marseille. © TOMASELLI Antoine / MaxPPP

L’écharpe était-elle devenue trop lourde à porter ? Cinq mois après avoir été élue à la tête de Marseille, Michèle Rubirola a annoncé, mardi 15 décembre, sa démission de ses fonctions de maire à la surprise (presque) générale. La rumeur courait déjà depuis plusieurs mois mais elle est devenue réalité à quelques jours de la fin de l'année. France 3 vous raconte les coulisses de cette folle journée dans la cité phocéenne.

"Michèle Rubirola va démissionner"

Le soleil ne s’est pas encore levé sur Marseille, ce mardi matin. Une aube grise enrobe la ville lorsque de premières rumeurs s'éveillent : "Michèle Rubirola va démissionner". L'information commence à se propager dans les rédactions en fin de matinée, confirmée par plusieurs sources au sein du conseil municipal. De son côté, dans le plus grand secret, l’édile apporte une missive décisive au préfet des Bouches-du-Rhône. Elle prend aussi le temps de téléphoner à Anne Hidalgo, maire de Paris, pour évoquer sa démission, rapporte Le Monde. A-t-elle besoin d’une épaule sur laquelle s’appuyer ? L'appui d'une femme elle aussi à la tête de la plus grande ville de France ?

Au même moment, la culture s’apprête à battre le pavé. Les professionnels du cinéma, du théâtre, du spectacle, manifestent à midi contre la fermeture prolongée des lieux de culture en raison de l'épidémie de Covid-19. Dans le rassemblement devant le Théâtre du Gymnase se trouve Jean-Marc Coppola, adjoint en charge de la culture à Marseille. Interrogé sur le probable départ de Michèle Rubirola, il se montre prudent : "J’ai vu Michèle dernièrement pour parler culture, à l’heure où je vous parle Michèle est toujours maire de Marseille. Je ne commente pas les rumeurs". Il n’est pas encore 13 heures. Si l’information n’a pas été encore officialisée par le Printemps marseillais, la presse s’en est déjà fait l’écho.

Une réunion de crise s’organise à la mairie

La démission de Michèle Rubirola, que les Marseillais apprennent peu à peu dans les médias, doit être annoncée à ses collaborateurs lors d’une réunion de crise organisée à la mairie centrale de Marseille à 14h30. Un nouvel élément émerge au milieu de ce coup de théâtre. Michèle Rubirola devrait laissait sa place à Benoît Payan et deviendrait à son tour première adjointe. A mesure que l’information se répand, les premières réactions fleurissent sur les réseaux sociaux. Et c’est l'élu de droite Bruno Gilles qui ouvre le bal.

Une première raillerie suivie d’un premier éclat, du côté du Rassemblement national. Le sénateur Stéphane Ravier anticipe l’annonce officielle de Michèle Rubirola, dénonce un "mensonge" du Printemps marseillais et réclame un retour aux urnes : "Le Printemps marseillais s'est moqué des Marseillais en leur vendant cette candidature sortie de nulle part. (...) Cette liste a menti dès le départ. Les Marseillais ont été floués. Ils ont élu Michèle Rubirola pour se cacher derrière. Ce que je propose c'est qu'il n'y ait pas d'arrangements de parti, mais un retour aux urnes car ça demande une véritable clarification". Même son de cloche du côté d’Éric Dudieuzère, conseiller municipal RN qui qualifie cette démission d’"escroquerie du siècle".

"Vous m’avez volé ma voix"

En attendant la réunion de crise à la mairie, Twitter fait la part belle au hashtag #Rubirola et les commentaires se multiplient. "Vous m'avez volé ma voix", réagit Kevin Vacher, militant du Collectif du 5 novembre.

L’hypothèse d’une inversion des rôles entre Benoît Payan et Michèle Rubirola en révolte plus d’un, à l’image de Samir Bajjali, juriste : "Nous avons voté Michèle Rubirola en juin dernier. Personne d'autre n'est légitime de la remplacer. Trahir la confiance de vos électeurs sera considéré comme une faute IMPARDONNABLE, avec toutes les conséquences d'une telle trahison !"

La députée LREM des Bouches-du-Rhône Alexandra Louis décrit "des petits arrangements entre amis", à la manière de la série Marseille diffusée sur Netflix où le maire est incarné par Gérard Depardieu. Sur franceinfo, elle renchérit : "On ne se demandait pas si Michèle Rubirola voulait démissionner, mais quand elle allait le faire".

Claire Pitollat, elle aussi députée LREM des Bouches-du-Rhône s’aligne sur cette position. "La démission de Michèle Rubirola, si elle est, confirmée est un déni de démocratie", déclare-t-elle sur Twitter avant de demander un retour aux urnes, quelques minutes plus tard sur BFMTV.

