On a assisté au Underworld Black Art Festival, le melting-pot artistique engagé du rappeur Napoléon Maddox aux États-Unis

Nous avons suivi les traces de Napoléon Maddox dans sa ville natale américaine à l'occasion d'un événement hors du commun qu'il a organisé, du 19 au 21 octobre 2023. Le talentueux musicien installé à Besançon depuis plusieurs années nous a fait découvrir le Underworld Black Arts Festival. Récit.

Voilà cinq ans qu’à Cincinnati - Ohio, ville où il a grandi, Napoléon Maddox, installé à Besançon depuis 2019, organise, avec sa compagne Kimberly Gory, un festival interdisciplinaire dédié à la créativité noire : le Underworld Black Arts Festival. Il s'agit d'un festival militant à l’image de son créateur, pour faire entendre, voir et diffuser l’art noir dans toute sa diversité, sa force et ses luttes. C'est également une magnifique occasion pour moi d’aller retrouver l’artiste sur ses terres et d'assister à cet événement culturel hors du commun. 

C’était un double anniversaire, comme l’a souligné d’entrée le rappeur, beat-boxer, artiste peintre et chanteur de Hip-Hop Napoléon Maddox : les 5 ans du Underworld Black Arts Festival se sont combinés cette année avec les 50 ans du Hip-Hop, courant essentiel de l’histoire de la musique américaine. "Je connais beaucoup d’artistes, mais il n’y avait pas d’espace pour qu’ils s’expriment. On passait à côté de quelque chose et je voulais les soutenir. Aller jusqu’au bout. Il y avait un manque à Cincinnati comme ailleurs, mais Cincinnati étant ma ville natale, j'ai créé ce festival ici. Avec Kim, on a imaginé le concept fin 2017 et au printemps 2018, c’était la 1ʳᵉ édition", m'explique d'entrée Napoléon Maddox, artiste aux multiples casquettes. 

Créativité et ébullition artistique 

Rendez-vous a été donné à la Black Box du CAC - Contemporary Arts Center de Cincinnati dont l’entrée a été « habillée » par Napoléon Maddox. Une centaine de personnes est là, des amis qui se retrouvent avec plaisir et échangent. Loin du show à l’américaine avec excès de paillettes, Underworld Black Arts Festival est intimiste et intellectuel, mais n’en oublie pas d’être esthétique pour autant. Les festivités débutent avec du cinéma et là, surprise, nous sommes virtuellement de retour à Besançon et plus particulièrement au cinéma Mégarama, avec le collectif de danseurs Hip-Hop Porte-Avions pour une chorégraphie comme toujours très enlevée. Puis José Shungu, musicien Hip-Hop originaire du Congo, autre artiste installé à Besançon, présente son prochain projet. Depuis l’Italie, deux femmes artistes témoignent de l’importance du Hip-Hop dans leur vie, de la place des femmes dans le mouvement et un plasticien explique son travail avec le recyclage de bidons plastiques pour en faire des tentures composées de petits carrés découpés dans des jerricanes du monde entier et assemblés à la main, créations exposées en Asie, en Europe et aux USA. Un tour d’horizon qui atteste de la créativité, de l’ébullition constante qui habite le monde artistique noir contemporain.

La danse, la musique, la peinture sont autant de moyens pour s’exprimer. Il faut réfléchir à comment le faire et comment le partager.

Napoléon Maddox

S'ensuit un échange sur "art et militantisme" entre Danny Simmons, poète et Ursula Rucker, poétesse et rappeuse, deux artistes de Philadelphie - Pennsylvanie. La discussion est de haut vol et la conclusion pleine d’espoir : "La poésie nous aidera à être meilleurs ensemble". Dans la salle, on applaudit, on s’exclame, on claque des doigts, car ici, on croit aux bienfaits de la culture et à la nécessité de la diffuser pour éduquer, échapper à cette fatalité qui voudrait que la population afro-américaine ne connaisse que misère et violence, encore et toujours.

Guérir d’un douloureux passé commun

Le lendemain, c'est une rencontre avec Quanita Roberston qui est au programme. Auteure, coach en développement personnel et chaman de Cincinnati, elle s’exprime sur la guérison du traumatisme colonial. Ursula Rucker participe cette fois encore au débat, tout comme son compagnon, Anthony Molden, peintre et plasticien autodidacte qui, comme la veille, se lance dans la réalisation d’une oeuvre le temps des échanges. L’histoire douloureuse de l’esclavage n’est pas réglée, c’est palpable.

