Disparition de Narumi Kurosaki : la justice chilienne donne son feu vert à l'extradition de Zepeda vers la France

Nicolas Zepeda le 5 mars au Chili / © Claudio REYES / AFP
Nicolas Zepeda le 5 mars au Chili / © Claudio REYES / AFP

La Cour suprême du Chili a donné son feu vert à l’extradition de Nicolas Zepeda, assassin présumé de l’étudiante japonaise Narumi Kurosaki. Le procureur de Besançon E. Manteaux a tout fait pour que cette demande puisse aboutir favorablement. 
 

Par Emmanuel Rivallain

 "Nous donnons suite à la demande d'extradition présentée par la République française concernant le citoyen chilien Nicolas Zepeda, afin qu'il soit jugé pour l'assassinat de Narumi Kurosaki",

indique le texte rédigé par le juge Jorge Dahm. La défense a cinq jours pour faire appel.

Narumi Kurosaki, 21 ans, vivait sur le campus universitaire de Besançon. Elle a été vue pour la dernière fois le 4 décembre 2016. Son corps n'a jamais été retrouvé. Nicolas Zepeda était l'ancien amant de Narumi. D'après les enquêteurs, Nicolas Zepeda s'était rendu début décembre 2016 à Besançon pour voir la jeune femme. Le soir du 4 décembre, veille de sa disparition, ils étaient rentrés ensemble dans le logement de Narumi. Cette nuit-là, a rapporté le procureur, plusieurs étudiants ont entendu "des hurlements de terreur, des cris", mais "personne n'a prévenu la police".

Sur le site du ministère de la Justice du Chili, les raisons de ce feu vert sont détaillées. Il y a de "fortes présomptions", des "faits fondés et graves" : En décembre 2016, Nicolas Zepeda est la dernière personne à avoir vu Narumi Kurosaki, il n'acceptait pas la rupture avec l'étudiante, il était venu plusieurs fois à Besançon. D'autres détails sont précisés.

Quant à la défense, elle met en avant le fait que le corps de Narumi Kurosaki, ni aucun vestige de celui-ci n'ont jamais été retrouvés.

Antonio Segovia, directeur de l'unité de coopération internationale et des extraditions du parquet chilien a réagi à cette annonce. Il a indiqué que le parquet était très satisfait de cette décision. Il a salué les "solides éléments" d'enquête apportés par la France pour solliciter l'extradition de Nicolas Zepeda.

« Cette décision est une étape déterminante mais ce n'est pas encore une victoire. C'est une grande satisfaction mais des voies de recours existent. Nous allons attendre une décision définitive de la justice chilienne. Il faudra être patient."
nous a déclaré en fin d'aprés-midi le procureur Etienne Manteaux. Voici son interview : 
 


Si Nicolas Zepeda fait appel, ce sera la "deuxième salle pénale" de la Cour suprême, salle composée de 5 juges, qui devra se prononcer. Cette décision en appel serait définitive. Si l'extradition est confirmée, Zepeda serait alors arrêté et emmené en France sous un délai de quelques jours. Si l'extradition est refusée, Zepeda sera libre au Chili, jugé en France en son absence, et ne ferait pas de prison au Chili pour cette affaire.

En général le délai est d'un à deux mois pour une décision en appel auprès de la Cour suprême, mais avec le coronavirus ce délai devrait être plus long. L'affaire n'est pas prioritaire pour la Cour suprême, car Nicolas Zepeda est libre.


Il y a un an, les chances de voir le jeune chilien traduit devant une Cour d’Assises en France paraissaient maigres voire inexistantes. Aujourd’hui, l’espoir était ténu mais envisageable. Nous vous expliquons pourquoi.

Le procureur de la république de Besançon, Etienne Manteaux, l’a dit et répété pendant des mois. Nicolas Zepeda sera jugé, tôt ou tard. Reste à savoir où. L’hypothèse la plus probable et quasiment acquise du côté du palais de justice étant un procès par contumace, en France, sans l’assassin présumé de Narumi Kurosaki. Mais les lignes de résistance du côté du Chili ont sérieusement bougé ces derniers mois.

