Visite d'Emmanuel Macron dans le Doubs : un syndicaliste et un journaliste pigiste de Media 25 placés en garde à vue à quelques heures du déplacement

Ce jeudi 26 avril, deux hommes ont été placés en garde à vue au commissariat de Besançon dans le Doubs. Frédéric Vuillaume (FO) et Toufik de Planoise, pigiste pour Radio BIP/Média 25, doivent répondre d'entrave à la circulation des trains durant une manifestation contre la réforme des retraites. Leur garde à vue a donné lieu à de nombreux messages de soutien.

 « Libérez nos camarades », « Police partout, justice nulle part ». Ces slogans ont été scandés par une cinquantaine de manifestants devant le commissariat de police de Besançon ce mercredi 26 avril. Frédéric Vuillaume, secrétaire général de Force Ouvrière en Franche-Comté, et Toufik de Planoise, journaliste du média local Radio BIP/Média 25, ont été convoqués puis placés en garde à vue pour des « faits d’entrave concertée et avec violence ou voie de fait à l’exercice de la liberté de réunion » survenus le jeudi 20 avril. Ce jour-là, une opération d’occupation de voies ferrées par des manifestants avait été menée. Cette convocation, à 24 heures de la visite d’Emmanuel Macron au Château de Joux dans le Doubs, interroge.

 «De l’acharnement»

Devant le commissariat, ce jeudi matin, Frédéric Vuillaume lance : « On m’accuse d’avoir perturbé le départ des trains ». Le 20 avril 2023, une action de l’intersyndicale avait été menée à la gare de Besançon-Viotte, en lien avec les cheminots, pour contester la réforme des retraites. Pendant une trentaine de minutes, plusieurs dizaines de manifestants s’étaient réunis puis avaient occupé les rails. Frédéric Vuillaume est l’un des seuls à avoir reçu une convocation.

Le responsable syndical, ancienne figure du mouvement des Gilets Jaunes à Besançon, avait déjà dû faire face à de nombreuses gardes à vue. Amnesty International s'était même saisi de l'affaire. « C’est dans la suite logique de toute la répression que je subis en tant que militant-syndicaliste et militant-gilet jaune, reprend-il, calmement. On nous met de la pression pour ne pas manifester. Encore hier, j’ai reçu une amende par rapport à une distribution de tracts de l’Intersyndicale : 135 euros. Alors que c’est un droit normal de manifester. »

Rachel Messousse, secrétaire générale de l'union départementale FO du Doubs, rénchérit : « Si ce n’est pas de l’acharnement, je ne sais pas ce que c’est ». Aux côtés de nombreux sympathisants, elle est venue « en soutien à Fred ». Elle reste encore assez révoltée de cette convocation. « On arrive à vouloir faire taire les revendications, lâche-t-elle. C’est super grave. On est scandalisés. »

En fin d'après-midi, à l'issue de sa garde à vue Frédéric Vuillaume a été présenté au parquet qui demandait une interdiction de manifester pour le syndicaliste. Il est ressorti libre. Placé sous contrôle judiciaire, il sera jugé le 30 juin. Dans la soirée, le représentant FO a réagi sur Facebook : « Le but, c'était de m'interdire de manifester. Le juge a refusé cela, je serai dans la rue demain, et vous savez où. »

“Je suis satisfait que madame la juge des libertés et de la détention n’ai pas fait droit à cette interdiction de manifester, qui me semblait, peut être à tort disproportionné par rapport à l’objectif du parquet que Monsieur Vuillaume soit jugé” a expliqué Me Signorini, l’un des avocats du syndicaliste. “Pour moi, la vraie satisfaction, sera d’obtenir une relaxe de l’intégralité des faits pour lesquels il est poursuivi”.

Une entrave au droit d’informer et d’être informé

Toufik de Planoise a été convoqué à la même heure pour les mêmes faits. Il sera resté près de 9 heures en garde à vue et sera jugé le 30 juin. Lui travaillait pour Radio BIP, radio bisontine indépendante et son canal vidéo Média 25 le 20 avril. « C’est choquant de voir cette avalanche de choses, constate Emma Audrey, journaliste de la rédaction de Radio BIP/Media 25. Pourquoi un journaliste se retrouve en garde à vue quand il couvre une manifestation ? On le soutient. On le soutiendra. » Le pigiste a également reçu une deuxième convocation pour des événements survenus le 30 janvier dernier alors qu'il couvrait une contestation d’une conférence pro-vie. Sur son compte Twitter, il dénonçait alors « le harcèlement policier et judiciaire ».

