ENQUETE. "Maintenant, on tue pour rien" : comment l'évolution des trafics de drogue à Marseille provoque des règlements de compte en série

Au moins sept personnes ont été tuées à Marseille depuis le début de l'année, sur fond de trafics de stupéfiants. Des spécialistes nous expliquent ce qui a changé en dix ans dans ce business de plus en plus convoité.

Quand il s'agit de faits divers, d'armes, de trafics de drogue, Marseille fait fantasmer. La cité phocéenne attise les passions et déchaîne les stylos ou plutôt les claviers. Lorsque l'on tape les neuf lettres du nom de cette ville dans un moteur de recherche, on tombe sur des articles sportifs ou de faits divers. "Quatre fusillades, dont une mortelle en moins de dix jours" titre un journal. "Coups de feu à la cité de Micocouliers (14e), un jeune homme entre la vie et la mort" titre un autre quotidien. Depuis le début de l'année, au moins sept hommes sont morts dans des règlements de compte à Marseille. Le dernier en date : lundi 13 mars, un corps a été retrouvé calciné dans une voiture dans le quartier de La Busserine (14e), connu pour les trafics de stupéfiants qui le gangrène.

"Au moins", parce qu'il y a aussi "ceux qui disparaissent sans faire de bruit", explique un ancien acteur du trafic de stupéfiants marseillais. On l'appellera Kurt.

"Mais on a eu des débuts d'année pire que celle-ci", relativise Rudy Manna, porte-parole du syndicat de police Alliance de la zone Sud. Il évoque en revanche "un business de plus en plus florissant et de plus en plus de saisies, d'armes notamment."

Les deux hommes s'accordent sur un point : ces règlements de compte font partie intégrante de la ville et "ont toujours existé." "Les gens aiment Marseille pour ça aussi, ces histoires passionnent tout le monde et les réalisateurs viennent tourner ici leurs films", analyse Kurt. 

Sur cette carte : les morts depuis le début de l'année mais aussi les blessés, à Marseille : 

Le journaliste spécialiste des quartiers populaires marseillais, Philippe Pujol, parle lui de "vagues." "Les vagues hautes, c'est une trentaine de règlements de compte dans l'année, comme en 2022. Les vagues basses c'est une quinzaine." Et d'ajouter : "On est quand même bien loin des 170 morts annuels de Naples ou des 200 de Baltimore."

Mais comment ça fonctionne ? Pourquoi y a-t-il des périodes où les morts s'enchaînent et d'autres où le calme semble avoir repris la main ? Qu'est-ce qui a changé ces dernières années en termes de trafic de stupéfiants et ses conséquences ? 

Voici quelques éléments de réponse à travers les témoignages de Kurt donc (ancien membre du trafic de stupéfiants), de Rudy Manna (représentant du syndicat de police Alliance) et de Philippe Pujol (journaliste, lauréat du prix Albert-Londres en 2014 pour sa série d’articles : Quartiers shit) pour France 3 Provence-Alpes.

Effet domino, prétexte et opportunisme

Un règlement de compte n'arrive jamais seul. "Ce sont des phénomènes d'opportunisme", explique Rudy Manna, représentant d'un syndicat de police. Ce que Kurt appelle "le prétexte". 

"Il faut toujours un prétexte. Parfois amoureux, parfois une bagarre en boîte… Autant de manières d'obtenir un prétexte pour attaquer et prendre le réseau de l'autre. C'est de l'opportunisme pour s'agrandir. On n'attaque jamais juste pour attaquer, il y a toujours une excuse."

Kurt, dont le prénom est modifié, ancien membre du trafic de stupéfiants marseillais


à France 3 Provence-Alpes

Résultat : l'autre rétorque. Et ainsi de suite. "On arrive vite à cinq, six règlements de compte", précise Rudy Manna. Et de reprendre : "C'est ce qu'il se passe en ce moment à La Paternelle. On en est déjà à trois morts." Pour le policier : "Parfois il s'agit de personnes qui veulent déstabiliser un réseau qui fonctionne trop bien ou qui veulent le récupérer." Mais il n'y aurait pas forcément de rapport avec des sorties de prison de dealers qui voudraient reconquérir leur terrain. "Des sorties, des entrées en prison il y en a tout le temps. Ça n'a pas vraiment d'impact sur les règlements de compte", assure Rudy Manna.

La fin des têtes pensantes de terrain ?

