"Il faut arrêter de racler le fond de la mer" : comment des fermes aquacoles tentent de lutter contre la surpêche

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"Il faut arrêter de racler le fond de la mer" : comment des fermes aquacoles tentent de lutter contre la surpêche ©France télévisions

L'élevage de poissons destinés à la consommation est une alternative à la surpêche, mais il soulève de nombreuses questions. Reportage dans la baie Tamaris à la Seyne-sur-Mer dans le Var où certains tentent de changer les choses.

Sur la corniche de Tamaris, le petit port du Manteau est une terre d’élevage de poissons depuis des décennies. Tout a commencé en 1860 avec les premiers essais de conchyliculture. Martial Hourdequin est le gérant des perles de Tamaris, il s’est installé ici avec son associé en 2014.

"C’est un site historique, c'est là qu’est née la conchyliculture, pointe-t-il. On y élève des huitres, mais aussi des moules. Ce sont deux parfaits indicateurs de la qualité du milieu." Et ça tombe bien, car dans les années 2000, d’autres élevages sont venus s’amarrer ici. Des fermes aquacoles pour y élever des loups et des dorades.

"Ici, nos fermes sont minuscules"

Environ 200 tonnes de poissons sortent chaque année de la baie de Tamaris. C’est seulement 1% du poisson d’élevage consommé en France. Mais c’est aussi un modèle économique et écologique unique.

Sébastien Pasta est expert aquacole auprès de la ferme Cachalot. Il a parcouru le monde entier - Mayotte, le Japon - pour aller à la rencontre des éleveurs de poissons. "Ici, à Tamaris, nos fermes sont minuscules. Ce n’est rien comparé aux fermes Grecques, souligne-t-il. Elles élèvent 1 000 fois plus de poissons que nous dans leurs eaux chaudes toute l’année."

"Ici, nos poissons grandissent en 3 ou 4 ans. Chez eux, c’est en à peine un an. Nous sommes des fermes à caractère familial."

Sébastien Pasta

à France 3 Paca

A bord de son bateau, les matinées commencent toujours de la même manière : très tôt, au moment où bien peu de gens sont sortis de leur lit. A 5 heures au plus tard, Sébastien Pasta, lui, a déjà enfilé son ciré, une paire de gants et un bonnet bien chaud. Il faut dire que la température est peu élevée en ce début d’hiver. Direction la ferme d’élevage. Entre des passerelles en bois plantées sur des pieux, de grands filets retiennent des loups et des dorades.

Et chaque matin, il faut pêcher, à la grue, ces poissons pour les mettre directement dans une sorte de saumure glacée afin qu’ils parviennent le plus rapidement possible sur le lieu de vente.

La méthode est-elle cruelle ? "Pas du tout, répond Sébastien. Une fois dans la glace, ils s’endorment quasiment instantanément." On peut aussi attraper les bêtes à l’épuisette. Si l’on est musclé, car l’opération s’avère un peu physique.

Le casse-tête de la nourriture des poissons 

Dans la ferme d’à côté, Vincent Goletto nourrit ses poissons. Des croquettes, un peu comme celles que l’on donne aux animaux de compagnie, sont jetées dans les cages. Des cages doublées pour qu’aucun animal ne s’échappe et qu’aucun autre non plus ne parvienne à rentrer. La mixture a l’air de plaire. Le bruit des poissons qui se jettent sur les croquettes est ahurissant. Il vaut mieux ne pas tomber dans l’eau !

Mais que contiennent ces aliments pour poissons d’élevage ? "Ils sont fabriqués avec du poisson sauvage, pêché à l’autre bout de la Terre." Vincent Goletto comprend bien l’ambivalence de cette histoire. Pour faire un kilo de poissons d’élevages, il faut 3 kg de poissons sauvages. Mais les choses s’améliorent.

"Avant certains rajoutaient des antibiotiques, aujourd’hui, en tout cas pour nous, ce n’est pas le cas, tranche-t-il. En plus, nous réfléchissons à un nouveau type d’aliment."

Bienvenue aux croquettes du futur

Patricia Ricard, la présidente de l’institut océanographique du même nom, a rejoint Olivier Otto, gérant de la ferme cachalot. Sur une table, ils ont installé les croquettes du futur. Certaines sont vertes, d’autres plutôt grises.

"Il faut cesser ce cercle vicieux, témoigne Patricia Ricard. On doit fabriquer les croquettes localement en s’inspirant de la nature. Que mangent les poissons ? Des insectes par exemple. Et si nous travaillions à élever des mouches avec les surplus des grandes surfaces ?"

" De notre gâchis alimentaire et grâce à la bioremédiation, nous pourrions faire un aliment de qualité : une croquette locale à base de farine d’insectes, avec moins d’impact carbone et moins de pression sur les poissons sauvages."

Patricia Ricard

à France 3 Paca

L’utilisation de farine d’insectes pour les poissons est autorisée depuis 2018 en Europe. Une filière entière pourrait voir le jour. Ces aliments, qui existent déjà en toute petite quantité, sont utilisés, à l’essai, par Olivier Otto. "Parfois, on fait même des croquettes au lupin ou à la spiruline, regardez, ils adorent", rigole-t-il. Dans le bassin, à nouveau, les poissons s’affolent et se jettent sur la nourriture.

"Nous n’en sommes qu’au début des recherches, souligne Patricia Ricard, mais c’est déjà très prometteur."

"Il faut arrêter de racler le fond de la mer"

A terre les salariés mettent dans des caisses de polyester les poissons pêchés ce matin. Ils vont prendre la direction de moyennes surfaces de la région. Pas plus loin, de toute manière la production ne serait pas suffisante.

Ippei Umémura vient d’arriver. Il est cuisinier. Installé à Marseille depuis plus de vingt ans, il fait partie des grands chefs qui assument utiliser du poisson d’élevage. Mais attention, pas n’importe lequel.

"Il faut faire la différence entre un poisson bien élevé et un poisson gavé, détaille-t-il. Ça se voit très vite. Moi, je me sers très souvent à Tamaris. Ce qui est important, c'est de prendre un poisson de saison. Il ne faut pas opposer la pêche traditionnelle et le poisson d’élevage. De toute manière, il faut arrêter de racler le fond de la mer."

Entre le réchauffement climatique et la surpêche, la biodiversité marine s’est effondrée, en Méditerranée tout particulièrement. L’élevage sera, peut-être, notre seule manière de continuer à consommer du poisson.

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