30 empoisonnements présumés, 12 morts : le parquet demande un procès aux assises pour l’anesthésiste de Besançon Frédéric Péchier

Le procureur de la République de Besançon a dévoilé ce jeudi 23 mai 2024 lors d’une conférence de presse les grandes lignes du réquisitoire définitif du parquet dans l’affaire Frédéric Péchier. Après sept longues années d’instruction dans ce dossier médical hors norme, c’est l’avant-dernière étape avant un possible procès devant la cour d’assises du Doubs pour ce médecin de 52 ans.

Damien, Monique, Laurence, Arnaud, Jean, Sylviane…. Sont-ils morts en raison d’un empoisonnement volontaire commis par les mains du docteur Péchier ? Et pour quelles raisons ?  Depuis toutes ces années, les familles veulent comprendre comment et par qui ont été introduits des produits dangereux dans les poches d’anesthésiant des victimes avant leur passage au bloc opératoire, provoquant des arrêts cardiaques inexpliqués.

Sept années d’instruction, auditions, et de multiples expertises ont conduit à la mise en examen de Frédéric Péchier pour 30 cas présumés d’empoisonnements, dont 12 se sont avérés mortels. La plus jeune des victimes décédée avait 50 ans, une femme venue se faire opérer d’une épaule. Dans les patients qui ont survécu, un petit garçon de 4 ans opéré des amygdales et chez qui du potassium a été retrouvé dans le sang. 

536 pages de réquisitoire, 27.000 pièces de dossier

Etienne Manteaux, procureur de la République de Besançon a détaillé devant les journalistes le réquisitoire de plus de 500 pages rédigé durant trois mois par la vice-procureur Christine de Currraize. 

Le parquet a requis le renvoi pour 30 empoisonnements présumés et un non lieu pour deux événements indésirables graves (EIG) pour lesquels Frédéric Péchier était placé sous le statut de témoin assisté.

Etienne Manteaux, procureur de la République

Des soupçons qui s’étalent sur presque 10 ans

Entre 2008 et 2017, Frédéric Péchier, est soupçonné d'avoir pollué, les poches de perfusion de patients dans deux cliniques privées de Besançon pour provoquer des arrêts cardiaques, puis démontrer ses talents de réanimateur au sein des établissements de santé, mais aussi pour discréditer des collègues avec lesquels il était en conflit. Dans tous les cas, sauf un le 20 janvier 2017 (qui intervient alors que l'étau judiciaire se resserre), les empoisonnements ont eu lieu sur des patients dont le Dr Péchier n’avait pas la responsabilité ce jour-là. 

“Il s’était créé un personnage charismatique de sauveur”

Des charges majeures pèsent sur le médecin, estime la justice. Les accidents d’anesthésie provoquant des arrêts cardiaques et le décès du patient sont au nombre de 1 cas sur 100.000 en moyenne en France selon les experts. Durant les 8 ans ou le Dr Péchier a exercé à la Clinique Saint-Vincent de Besançon, il y a eu 6 fois plus de décès. Les arrêts cardiaques inexpliqués ont cessé quand le médecin a quitté la l'établissement.

L’enquête a pu établir que ces événements indésirables graves (EIG) n'avaient pas d'explications. Mais l'enquête menée par la police judiciaire de Besançon a établi que des poches de produit anesthésiant étaient “polluées à l’avance, rendant cela indécelable". Seul un expert en anesthésie pouvait faire cela. Frédéric Péchier était toujours le premier à arriver à la clinique, il était très matinal” a détaillé le procureur.

"Il avait toujours la solution", "se prenait pour le meilleur", "le réanimateur en chef de la clinique", la star des anesthésistes de Besançon. "Il s'était créé un vrai personnage charismatique de sauveur" étant toujours le premier à intervenir quand un EIG se produisait a rappelé le procureur.

Du potassium, des anesthésiques locaux, de l’adrénaline sont au coeur de l’enquête. Surdosés, ces produits provoquent des arrêts cardiaques. Les plannings de présence, de congés convergent vers la présence du médecin dans les deux cliniques au moment où se produisent les accidents opératoires. Les perquisitions vont établir que le médecin avait également dans sa voiture des poches, des produits morphiniques, des anesthésiants provenant de la clinique. 

Le profil du médecin est troublant au vu des éléments de l'enquête. En 2014, il est pris en charge par le Samu après avoir ingéré un produit morphinique qui provenait de la clinique. En 2015, il consulte un psychologue à qui il explique qu'il s'ennuie au travail et dans sa vie. Les notes du spécialiste ont été saisies par les enquêteurs. Ce dernier estimait que Frédéric Péchier n'était alors, pas en état psychologique de travailler, a détaillé Etienne Manteaux.

