IMMERSION. "On est quasi dans un texte révolutionnaire". Les citoyens de la Convention pour le climat et la biodiversité ont voté en Bourgogne-Franche-Comté

Après huit jours d’écoute et de débat, une trentaine de citoyens de Bourgogne-Franche-Comté viennent d’adopter un texte précisant les modes de vie qu’ils recommandent dans leur région pour faire face au changement climatique et la chute de la biodiversité. Comment ce texte a été construit, décidé, voté ? Récit de notre immersion auprès des citoyens.

Habiter, consommer, se rencontrer, travailler, se déplacer… C’est tout notre quotidien qui a été passé au crible. Avec un tamis bien précis : quelles actions mettre en place pour avoir des modes de vie adaptés au réchauffement climatique  et à toutes ses conséquences ?

Depuis novembre dernier, une trentaine d’hommes et de femmes, tirés au sort, viennent de presque tous les départements de la Bourgogne-Franche-Comté pour participer à cet exercice de démocratie participative. Ils ont travaillé ensemble pour parvenir à un consensus. Ce texte d’une soixantaine de pages sera remis aux élus de la majorité du Conseil régional le 7 juin prochain.

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De joyeuses retrouvailles

Ils ont covoituré, pris les transports en commun ou sont venus tout seuls dans leur voiture pour deux jours de débats et de choix. Cette fois-ci, pour cette quatrième et dernière session, le rendez-vous est au lycée Felix Kir près de Dijon.

Qu’est-ce que peuvent bien avoir en commun la jeune Elsa, réputée pour ses punchlines radicales, et Alain, le discret retraité moustachu ? D’abord, ils sont heureux de se retrouver. Leurs différences, ils ont compris que c’était aussi une richesse.

Avoir un groupe avec des habitants de toute la région qui ont des vécus très différents, cela va permettre de voir à quelle condition une action est acceptable par la population dans sa diversité.

Erwan Dagorne. Directeur de projets Missions Publiques.

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Traquer les trous dans la raquette

Après le rituel du café-croissant, c’est parti pour une journée de confrontations d’idées. Comme pour les précédentes sessions, des spécialistes ou des acteurs engagés dans la transition écologique ont rejoint les citoyennes et citoyens. C’est le principe de l’intelligence collective. Ils sont là pour informer, préciser mais pas pour décider. À chaque table, un des thèmes de la Convention est proposé, les groupes tournent pour recueillir le plus de remarques. Ces habitants ont tous en tête le discours des universitaires du premier jour. En 2050, la Bourgogne-Franche-Comté aura un climat méditerranéen.

Habitants et spécialistes discutent en s’écoutant et en respectant leurs différences. On est très loin des lynchages coutumiers des réseaux sociaux.

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La méthode de Missions Publiques est rodée. "Les post-it roses, c’est pour de nouvelles propositions, les jaunes, c’est pour approfondir des actions".

Bertille est l’un de ces membres du groupe baptisé "transverse". Elle travaille au conseil régional, elle s’est spécialisée dans la transition énergétique. Comme ses collègues, elle a reçu la synthèse de 53 pages réalisée par l’agence Missions Publiques. Eux aussi, ils sont intéressés par ces rencontres avec ceux pour qui ils travaillent.

"Je ne veux pas biaiser les propositions" assure Bertille mais la tentation est grande pour ces cadres de la région de parler de leurs actions au quotidien. Dans le document rédigé à l’issue de la session de février, une petite phrase l’a mise en alerte : "le recyclage des panneaux solaires et des batteries issues des éoliennes questionne et pourrait être un frein au déploiement de cette alternative". Bertille précise au groupe "Habiter" que plus de 90% des panneaux solaires sont recyclables, "cela fait écho à beaucoup d’idées reçues" glisse-t-elle discrètement.

Selon les tables, les citoyens écoutent ces spécialistes sans prendre la parole. À d’autres tables, c’est le contraire, ce sont eux qui mènent le débat. Ce vendredi, il s’agit d’amender une dernière fois le texte qui sera soumis au vote le lendemain après-midi.

Autorisez-vous, sentez-vous libres, vous êtes là pour participer à une réflexion collective !

Erwan Dagorne. Directeur de projets Missions Publiques

S’entendre sur les haies et la taille de son jardin

C’est pour le thème de l’habitat et de son environnement que les membres de la Convention ont été les plus prolixes. Dans le document qui sera rendu aux élus, il devrait y avoir cinq souhaits d’évolution des modes de vie déclinés en neuf actions.

