"On a franchi la ligne rouge !", dans la police, certains réfléchissent au droit de retrait

Commissariats visés, menaces, cocktails Molotov lancés sur des véhicules de police… Témoignages de fonctionnaires de police à cran après plusieurs nuits d'émeutes à Lyon et dans son agglomération.

Sentiment d'impuissance, manque de moyens, menaces directes, les services de police à Lyon et dans le Rhône décrivent une situation extrêmement difficile depuis la mort de Nahel M. le 28 juin 2023, tué par un policier à Nanterre dans les Hauts-de-Seine. 

Le 30 juin à Vaulx-en-Velin, 8 policiers ont été pris pour cible de tirs au fusil de chasse. Quatre d'entre eux ont été blessés et sont en arrêt de travail. Les agents ont été visés par des tirs de fusil à pompe et à grenaille. 

“Ils ont eu très peur, car ils ne savaient pas quel calibre était utilisé sur le moment" explique Sébastien Gendraud, représentant SGP Police FO du Rhône. "Ils n'ont pas riposté avec leurs armes, ils ont fait preuve de sang-froid exceptionnel" estime son homologue du syndicat Alliance, Laurent Nouvel. Membres du Groupe de sécurité et de proximité division Est, 4 agents ont été hospitalisés, blessés à la jambe, au visage ou au bras. Dans la même nuit du 28 au 29 juin, 27 policiers ont été blessés au total à Lyon. 

"On a franchi la ligne rouge" estime Laurent Nouvel. "On avait l'habitude des violences urbaines, mais avec l'usage d'armes de guerre, de cocktails Molotov sur les commissariats, les incendies d'immeubles, il ne s'agit plus de barricades ou de poubelles qui brûlent."

La peur d'être visés

À Villeurbanne, Bron, Lyon, Vaulx-en-Velin, Vénissieux, les constats sont les mêmes. " Le moral est au plus bas. Les collègues ne veulent plus prendre les transports en commun. Certains se font suivre quand ils rentrent chez eux. À Vénissieux, on a surpris des individus en train de noter les numéros des plaques de voitures personnelles de nos collègues". Une voiture a été retrouvée à proximité avec des battes de baseball et un jerricane d'essence" raconte Sébastien Gendraud.

Ça fait des années que l'on demande à pouvoir garer nos véhicules discrètement, maintenant ceux qui nous visent peuvent connaître nos adresses et savoir où on habite" regrette un agent. Une solution simple pourrait être de domicilier toutes nos voitures au commissariat, nous l'avons demandé, mais pour l'instant ça n'avance pas. 

Pour Fabrice Fangini, qui représente le corps des CRS chez SGP Police FO, la question des moyens pour faire face à ce qu'il appelle "des guérillas urbaines" est fondamentale. "On a été rappelés en urgence de nos missions, on peine à remplir les compagnies sur le terrain. Du coup, on en vient très vite à utiliser de gros moyens, et à envoyer des grenades par exemple. Je dirais qu'il y a une escalade de violence pour répondre à la violence du terrain qui s'intensifie."

"L'impression qu'ils sont là pour tuer "

Dans les réseaux d'échanges de messages personnels entre collègues, des photos de blessures circulent, un fonctionnaire à Nîmes a reçu une balle de 9 mm pendant une intervention de maintien de l'ordre. Sans son gilet pare-balles, l'issue aurait été tout autre. Des actes de plus en plus violents à l'encontre des forces de l'ordre. "On a la sensation que certains sont là pour nous tuer" explique une fonctionnaire de terrain qui préfère rester anonyme.

"On se pose la question d'un droit de retrait" affirme Fabrice Fangini, "on essaie d'assurer la sécurité au quotidien, mais on n'est pas là pour se faire tirer dessus!", insiste-t-il.  

La colère qui s'exprime après la mort du jeune Nahel, certains la comprennent, mais d'autres "ne voient pas le rapport avec des pillages de magasins de grande marque". La mort de ce gamin a été instrumentalisée, estime Fabrice Fangini, qui parle au nom de ses collègues de terrain. "Tout le monde vit très mal ce qu'il s'est passé", ajoute-t-il. "Car on savait qu'à un moment donné quelque chose allait arriver, soit du côté des personnes interpellées, soit de notre côté, car il y a trop de refus d'obtempérer." 

Des refus d'obtempérer en hausse

La porte-parole de la Police Nationale a confirmé cette tendance sur Public Sénat le 29 juin 2023. On dénombre, selon les chiffres officiels, 27 609 refus d'obtempérer en France en 2021, un chiffre en hausse de 13 % par rapport à 2016.

Le délit de refus d’obtempérer devient clairement constitué dès lors qu’un usager refuse de s'arrêter après l'ordre d’agents de police ou de gendarmerie clairement reconnaissables, grâce à leurs insignes et à leur uniforme.  Depuis 2017, les forces de l’ordre peuvent tirer sur un véhicule qui n’obtempère pas à l’ordre de s'arrêter et dont les occupants "sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique ou à celles d’autrui".

A Lyon, la mémoire de nombreux agents de police est encore très marquée par la mort de Franck Labois, policier de 45 ans renversé par un fourgon lors d’une opération nocturne à Bron dans la nuit du 10 au 11 janvier 2020.

Lors d'un vol sur une aire d'autoroute, un chauffeur de fourgon avait foncé sur Franck Labois. Arme à la main, le policier avait intimé l’ordre de stopper le véhicule, sans succès.  Il n'avait pas tiré et avait été traîné sur une vingtaine de mètres par le fourgon. Franck Labois est décédé des suites de ses blessures deux jours plus tard. Le chauffeur avait été condamné à 30 ans de réclusion criminelle par la cour d'assises du Rhône.