Peste, grippe espagnole, Covid-19, voilà pourquoi cette épidémie est historique (ou pas)

Plus de 1700 décès dans les hôpitaux et Ehpad de Bourgogne Franche-Comté. Désormais 500 000 morts à l'échelle mondiale dus à l'épidémie de coronavirus. Mais quelle trace va-t-elle laisser dans l'Histoire ? Réponse avec Laurent-Henri Vignaud. Il est historien des sciences à l'université de Bourgogne.

Photo d'illustration.
Photo d'illustration. © Le Pictorium/Maxppp

L'épidémie de coronavirus fait la une des journaux du monde entier depuis des mois. C'est un évènement exceptionnel à plusieurs titres. Par son ampleur géographique. Mais aussi par les décisions qu'elle a entrainées dans de nombreux pays, notamment le confinement. Mais s'agit-il d'un évènement inédit ou historique ?
Laurent-Henri Vignaud est historien des sciences et maître de conférences à l'université de Bourgogne. Il nous explique quelle place cette maladie peut occuper dans l'Histoire.
 

Comment se situe le Covid-19 dans l’Histoire des pandémies ?

Cette épidémie n’a rien à voir avec la peste noire du XIVe siècle. À l'époque, au moins un malade sur deux est décédé. Mais elle n'a rien à voir, non plus, avec une grippe ordinaire pour laquelle la mortalité ne dépasse pas les 1%. Le Covid-19 est une maladie qui, dans l’histoire des épidémies et des pandémies, est significative par son ampleur géographique.

"Cette épidémie sera suffisamment marquante pour entrer dans les annales parce qu'elle est mondiale." - Laurent-Henri Vignaud


L’OMS (Organisation mondiale de la santé) a longtemps hésité à la qualifier de pandémie. Mais c’est bien une pandémie à l’échelle historique. Même si la comparaison est difficile, il est certain que l’épidémie va rentrer dans l’Histoire. Fort heureusement, elle ne présente pas le bilan le plus tragique. C'est la peste noire qui fait la course en tête [200 millions de morts entre 1347 et 1351, ndlr]. Mais cette épidémie sera suffisamment marquante pour entrer dans les annales parce qu'elle est mondiale. On se situe autour de 30 000 morts en France. Cela correspond à peu près aux chiffres de la grippe asiatique de 1957-1958 et de la grippe de Hong Kong de 1968-1969.
 

Le Covid-19 n’est donc pas un phénomène totalement inédit dans l’Histoire des pandémies ?

La grippe asiatique et celle de Hong Kong ont aussi été des phénomènes mondiaux. Ce qui change, là, c’est que la pandémie n’est plus seulement la rencontre d’un microbe et d’un organisme humain. C’est aussi le temps que le virus met à faire le tour de la planète. Pour la grippe asiatique, cela a mis six mois. Pour le Coronavirus, c'est entre un à trois mois. Ce n’est pas le virus qui voyage plus vite. Ce qui fait varier le facteur de propagation ce sont les échanges mondiaux, les moyens de transport, etc.

Par ailleurs, les grippes asiatiques et de Hong Kong sont intervenues à une époque où il y avait encore une forte mortalité. L’espérance de vie n’était pas du tout la même qu’aujourd’hui. Les 30 000 morts de la grippe asiatique sont passés relativement inaperçus car il n’y a pas eu de confinement ou de déclarations publiques comme c'est le cas aujourd’hui. 
 

C'est donc la réaction au virus qui est inédite ... 

Il y a une prise de conscience mondiale. Ce n’est pas la première fois qu’on a conscience d'un phénomène pandémique. Mais en raison de notre réseau d’information serré, de la vigilance de l’OMS et de la prise de conscience de la population et des gouvernements, la conscience pandémique s’est très rapidement mondialisée. Le virus s’est transmis à une vitesse fulgurante, tout comme l’information, et donc l’action.