L’introduction du thème habitat a été votée à l’unanimité : "Nous sommes majoritairement pour une évolution mesurée de nos manières d’habiter pour partager des services, des lieux avec des voisins, voire nos logements dans certains cas". Un nombre presque équivalent de citoyens "tiennent trop à la préservation de leur intimité pour envisager des évolutions conséquentes". Une minorité est "très favorable à aller jusqu’à des nouvelles formes de colocation ou encore d’habitat intergénérationnel".

Cette "évolution modérée" peut se traduire par le souhait de "prévenir l’étalement urbain et les déplacements grâce à la déconstruction du modèle foncier classique, c’est-à-dire le modèle pavillonnaire et de la maison individuelle avec jardin" .

Au moment du vote final, certains habitants comme Rachid vote jaune au sujet de ce "mode de vie souhaité" au nom du principe de réalité  : "En fait, les pavillons pour certains c’est le rêve d’une vie, donc la mentalité ne changera pas. Tout le monde voudra une maison avec jardin" .

Un autre mode de vie souhaité fait moins débat. Il a été voté à l’unanimité par la Convention  :  "Intégrer la biodiversité dans nos manières d’habiter en zone urbaine et rurale". Parmi les actions proposées, il y a la multiplication des corridors écologiques avec, entre autres, la conservation et la préservation des haies et des bosquets existants. Pour y parvenir, la Convention propose  "des subventions adaptées aux agriculteurs leur permettant d’agir sur la biodiversité et la nature à l’échelle de leur exploitation". Au même moment, la commission européenne à Bruxelles, propose une réforme qui allège les contraintes environnementales. Une conséquence de la multiplication des actions des agriculteurs dans toute l’Europe.

Une quarantaine de votes souvent à l’unanimité

Les citoyens le savent. Toutes leurs propositions ne seront pas reprises. Maxime espère que les actions proposées seront intégrées à la politique régionale mais il sait que cela prendra du temps. "S’ils mettent déjà 10% de nos propositions, on avancera tous ensemble".

J’espère que nos votes seront pris en compte, que l’on n’ait pas fait tout cela pour rien.

Nadia

Avant que tout le monde ne reparte chez soi, deux des élus favorables à cette Convention sont venus rencontrer les citoyens. Stéphane Woynaroski, président de l’Agence Régionale de la Biodiversité et Stéphanie Modde, vice-présidente conseil régional (EELV). 

"On essaie d’être le plus cohérent possible dans l’ensemble de nos politiques mais parfois on a quelques injonctions contradictoires quand on a des politiques européennes qui peuvent venir un peu en contradiction ou freiner en tout cas tout ce que l’on a envie de mettre en place au sein de la région Bourgogne-Franche-Comté. Sur pleins de sujets, cela peut se vérifier" précise Stépahnie Modde, l’élue en charge de la transition écologique.

Ouahiba, une habitante d’Audincourt, ne s’y trompe pas. Elle s’est interrogée lors de la Convention  "Vous croyez que les pays européens vont suivre ?"

Lors des autres conventions citoyennes organisées en France, sur le climat ou encore la fin de vie, les Français ont été souvent plus frondeurs que leurs élus. Lors du débrief du groupe "transverse", Elsa, salariée à la direction de l’orientation au conseil régional l’a remarqué. "On est quasi dans un texte révolutionnaire. Cela va hyper loin, je suis étonnée".

Les plus ardents défenseurs de la sobriété pour faire face au changement climatique ont tout de même été surpris par des propositions des citoyens. Il est par exemple pproposé d'"ouvrir les subventions aux habitats secondaires". Chacun voit midi à sa porte mais pour Sarah, conseillère France Rénov’ du pays beaunois, "on a tellement de logements en résidence principale dans lesquels les gens souffrent que pour moi, la priorité elle est là".

« On a besoin de savoir »

Les priorités devraient être définies dans les semaines qui viennent par les services de la Région et les élus. "Nous avons été élus sur un programme, nous l’appliquons", rappelle Stéphanie Modde. La vice-présidente en charge de la transition écologique est tout de même impliquée dans cet exercice de démocratie participative. Pour elle, les élus ont "aussi besoin de savoir quels sont les gestes que les personnes sont prêtes à faire pour l’atténuation du changement climatique et la sauvegarde de la biodiversité". Que faut-il inciter ? Doit-on contraindre ? Ces questions ont été largement débattues depuis le mois de novembre 2023.

Les citoyens ont finalement peu changé de positionnement au cours de ces huit jours de débat. Lors du vote sur "la contrainte dans la société", les citoyennes et citoyens ont écrit qu'elle ne sera "acceptable" que si elle est "équitable" et réalisée dans la "transparence, la confiance et l’information". Tout un programme !