La veille de la convocation de Toufik de Planoise, le syndicat de journalistes CGT lui a apporté son soutien. « Cette convocation est abusive – d’autant plus si elle s’accompagne d’une garde à vue – et constitue ni plus ni moins une attaque directe contre la profession, indique l’organisation dans un communiqué. Nous alertons sur cette nouvelle forme de procédure bâillon, qui a pour unique but d’empêcher des journalistes à couvrir les mouvements sociaux. Le SNJ-CGT dénonce cette nouvelle entrave au droit d’informer et d’être informé, qui fera l’objet d’une alerte sur la plateforme européenne pour la liberté́ de la presse »

C’est aussi le sentiment des cinquante manifestants présents devant le commissariat pendant la convocation de Toufik de Planoise et de Frédéric Vuillaume. « C’est une atteinte au droit de manifester. C’est une atteinte à la liberté de la presse, lâche l’un d’eux, avec beaucoup de colère. Nous ne sommes pas d’accord avec ce gouvernement et nous estimons que nous avons le droit de le dire. Nous ne sommes pas violents. Nous ne menons aucune action violente. C’est absolument inadmissible et la police ne nous fera pas reculer. » La Ligue des droits de l'Homme de Besançon apporte également « tout son soutien » dans un message sur les réseaux sociaux.

«Une criminalisation des manifestants»

Ces gardes à vue interviennent 24 heures avant la visite d’Emmanuel Macron au Château de Joux dans le Doubs. Le calendrier interroge. « Ce n’est pas anodin de priver quelqu’un de sa liberté », note Fanny Gallois, Responsable du programme Libertés Amnesty International France. D’après elle, il existe une « criminalisation des manifestants » en France, d’autant plus forte depuis le mouvement des Gilets Jaunes. « Les arrestations à répétition, les gardes à vue, les perquisitions, les poursuites en justice sont autant d’entraves au droit de manifester. C’est du harcèlement, de la dissuasion », justifie-t-elle. Les derniers exemples en date sont les manifestations contre la réforme de retraite et celle contre les méga-bassines à Sainte-Soline.

Pour Fanny Gallois, le jeudi 16 mars, jour du recours au 49-3, est particulièrement signifiant : « Les rassemblements spontanés, sans déclaration, sont autorisés. Et pourtant, le gouvernement les désigne comme ‘manifestations sauvages’, ce qui montre la connotation négative donnée aux opposants à la réforme des retraites. » D'après Amnesty International, ce procédé de criminalisation est régulièrement utilisé par l'Etat depuis les Gilets Jaunes pour désigner les manifestants qui s'opposent à la politique du gouvernement. Il contribue ainsi à polariser le débat entre les deux parties.

Des interpellations abusives ?

Pourquoi ces convocations se multiplient-elles ? « Les raisons, les fondements utilisés sont les mêmes que documentés lors des manifestations de gilets jaunes : la loi est trop large, trop vague, c’est une utilisation abusive dans le cadre de manifestations pacifiques », reprend-elle, s’appuyant sur l’étude d’Amnesty International menée à partir de 2018, « Arrêté·e·s pour avoir manifesté: La loi comme arme de répression des manifestant·e·s pacifiques en France ».

« L’usage du délit de participation à un groupement en vue de commettre des violences est dévoyé, pointe-t-elle. À l’origine, en 2010, il s’agit d’une loi qui concerne les bandes organisées et non les manifestations pacifistes. Aujourd’hui, la loi est utilisée pour des arrestations sans preuves, ou bien lorsqu’un manifestant prend un masque pour se protéger des lacrymos. » L’organisation non gouvernementale demande à ce que « les consignes soient plus claires » et à ce que « les pratiques et l’interprétation de la loi » changent, dénonçant les dérives d’une application démesurée. « Toujours le 16 mars, les autorités ont arrêté 300 personnes et 96% de ces gardes à vue n’ont pas donné lieu à des poursuites, décrit Fanny Gallois. Ce qui montre que des personnes ont pu être interpellées de manière abusive. »

Pour la responsable du programme Libertés d’Amnesty International, les exigences sont claires : « Il s’agit de respecter le droit de manifester en France. Et je dirais même plus : comme le droit international l’indique, il faut faciliter le droit de manifester. »