113 jours passés dans la grotte de la Cocalière, 29 ans après, Pascal Barrier se souvient

Dimanche 14 mars, 15 personnes s’installent pour 40 jours dans la grotte de Lombrives, en Ariège. Le but : voir comment le cerveau s’adapte aux situations nouvelles. Une expérience proche de celle de Pascal Barrier. En 1992, ce Jurassien a passé 113 jours dans la grotte de la Cocalière.

Le 13 mars 1992, Pascal Barrier sort de ses 113 jours passés dans la grotte de la Cocalière
Le 13 mars 1992, Pascal Barrier sort de ses 113 jours passés dans la grotte de la Cocalière © INA

Depuis le 14 mars, Christian Clot mène l’opération « Deep Time ». L’opération scientifique vise à voir les capacités d’adaptation du cerveau, dans des situations nouvelles. Les 15 participants doivent rester dans la grotte de Lombrives (Ariège), jusqu’au 24 avril prochain. Par le passé, Pascal Barrier avait mené une opération semblable, mais en solitaire. « L’expérience hors du temps », s'est déroulée entre novembre 1991 et le 13 mars 1992. L’homme, alors âgé de 26 ans, s’était installé dans la grotte de la Cocalière (Gard), pendant 113 jours.

Retour 29 ans en arrière

« Voir ça à la télévision, dimanche soir, ça m’a relancé dans mes souvenirs », raconte Pascal Barrier. Ce Jurassien de 56 ans, se remémore son long séjour dans la grotte de la Cocalière (Ariège), en voyant les 15 participants de l’expérience « Deep Time ». Vis-à-vis de ses lointains successeurs, il se montre plutôt enthousiaste.

« Ça va être très positif. C’est une aventure humaine, ils vont se dépasser et apprendre à se connaître », pronostique le spéléologue. Se retrouver à plusieurs mètres sous terre, change temporairement la perception du monde extérieur, selon lui : « Ils vont se retrouver comme dans un cocon : la grotte donne un sentiment d’hyper-protection. La grande difficulté, c’est d’en sortir : il y a la recherche du monde extérieur, des bruits, de la lumière ou des odeurs ».

Pour lutter contre cette envie de retourner vers le monde extérieur, Pascal Barrier avait bâti deux murs à l’entrée de la grotte. « Je savais que j’allais être attiré par l’extérieur, après 113 jours. En sortant, le pire était de ressentir les odeurs, les courants d’air. Rien que le vent, la bise et la chaleur du soleil c’est impressionnant. Les premières odeurs que j’ai senties à ce moment-là, ce sont les parfums des journalistes et des curieux. Ce sont des choses que l’on a totalement oubliées, puisqu’on ne fonctionne plus normalement. Pendant quatre mois, on sent l’humidité (NDLR : le taux d’humidité pouvait atteindre 97 à 98% à l’intérieur de la grotte) et les moisissures », se souvient l’homme.

Côté audition, Pascal Barrier se souvient aussi d’une perception des sons déformée : « A l’hôpital de Montpellier, on m’avait dit que j’avais une ouïe hyper-développée : comme l’obscurité était forte, mes capacités auditives se sont développées de plus en plus. J’entendais par exemple une goutte d’eau qui pouvait être très éloignée de moi, dans la grotte. J’étais aussi le seul patient qui s’était plaint d’être gêné par le bruit d’une imprimante, lorsque je dormais ».

Pendant ces 113 jours, il ne prend aucune nouvelle du monde extérieur. Il avait demandé à ne recevoir aucune information, sauf en cas de décès de l’un de ses proches. Ce qui aurait entraîné l’arrêt de son opération. De ces quatre mois sous terre, Pascal tire plusieurs enseignements. « Cette aventure humaine et physique m’a servi pour apprendre à me connaître, savoir où j’en étais. 4 mois sans parler à une autre personne, c’est un bon exercice pour faire une pause », argumente Pascal.

Une cohabitation en théorie possible

Cette pause, c’est maintenant autour des 15 personnes installées grotte de Lombrives de l’expérimenter. Parmi elles, un professeur de mathématiques, un bijoutier ou encore une personne en recherche d’emploi. Face à la diversité des profils de ces participants, Pascal Barrier ne se risque pas à dire comment cela va se passer, mais il émet tout de même des hypothèses.