Dans la salle, les échanges sont nourris et l’on s’interroge sur le sens de la notion de communauté, d’entraide, de positionnement des afro-américains y compris ici, à Cincinnati (ville de 2.5 millions d’habitants) où la population, entre noirs et blancs, est quasiment égale, mais où les seconds sont de loin, économiquement et socialement les plus forts. Là encore, on applaudit, on réagit et on s’encourage à croire en soi, à lutter encore et encore pour que changer la donne. Le ton devient plus léger en deuxième partie de soirée avec un DJ set expérimental réunissant deux producteurs de Hip-Hop : Wendel Patrick et Theory Hazit que Kimberly Gory a repéré sur Instagram et qui sont réunis pour la première fois pour un set en live. Fans de cartoons, ils revisitent les génériques de leur enfance, les mixent pour en faire leurs propres béats. 50 ans après sa création, le Hip-Hop a encore des champs à explorer et reste une source d’inspiration.

"Confiance en soi, patience, concentration et objectif"

Kenny Parker est l’invité d’honneur du troisième et dernier jour de festival. DJ new yorkais, frère et producteur du rappeur KRS –One, il est également l’auteur du livre "My Brother’s name is Kenny". Dans son autobiographie, il raconte son enfance dans le Bronx, avec son frère. Enfants noirs livrés à eux-mêmes et totalement démunis, ils avaient tout pour mal tourner, mais, par pur hasard, c’est à un "bloc" de chez eux qu’en 1973, le hip-hop verra le jour. Ils assisteront à cette naissance.

"Ça a changé ma vie !". Grâce à la musique (et au basket dans un premier temps pour Kenny), les frères sont devenus des stars. Une sucess-story comme les adorent les Américains, largement applaudis par un auditoire devant lequel Kenny Parker va marteler ses messages et rappeler les quatre piliers qui ont fait sa réussite : "confiance en soi, patience, concentration et objectif". Le premier à lui avoir inculqué qu’il pouvait et devait croire en lui et ses rêves fut son entraîneur de basket, un juif blanc auquel il sera éternellement reconnaissant.

Le Underworld Black Arts Festival est un projet communautaire qui célèbre les créatifs noirs du monde entier. Lancé à Cincinnati, notre festival agit comme un incubateur de travaux expérimentaux, d'innovation et de dialogue intergénérationnel. Nous réunissons les amoureux du mouvement, de la musique, de l'art et de la créativité.

Organisateurs du Underworld Black Arts Festival

Il s’installera ensuite aux platines pour l’ultime "party" du festival, une rétrospective musicale de ce demi-siècle de Hip-Hop. "Je suis le témoin de cette histoire", s’amuse Kenny Parker. Dans la salle, on danse en fonction de son âge… les plus vieux en début de set retrouvent leur adolescence, les plus jeunes arrivent en cours de route, preuve que ce style musical sait parfaitement traverser le temps.

"Lift Every Voice and Sing"

C'est le tout début de cette dernière soirée qui me touche le plus. Je suis la seule française du public et l’une des rares blanches. Juste avant cette présentation de Kenny Parker, une fillette d’une dizaine d’années, Narvis Tribble chante, a capella, avec une voix d’une incroyable pureté, beaucoup de justesse et sans trembler, "Lift Every Voice and Sing", l’hymne national des afro-américains, chant d’espoir et de justice pour tous, écrit en 1905 pour l’anniversaire d’Abraham Lincoln. Moment solennel d’une grande intensité, la jeune demoiselle est très applaudie et longuement remerciée par Napoléon Maddox et Kenny Parker.

Référence pour les noirs américains, ce chant m’explique-t-on, bon nombre d’Américains ne le connaissent même pas. Dans cette Amérique en apparence si mélangée, le combat des noirs américains est loin d’être terminé.

Napoléon Maddox, citoyen d'honneur de la Ville de Cincinnati

Partie sans rien savoir de ce qui m’attendait réellement au Underworld Black Arts Festival, j’ai moins dansé que ce que j’imaginais. Mais j'ai beaucoup appris au contact d'acteurs d’un monde militant, qui croit en la puissance de l’art contre la violence et se bat encore et toujours pour ses droits, aujourd’hui encore bafoués.

La veille du festival, Napoléon Maddox a été reçu à la mairie de Cincinnati, et fait citoyen d’honneur de la ville. L’artiste a été vivement remercié pour tout le travail accompli dans sa ville natale, dans les écoles, comme auprès de la communauté noire. Il poursuit d'ailleurs ce travail en Europe et à Besançon. Napoléon Maddox est un éternel défenseur de la culture noire dans toutes ses dimensions. Le « Underworld black arts festival » qu'il a créé avec sa compagne Kimberly Gory en est une preuve de plus.

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