"À la rapidité de transmission du virus répond la rapidité de l’information et des mesures prises."


Si nous avions été au XIXe siècle ou au début du XXe siècle, nous n'aurions pas pu imaginer que l’ensemble du monde se confine. Aujourd'hui, même si tous les pays ne se confinent pas, la même question s’est posée partout. Au XIXe siècle, il aurait fallu un an pour mettre cela en place. À la rapidité de transmission du virus répond la rapidité de l’information et des mesures prises.
 

Le confinement a-t-il eu des précédents dans l'Histoire ? 

Le confinement est unique en son genre. Il n’est possible que parce que l’on est dans une situation où l’information circule. Il n’y a aucun antécédent historique.

Néanmoins, les hommes ont pris conscience très tôt que les virus vont et viennent. Ils ont pris des mesures pour limiter les échanges afin d’isoler les malades avec la quarantaine. Elle a été mise en place pour la première fois au XIVe siècle en Occident pour la peste noire en Italie, dans le port de Raguse. La logique quarantenaire, c’est que l’on peut isoler intégralement une ville. Avec la peste, cela a eu plus ou moins de succès.

Mais la méthode est contestée avec le choléra car elle est incompatible avec le développement économique. En 1840-1850, les Anglais créent le modèle néo-quarantenaire. Cela se rapproche un peu plus du confinement. Lorsque l’on a des soupçons avec des malades dans un train par exemple, on prend ces malades et on les isole chez eux.

Ensuite, pendant tout le XXe siècle, il y a espoir qu'avec les vaccins on va pouvoir se passer de ces méthodes de quarantaines ou néo-quarantaines. Les pandémies qui se déclenchent dans les années 1950-1960 - la grippe asiatique et la grippe de Hongkong - vont montrer que l'on pourrait venir à bout des maladies.
 

"La gestion de crise n’est possible aujourd’hui que parce que tout le monde a accès à l’information"

Mais aujourd'hui, faute de vaccins ou de médicaments qui permettent de combattre le coronavirus, il a fallu en revenir aux bonnes vieilles méthodes. On n’est pas dans une néo-quarantaine aujourd’hui mais dans ce que j’appelle un ‘’confinement 2.0’’, qui repose sur la transmission de l'information. Tout le monde doit être au courant au même moment des règles et des gestes barrières.

Au XIXe siècle, le temps d’imprimer des livrets et compte tenu du nombre d’analphabètes à l'époque, cela n’aurait pas été possible. Une gestion de crise comme celle d'aujourd'hui n’est possible que parce que tout le monde a accès à l’information : par la radio, la télévision, la presse. 
 

Est-ce que les pandémies laissent toujours un trace dans l'Histoire ?  

Tout dépend desquelles. Et tout dépend aussi de l’intensité et de la dangerosité de la maladie. La peste noire en Europe au XIVe siècle est dramatique car un Européen sur deux y a laissé la vie. Diviser par deux le nombre de paysans, imaginez ce que cela implique sur l’économie et les terres… 

Mais tout dépend aussi de ce qui est acceptable socialement à chaque époque. Les 30 000 morts de la grippe asiatique, cela n’a fait ni chaud ni froid aux gens de cette génération. Même la grippe espagnole, pourtant si célèbre, est en réalité très peu commentée à l’époque. Ce qui préoccupait alors c’était la fin de la guerre, l’armistice, la reconstruction… La seule chose qui interpellait c'est quand des jeunes étaient touchés. Mais la concevoir comme un phénomène qui a causé des milliers de morts est quelque chose dont les gens de 1918 n’ont pas eu conscience.

Ce n'est qu'au début des années 1970 que l'on a commencé à se ré-intéresser à la grippe espagnole. À l’occasion des épidémies de 1957-1958 et 1968-1969, on s'est demandé s'il y avait eu des antécédents. C’est donc  une maladie où il y a eu beaucoup de morts mais qui est passée pratiquement inaperçue à l'époque.  

 
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