Le vent tourne au Chili

Tout d’abord le climat politique a changé en Amérique du Sud. Le Chili fait face à une révolte sociale. En novembre dernier des manifestations se sont enchainées contre les tarifs des transports et le coût de la vie en général. Au Chili, un habitant sur deux gagne moins de 450 euros par mois. Parallèlement de grandes fortunes sont concentrées dans les mains de quelques familles dont celle de Nicolas Zepeda. Le jeune homme, âgé de 29 ans, appartient à la famille de l’un des cadres dirigeants de Movistar, géant des télécommunications et d’internet. La fracture sociale accentuée par un néo-libéralisme agressif a retourné l’opinion publique.
L’arrivée de Nicolas Zepeda en Porsche à la cour suprême a marqué les esprits. En quelques mois les médias Chiliens se sont emparés de cette histoire française. Le profil de Zepeda, fils de bonne famille qui apparaissait comme intouchable joue désormais contre lui.

La justice chilienne se montrera t-elle sensible au vent de contestation dans le pays ? La question des violences faites aux femmes avance aussi dans les esprits. Les lignes pourraient bouger.

A priori le Chili n'extrade pas ses ressortissants

Officiellement il n’y a pas d’accord d’extradition entre la France et le Chili. Aucune convention n’a été signée entre les deux pays. La France ne peut donc pas exiger de son homologue chilien une extradition de Nicolas Zepeda. A ce propos, la France elle-même n’a pas pour habitude d’extrader ses citoyens vers d’autres pays. La situation serait donc bloquée. Mais l'affaire Narumi n’implique pas que deux pays. Le Japon, pays d’origine de Narumi Kurosaki, a son rôle à jouer. Un billard diplomatique à trois bandes plus complexe que prévu. Et donc plus ouvert.
 
Nicolas Zepeda Contreras et Narumi Kurosaki / © DR
Nicolas Zepeda Contreras et Narumi Kurosaki / © DR
 

L'affaire Salamanca : la France a refusé d'extrader un ressortissant chilien

Une autre affaire diplomatico-judiciaire peut interférer dans l'extradition de Nicolas Zepeda Contreras. Celle de Ricardo Palma Salamanca. Ce Chilien a été condamné à la prison en vie en 1994 au Chili. En 1991, il abat à bout portant dans une rue de Santiago Jaime Guzmán, bras droit de Pinochet. Ricardo Palma Salamanca, militant de gauche radicale, a 22 ans. Il va s'évader en 1996 par hélicoptère d'une prison de Santiago. Il va vivre pendant une vingtaine d'années sous de faux nom avant de se réfugier en France où il obtient l'asile politique en 2018.
Le Chili avait demandé son extradition. Le 23 janvier 2019, la Cour d'appel de Paris a rejeté cette demande. Au Chili, certains ressortissants croient encore à un possible échange avec Nicolas Zepeda Contreras.

Un dossier irréprochable

Le dossier Narumi a pu sembler prendre du retard à certains moments. Il n’en était rien. A Besançon, les services d’Etienne Manteaux, le procureur de la République, ajustaient point par point le dossier qu’il voulaient transmettre à la cour suprême du Chili. Un travail colossal jusque dans la traduction des pièces, en espagnol. Etienne Manteaux a fait de ce dossier une priorité.
 


En avril 2019, il avait traversé l’Atlantique et porté lui-même le dossier devant la justice chilienne. Nicolas Zepada, confronté au magistrat français avait refusé de répondre aux 95 questions préparées en amont. Plus récemment, au début du mois de mars, la cour suprême a entendu par visio-conférence les deux enquêteurs de la police judiciaire de Besançon qui ont mené les recherches pendant trois ans. Des entretiens filmés et diffusés par la justice chilienne dont voici un extrait : 
 


L’emploi du temps du jeune chilien à Besançon y est détaillé. Un résumé complet des charges retenues contre lui et qui en font, à ce jour, le suspect numéro 1. On y entend aussi l’avocate de Zepeda appuyer sur un élément incontestable. Le corps de Narumi Kurosaki n’a jamais été retrouvé.
 


Une longue liste des éléments accablants à l’encontre de Nicolas Zepeda a été établi par la Justice. Pour aller plus loin, vus pouvez écouter l'audition de Nicolas Zepeda devant la cour suprême du Chili :
 

La cour suprême du Chili a toutes les cartes en main désormais. Trois ans après la disparition de Narumi Kurosaki, saura-t-elle favoriser l’émergence de la vérité ? Si Nicolas Zepeda était extradé en France, il serait passible de la peine maximale, la prison à perpétuité.



 

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