Kurt et Philippe Pujol s'accordent à dire qu'il n'y a plus de têtes pensantes sur le terrain, que le trafic est désorganisé et violent parce qu'éphémère et peu réfléchi. En revanche, chacun pointe du doigt une raison différente à ce phénomène.

Pour Kurt, c'est une juge, Jacqueline Faglin, qui, entre 2007 et 2010 a fait tomber tous les réseaux marseillais avec de très lourdes peines. "On a commencé à voir des 10, 15, 18 ans de prison", se souvient-il. Et de reprendre : "Ils ont arrêté toutes les têtes pensantes, tous les grands des réseaux. Depuis, des plus jeunes ont repris la main mais ils ne connaissent pas le travail. C'est comme une entreprise cadrée et organisée. Il ne suffit pas d'être violent pour être trafiquant." Depuis, "les peines sont restées lourdes. Et comme tout le monde est en prison, les jeunes reprennent le réseau en se jetant comme des pierres dans l'eau, ils ne connaissent rien", explique Kurt.

Le journaliste Philippe Pujol, lui, revient sur les changements opérés depuis la French Connection. Pour lui, un rajeunissement s'opère parmi les morts et parmi les tueurs, depuis 2010. 

"Dans les années 1990, avec l'espace Schengen, les réseaux de stupéfiants des grandes villes françaises se réorganisent avec Marseille comme plaque tournante. Les héritiers de la French Connection placent ce qu'ils appellent des lieutenants qui vont gérer des zones géographiques, au-delà de la cité. Il y avait quelques règlements de compte entre hommes d'une quarantaine d'années, fichés au "grand banditisme" (jargon policier) donc très connus... jusqu'en 2006."

Philippe Pujol, journaliste spécialiste des quartiers populaires de Marseille


à France 3 Provence-Alpes

Entre 2006 et 2010, ces "grands bandits" s'entretuent, rapporte Philippe Pujol. Ce sont les derniers héritiers de la French Connection. Quelques survivants, sur le terrain, se rendent compte que la gestion est trop compliqué : arrestations, coûts, exploitation des guetteurs, coupeurs, charbonneurs, etc. Ils décident "d'ubériser" le trafic : les têtes pensantes "font de l'import-export et vont vendre cher car un réseau qui ne s'installe jamais ne va pas négocier les prix, il va vouloir que ça tourne tout de suite."

En résumé, d'après Kurt et Philippe Pujol, sur le terrain, à Marseille, il n'y a plus de tête pensante pour organiser le réseau. Pour le journaliste, ils existent encore "mais vivent en Algérie, en Corse, à Dubaï, en Espagne, au Gabon, en région parisienne, etc."

"Si le trafic était désorganisé, il n’y aurait pas autant de millions d’euros qui circulent. Il y a beaucoup plus d’argent qu’il y a 25 ans."

Rudy Manna, syndicat de police Alliance Sud


à France 3 Provence-Alpes

Côté police en revanche, Rudy Manna assure qu'il existe encore des têtes pensantes sur le terrain. "Par contre il y avait probablement une sorte de code d'honneur qui était plus important il y a une dizaine d'années." Et d'ajouter : "Quand je suis arrivée à Marseille, il y a vingt-cinq ans, on tuait encore les têtes des réseaux. Maintenant les victimes sont de plus en plus jeunes, ce ne sont jamais des têtes de réseaux mais plutôt des guetteurs. Ils s'en prennent aux premiers qu'ils trouvent."

Ubérisation et rajeunissement du trafic de stupéfiants

En 2010, les têtes pensantes de terrain disparaissent donc, "et la cocaïne se banalise. Un nouveau marché américain voit le jour et accélère le phénomène d'ubérisation", rapporte Philippe Pujol. Concrètement, "les derniers héritiers de la French Connection exportent de grosses quantités et laissent la gestion du terrain aux petits". Sauf que ces jeunes n'ont qu'une notion du terrain : la violence.

"Ils pensent que la violence suffit à tenir un réseau", rapporte Kurt. Et d'ajouter : "Il y a des bandes dans tous les quartiers de Marseille. Quand un règlement de compte commence, il ne se termine que lorsqu'un réseau est récupéré par un autre. Or, tant qu'il n'y aura pas de tête pensante, ça ne va jamais s'arrêter."

"C'est la génération des cramés, des Gremlins, persuadés qu'ils vont devenir des gros dealers et qui s'entretuent", déplore Philippe Pujol. "Tous les voyous aux parcours de réussite de la télé, des médias, du cinéma contribuent au rêve de ces gamins", dénonce-t-il.