Il est à présent 14h30. A la mairie centrale de Marseille, les collaborateurs de Michèle Rubirola se réunissent, à l'abri de la presse. Les alliés de l’élue ne s’expriment pas encore, à l’exception de François-Michel Lambert, député écologiste des Bouches-du-Rhône. "Arrêtons de penser qu’il y a des magouilles. Pensons que la politique peut fonctionner différemment, s’escrime-t-il à faire entendre sur franceinfo. Michèle Rubirola incarne cet esprit commun du Printemps marseillais. (...) C’était ça son idée, le collectif. Sa personne n’est pas importante. Elle a d’autres valeurs". Il est quinze heures passées quand la première dépêche AFP tombe. Julien Bayou, secrétaire national du parti Europe Ecologie Les Verts confirme le départ de Michèle Rubirola et avance des raisons de santé.

"Ce n'est plus à moi de mener le collectif"

Il est 16 heures quand l’élue s’apprête à donner son ultime conférence presse en tant que maire de Marseille, dans la grande salle des mariages. Sur place, la tension est palpable. A 16h17, Michèle Rubirola pousse la porte et s’installe au pupitre, dos à la Bonne Mère. Vêtue de rouge et de noir, elle débute son discours d’un ton solennel en évoquant les difficultés qu’elle a rencontrées depuis son élection au mois de juin. "Depuis 1945, Marseille n'a jamais été aussi près de sombrer", lance-t-elle en référence à la situation économique de la ville.

Elle poursuit sa justification en évoquant des problèmes de santé. Au mois d’octobre, Michèle Rubirola avait laissé sa place à son premier adjoint Benoît Payan, en raison d’une opération chirurgicale. "Ces épreuves limitent l’énergie que je peux mobiliser, explique la maire. Elles contraignent le temps que je peux consacrer à mes missions. Être maire à Marseille, c’est donner 300%, j’en donne 150".

Michèle Rubirola lâche alors la phrase qui met fin aux rumeurs : "J'ai pris la décision de quitter mes fonctions de maire de Marseille." Elle poursuit en exposant son souhait d’échanger sa place avec son premier adjoint, Benoît Payan, déjà ébruité depuis ce matin : "Ce n'est plus à moi de mener le collectif. Avec Benoît, nous sommes un binôme. Il est temps que le binôme s'inverse."

Michèle Rubirola cède sa place de maire.
Michèle Rubirola cède sa place de maire. © Nicolas TUCAT / AFP

Son mandat a duré 164 jours, son discours d’adieu, 11 minutes. Michèle Rubirola quitte l’immense salle sans tarder, les photographes immortalisent le moment historique pour la ville.

Les grandes manœuvres en coulisses

Le départ de Michèle Rubirola relance le feuilleton des municipales, qui, en juin, avait tenu en haleine la deuxième ville de France. Selon la loi du Code général des collectivités territoriales, la démission du maire entraîne une nouvelle élection du maire et de ses adjoints lors d’un vote au conseil municipal. La maire sortante souhaite voir son binôme Benoît Payan prendre sa place. Dans la foulée de la conférence de presse, le Printemps marseillais confirme son appui : "Nous soutenons unanimement sa volonté de voir Benoît Payan dès demain continuer de porter notre projet et notre collectif à la mairie".

Olivia Fortin, 4e adjointe au maire, exprime sa "fierté": "Je suis bluffée par le cran de cette femme. (…) C'est une page qui se tourne, on ne s'y attendait pas du tout. Au nom de l'intérêt général, elle laisse sa place et c'est très rare dans le monde politique". Benoît Payan, l’hériter potentiel du "trône", reste, lui, muet. Tout comme Samia Ghali. L'ex-sénatrice PS et deuxième adjointe à la mairie rêve en effet de puis longtemps d'occuper le fauteuil de maire. Et elle se retrouve de nouveau en position de force car ses voix sont nécessaires au Printemps marseillais pour conserver le pouvoir à Marseille.

Du côté de l’opposition, les langues se délient. Bruno Gilles embraye en publiant un communiqué accusateur : "Elle abandonne Marseille, elle abandonne les Marseillais et elle fuit ses responsabilités"

A 18 heures, Stéphane Ravier revient à la charge. Dans un communiqué, il réitère sa demande de nouvelles élections. "En juin, les Marseillais n’ont été que 35% à se déplacer aux urnes et aucun d’entre eux n’a voté pour élire Benoît Payan maire de Marseille". Le président de la région Paca Renaud Muselier doute, lui, de la capacité de Michèle Rubirola à endosser le rôle de première adjointe. "J'espère qu'elle est en bonne santé mais elle ne peut pas être première adjointe si elle n'est pas à 100% concentrée. On est dans une démarche politique qui ne correspond en rien à ce qui nous a été annoncé pendant la campagne". La présidente de la Métropole Martine Vassal fait quant à elle part de sa "stupéfaction".

La suite (et fin ?) du feuilleton des Municipales doit se jouer lundi 21 décembre, lors du dernier conseil municipal de l’année. Si Michèle Rubirola a clairement exprimé son souhait de voir Benoît Payan récupérer l’écharpe suprême, des inconnues persistent. La droite a-t-elle les moyens de rentrer à nouveau dans la course à la mairie ? Samia Ghali va-t-elle soutenir la candidature du Printemps marseillais ? Comme un air de déjà-vu.

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