Le médecin clame son innocence, aucune preuve n’existe dans ce dossier  selon ses défenseurs

Frédéric Péchier, aujourd’hui âgé de 52 ans, a toujours clamé son innocence. Il est libre sous contrôle judiciaire depuis 2018 et ne peut plus exercer le métier d’anesthésiste ou être en contact avec des patients. Me Randall Schwerdorffer, l’un de ses avocats estime que le réquisitoire de plus de 500 pages “n’apporte pas la preuve que Frédéric Péchier est impliqué dans un empoisonnement volontaire. Il appartient à la cour d’assises de dire s’il existe des preuves. Il n’appartient pas au procureur de dire s’il en existe” estime l’avocat au micro de notre journaliste Emmanuel Rivallain.

Nous, on plaide l’acquittement de Frédéric Péchier. On a toujours contesté les faits. Frédéric Péchier est libre depuis sa mise en examen. Depuis mars 2017, on l’a toujours dit haut et fort, ce dossier est une construction intellectuelle. On verra ce qu’il vaudra devant une cour d’assises.

Me Randall Schwerdorffer, l'un des avocats de Frédéric Péchier

Un procès aux assises au printemps 2025 ?

Après la communication du réquisitoire du parquet, la défense et les parties civiles peuvent maintenant apporter leurs observations aux magistrats instructeurs. Ces derniers décideront ensuite, soit d’une ordonnance de mise en accusation, de non-lieu ou non lieu partiel. Un procès devant la cour d’assises du Doubs pourrait se tenir à l’horizon 2025 pas avant. Un procès hors norme qui devrait durer plusieurs mois.

Pour les victimes et les familles de victimes, l'attente aura duré plus de 7 ans. La perspective d'un procès est à double tranchant. "C'est un mélange d'angoisse, d'inquiétudes à l'approche d'un procès qui commence à prendre forme, et d'un soulagement, car, enfin, ce dossier avance et ces années d'attente n'ont pas été vaines" estime Me Frédéric Berna, avocat de plusieurs parties civiles. Le médecin encourt pour chaque cas d’empoisonnement la peine à perpétuité.

2017-2024 : La chronologie judiciaire de l'affaire Frédéric Péchier

11 janvier 2017. Une femme de 36 ans fait un arrêt cardiaque inexpliqué à la Clinique Saint-Vincent à Besançon. Du potassium est retrouvé. L’Agence Régionale de santé alerte la police.

20 janvier 2017. Un nouveau malaise cardiaque inexpliqué se produit dans la même clinique

6 mars 2017. L’anesthésiste Frédéric Péchier est placé en garde à vue. Il est mis en examen pour "empoisonnements avec préméditation"sur 7 patients, dont deux sont morts entre 2008 et 2017. Il est placé sous contrôle judiciaire et laissé en liberté.

23 mai 2017. Le médecin anesthésiste demande à retravailler. Refus de la chambre d’instruction.

Décembre 2017. Les corps de quatre personnes dont les morts sont suspectes sont exhumés pour procéder à des analyses.

17 mai 2019. Frédéric Péchier est mis en examen pour 17 nouveaux événements indésirables graves (EIG). Il clame toujours son innocence. Il n’a plus le droit de paraître dans le Doubs.  Il ne peut plus exercer son métier.

1 octobre 2021. Dans la Vienne où il réside chez ses parents, le médecin fait une tentative de suicide en se défenestrant du premier étage. 

27 septembre 2022. Les soupçons concernent désormais 32 patients qui auraient été empoissonnés, 13 sont morts.

22 mars 2023. Frédéric Péchier est mis en examen pour 30 cas, dont 12 mortels.

26 avril 2023. Frédéric Péchier peut à nouveau exercer une activité médicale dans des conditions bien précises, sans lien direct avec des patients.

18 juillet 2023. Dans un long entretien au Parisien, Frédéric Péchier se dit innocent. Il admet des erreurs médicales, notamment deux de sa part, mais pas de volonté de nuire. Concernant le fait qu'il arrive sur les lieux des arrêts cardiaques toujours au bon moment, tel "Zorro", comme le dira une de ses consœurs, il rétorque qu'il intervient à chaque fois sur la demande de collègues.

23 mai 2024. Le Procureur de la République de Besançon dévoile le réquisitoire du parquet transmis au magistrat. Le parquet demande le renvoi aux assises pour le Dr Péchier.

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