"Les réseaux se fragmentent de plus en plus et ont une durée de vie très courte. Avec beaucoup de règlements de compte mais pas seulement. Il y a aussi tout ce qu'on ne sait pas. Le nombre de séquestrations par exemple est considérable, autant que les actes d'une extrême violence qui régulent les réseaux de ces gamins âgés de 14 à 25 ans en moyenne."

Philippe Pujol, journaliste spécialiste des quartiers populaires de Marseille


à France 3 Provence-Alpes

Pour Kurt, la police n'aurait aucun intérêt à mettre un terme à cette "ubérisation" du trafic de stupéfiants : "Cela les nourrit. Ils en ont besoin comme argument pour ouvrir des brigades et parce qu'ils ont aussi besoin de l'argent liquide qui y circule."

Rudy Manna, lui, souligne la difficulté de lutter contre ces réseaux. "Mais la police interpelle quand même un auteur de règlement de compte sur deux" , tient-il à préciser.

Violence particulière ?

Kurt et Rudy Manna sont d'accord sur ce point : l'ubérisation du trafic de stupéfiants engendre une violence particulière. 

"Il y a dix ans, on tuait seulement si on avait une bonne raison. Maintenant, on tue pour rien."

Kurt, ancien membre du trafic de stupéfiants marseillais


à France 3 Provence-Alpes

Rudy Manna, lui, constate "une capacité de tuer pour des sommes modiques, une capacité de tuer des enfants de 16 ans dont on sait parfaitement qu'ils ne sont pas les têtes de réseaux." Faire tuer quelqu'un, en 2023, à Marseille, coûterait, d'après plusieurs de nos sources, une dizaine de milliers d'euros.

Philippe Pujol, là aussi, parle de périodes. Le cours du prix d'un tueur varie au cours de l'année mais surtout, "il n'y pas tant de tueur à gages", d'après le journaliste. Pour lui, la violence n'est pas pire aujourd'hui : "Dans les années 1970 il y avait des décapitations entre voyous, ils s'envoyaient des têtes dans des cocottes-minute !" Et d'analyser : "La différence c'est que maintenant les jeunes choisissent la violence comme compétence principale. Ils rappellent la jeunesse abandonnée du début du XXe siècle : les Apaches délaissés dans la rue qui s'en sortaient avec leur seule compétence : la violence."

"Le chaos qui règne en permanence sur le terrain bénéficie aux fournisseurs qui vendent plus cher aux jeunes réseaux. Surtout, ces fournisseurs gagnent du temps car la police, occupée à vider la mer à la petite cuillère, perd du temps à élucider ces règlements de compte laissant ainsi le trafic international 'tranquille'."

Philippe Pujol, journaliste spécialiste des quartiers populaires de Marseille


à France 3 Provence-Alpes

Philippe Pujol résume : "Les réseaux veulent marger au maximum et pour ça, ils exploitent les petits qui se sont mis en indépendants. C'est le même système qu'Uber, en pire. C'est de l'ultra capitalisme sauvage."

Le début d'une série sanglante ?

Pour Kurt, ces règlements de compte du mois de février présagent une suite dans différents quartiers de Marseille. 

Rudy Manna, lui, n'affirme rien : "C'est difficile de savoir. Parfois on pense que ça va durer puis ça s'arrête d'un coup." "Sur le terrain, nous sommes des urgentistes, on agit quand il s'est passé quelque chose, détaille-t-il. Mais la police judiciaire fait très bien son travail."

Un point souligné également par Philippe Pujol : "Depuis 2015, les policiers travaillent mieux. Ils empêchent une trentaine de règlements de compte par an." Et de nuancer : "Mais l'action de la police peut créer de la concurrence et engendrer de nouveaux règlements de compte."

Le Covid a fragmenté encore plus le réseau et accéléré le "Uber shit" : la livraison de stupéfiants. Ils se sont totalement organisés et bénéficient d'une impunité presque totale parce qu'il est impossible d'enquêter sur cela tant la masse est immense.

En parallèle de cette "ubérisation" du trafic de stupéfiants, Philippe Pujol évoque quelques réseaux discrets et organisés : "Ce sont ceux qui marchent le mieux. Il s'agit des quartiers où il y a de la violence mais pas de meurtre parce que ça fait venir la police. Et quand la police est là, ça signifie que le réseau essaie d'aller vite et qu'il n'a pas vraiment de compétences."

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