Attaque mortelle d'un fourgon dans l'Eure. "Demain, ça peut être nous" : blocage en cours dans les cinq prisons de Franche-Comté

Mercredi 15 mai, la totalité des maisons d'arrêt de Franche-Comté sont bloquées par leurs salariés. Un mouvement national après la mort de deux agents pénitentiaires, attaqués pendant un transport de détenus. La profession alerte sur ses conditions de travail et exige des "réponses concrètes" du gouvernement.

Un mouvement fort et unanime. Besançon (Doubs), Montbéliard (Doubs), Lons-le-Saunier (Jura), Vesoul (Haute-Saône) et Belfort (Territoire de Belfort) : mercredi 15 mai, l'entièreté des prisons de Franche-Comté sont bloquées par leurs salariés depuis le début de matinée. Plusieurs centaines d'agents, unis par leur stupéfaction, leur horreur et leur tristesse, répondent ainsi à un appel à la mobilisation nationale.

Un mouvement en réaction à l'attaque d'un fourgon pénitentiaire à Incarville (Eure) le 14 mai. Celui-ci effectuait une extraction judiciaire entre le tribunal judiciaire d'Évreux et la prison de Rouen, et a été attaqué au niveau d'un péage par un commando armé dont le but était de faire libérer le prisonnier transporté.

Deux agents sont morts dans cette opération et trois personnes sont actuellement gravement blessées. Le pronostic vital a été engagé pour deux d'entre eux. Le prisonnier, Mohammed Amra, a réussi à s'évader.

Opération "prison morte"

À la maison d'arrêt de Besançon, c'est une cinquantaine de salariés, tous en congés ou pas mobilisés, qui stationnent devant les portes de l'établissement. Les mines sont graves et des palettes en bois barrent l'entrée de la prison, tandis que plusieurs automobilistes klaxonnent en guise de soutien.

"On assure un service minimum" assure Christophe Hautefeuille, représentant Force ouvrière. "On garde nos effectifs à l'intérieur du site, mais les activités sont réduites". Pas de visites, pas d'activités, pas d'extraction sauf urgence... L'établissement marche au ralenti. "C'est une réaction logique" souligne Laurent Boitrand, secrétaire général adjoint du syndicat UFAP-UNSA en Bourgogne-Franche-Comté.

Nos collègues ont été victimes d'une attaque extrêmement violente et d'une lâcheté sans nom. Nous avons peur, nous ne sentons plus en sécurité. On se dit "demain, ça peut être nous".

Laurent Boitrand,

secrétaire général adjoint du syndicat UFAP-UNSA en Bourgogne-Franche-Comté

Les agents attaqués étaient membres d'un corps spécial d'agent pénitentiaire, le Pôle de rattachement des extractions judiciaires (PREJ), spécialisé dans le transport de détenu. "Personnellement ça fait onze ans que je fais ce genre de missions" témoigne Sébastien Drogrey, adjoint au responsable du PREJ du Doubs. "On a été sous le choc, puis triste. Et maintenant, on est en colère". 

Et pourquoi ? "Voilà des années qu'on n'a pas les moyens d'accomplir nos missions" reprend-il. "On n'a pas arrêté d'alerter l'administration et nos différentes hiérarchies : les effectifs et budgets sont de plus en plus faibles, on minimise souvent le niveau d'escorte car on manque de personnel. On leur a répété que si rien ne changeait, un jour, il y aurait un incident dramatique. Malheureusement, l'actualité nous a donné raison".

Un manque de moyens matériels et humains

Un constat partagé à Belfort, où la maison d'arrêt est en blocage total. "Personne ne rentre, personne ne sort et on annule toutes les activités et promenades à l'intérieur" assure Cathy Soler, responsable UFAP. "Tous les salariés ont décidé de ne pas travailler. On veut se faire entendre". Plusieurs magistrats, dont le procureur de la ville et des juges d'applications des peines, sont également présents pour apporter leur soutien.

C'est impensable de ne pas avoir des véhicules blindés quand on fait des transferts de détenus. Et encore pire, on a inscrit "administration pénitentiaire" en gros sur nos fourgons. Il faut banaliser nos moyens de transports.

Cathy Soler,

responsable UFAP à la maison d'arrêt de Belfort

Pour Sébastien Drogrey, adjoint au responsable du PREJ du Doubs, le mal est plus profond. "On manque aussi cruellement d'effectifs" lâche-t-il. "À Besançon, on devrait être 20 au PREJ, et on n'est que 13. Le métier n'est plus attractif. Mais tout est lié : si l'administration assurait notre sécurité en nous donnant plus de moyens, cela faciliterait les embauches".

Repenser le système carcéral

Laurent Boitrand, secrétaire général adjoint du syndicat UFAP-UNSA en Bourgogne-Franche-Comté, estime lui qu'il faut repenser le système carcéral. "Nos voisins espagnols ont, depuis plusieurs années, opté pour un fonctionnement interne" détaille-t-il. "Le maximum de procédures, d'entretien, se fait à l'intérieur des prisons. Par exemple, ce sont les magistrats qui se déplacent, ou s'entretiennent avec les détenus par visioconférence".

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Une évolution nécessaire face à la montée de la violence selon Christophe Hautefeuille, délégué FO à la prison de Besançon. "J'ai 27 ans de pénitentiaire derrière moi et je sens que la violence ne fait qu'augmenter" regrette-t-il. "Aujourd'hui, on est en danger constant hors de la prison". 

Le commando d'hier, ce n'était pas des débutants, ils étaient aguerris et ils venaient pour tuer. Même s'il y avait eu plus d'agents, l'attaque était imparable. Et même en prison, on a une population beaucoup plus jeune avec un rapport décomplexé à la violence.

Christophe Hautefaille,

représentant Force ouvrière à la prison de Besançon

Tous ses professionnels attendent maintenant une réponse du gouvernement. "Et une réponse réelle" conclut Cathy Soler. "On veut des annonces qui ont un impact sur nos conditions de travail, une politique réelle sur l'extraction des détenus. Si on n'a pas ça, on envisage de prolonger les blocages".