« Tout dépend du casting : si le groupe est très soudé, les 40 jours ne vont pas poser problème. Ça passe vite, ils vont avoir le temps de faire connaissance, le risque de conflit n’est pas énorme. Si au contraire, il y a de fortes personnalités et que quelqu’un prend le dessus, alors il y a risque que ça parte dans tous les sens. Un petit conflit qui a lieu à la surface, peut prendre de grosses proportions sous terre. S’ils ont un arbitre parmi l’organisation, ça devrait aller. En somme, c’est un peu comme "Koh-Lanta", mais dans une grotte », se justifie Pascal Barrier.

Une nuance que soulève le spéléologue, compte tenu de ses deux expériences. Pascal Barrier se prévaut de son vécu : après son expédition de 1992, il s’engage trois ans plus tard dans les souterrains d’Arras (Pas-de-Calais). Cette fois, un autre collègue à fort caractère l’accompagne. Pascal ayant lui aussi du répondant, la cohabitation s’avère un petit peu difficile : « On a fini chacun de notre côté à un moment, avant de se réconcilier un peu plus tard ».

Des contraintes physiologiques

Spéléologue depuis l’âge de 16 ans, Pascal insiste aussi sur quelques points qui diffèrent entre l’opération menée en 2021, et son opération de 1992. Du point de vue de l’explorateur, il est plus simple de tenir en groupe, plutôt qu’en solo : « Ils vont pouvoir dialoguer, se soutenir : ça sera peut-être une ambiance "colonie de vacances". Sur 113 jours, j’avais pour seule compagnie un répondeur sur lequel je laissais des messages pour les gens en surface, et une ligne téléphonique reliée aux pompiers sur lesquelles j’indiquais mes phases : "Ici Pascal Barrier, je dors", "Ici Pascal Barrier, je me lève". Pendant cette période, on passe par toutes les phases. Il y a l’euphorie, la perte de moral ou encore la joie, quand par exemple la grotte prend vie : lorsque les précipitations fortes en surface, font des formations d’eau dans la grotte ».

Pascal Barrier s’étonne aussi d’entendre l’organisateur du séjour dans la grotte de Lombrives déclarer : « On ne pensait pas qu’ils allaient être déphasés si rapidement ». L’explication est toute trouvée pour le spécialiste : « Il y a trois calendriers différents : le calendrier réel, que nous avons en surface, le calendrier personnel, ainsi que le calendrier du biorythme, donc celui du corps. Ce calendrier du biorythme fonctionne sur un rythme de 25 heures ». De l’avis de Pascal, la désorientation arrive donc plus vite qu’on ne peut le penser. Ces calendriers se dérègleraient rapidement, compte tenu de l’absence de repères extérieurs et temporels.  

Le spéléologue insiste enfin sur le fait d’être préparé à de longs séjours, dans ce type de milieu. Outre le fait de pratiquer cette activité depuis son adolescence, il indique être un habitué : « J’ai déjà passé 3 à 4 jours dans une grotte, c’est un milieu que je connais bien, donc j’ai plaisir à y être ». Les 15 participants de l’opération menée en 2021 pourraient avoir plus de mal à retourner dans le monde normal.

Pour notre spéléologue, se réadapter à une vie normale a pris peu de temps. 13 jours avant la fin de son séjour dans la grotte de la Cocalière, Pascal a été accompagné pour retrouver le rythme de vie existant à la surface. Il a dû aussi accomplir des examens de contrôle à l’hôpital de Montpellier (Hérault), à sa sortie. Des examens rapides, compte tenu de son acclimatation à ce milieu. Des contraintes non-négligeables que pourraient ressentir les 15 participants installés dans la grotte de Lombrives, depuis le 14 mars.

En savoir plus sur "Deep Time"

Un an après le premier confinement, 15 femmes et hommes de 27 à 50 ans vivent depuis dimanche 14 mars, pendant 40 jours dans une grotte en Ariège sans notion du temps, une expérience à visée scientifique. L'objectif est d'étudier les capacités d'adaptation de l'être humain à la perte de repères spatio-temporels, une question soulevée notamment avec la crise sanitaire, explique Christian Clot, le chef de mission.

Sans montre, téléphone ni lumière naturelle, ces sept hommes, sept femmes et M. Clot lui-même, devront aussi s'habituer aux 12 degrés et 95 % d'humidité de la grotte de Lombrives, générer leur électricité par un système de pédalo, et puiser l'eau dont ils ont besoin à 45 mètres de profondeur. Ils seront munis de capteurs permettant à une dizaine de scientifiques de les suivre depuis la surface. Quatre tonnes de matériel ont été acheminés pour que les 15 volontaires puissent vivre en toute autonomie, précise-t-il. Au total, Deep Time a nécessité 1,2 million d'euros de financement : des partenaires privés, publics mais surtout du Human Adaptation Institute.

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