"Je suis rentrée dans ses toiles et il est rentré dans ma vie", l'écrivaine et journaliste Sandrine Treiner enquête sur Gustave Courbet

L'ancienne directrice de France Culture signe un essai littéraire sur le peintre d'Ornans (Doubs). Sandrine Treiner remet notamment en lumière le fameux "déboulonnage" de la colonne Vendôme en 1871 à Paris. Un épisode méconnu de la Commune qui a conduit Gustave Courbet en prison et a forcé l'artiste à s'exiler en Suisse.

Elle fascine toujours autant. "L'origine du monde" est de nouveau au centre de tous les regards au Centre Pompidou de Metz (Moselle). Depuis le 31 décembre 2023 et jusqu'au 27 mai 2024, la plus fameuse des toiles de Gustave Courbet est le clou de l'exposition "Lacan, l'exposition. Quand l’art rencontre la psychanalyse." Le célèbre nu signé en 1866 par le peintre d'Ornans (Doubs) fait désormais partie des collections du Musée d'Orsay, à Paris, mais Jacques Lacan en a été en effet le dernier propriétaire.

"Ma vie avec Courbet"

"Tous les artistes sont réduits à une toile, sourit Sandrine Treiner. Qui 'La Joconde', qui 'Le déjeuner sur l'herbe'. Lui n'y échappe pas, c'est effectivement 'L'origine du monde', un tableau qui semble le résumer pour ceux qui ne le connaissent pas et qui est pourtant une toile que personne n'a vue à l'époque et qu'il n'aurait peut-être même pas voulu exposer." Et pourtant, cette toile si scandaleuse, l'écrivaine et journaliste l'a presque fait disparaître de "Ma vie avec Courbet", l'essai qu'elle a publie chez Gallimard. L'ancienne patronne de France Culture, qu'elle a quittée il y a un an tout juste, n'a pas voulu se laisser intimider par "cette stature du Grand Peintre" et souhaitait lui porter un autre regard.

"Il désirait cette réussite plus que tout au monde et c'est une réussite totale, admet Sandrine Treiner. Il est entré en majesté au Musée ! J'ai abordé Gustave Courbet en regardant sa peinture bien sûr mais aussi au travers de sa correspondance. Il est monté à Paris comme on dit, mais il est souvent revenu à Ornans. On le voit dans ses lettres, il est extrêmement attaché à sa région, à sa famille comme aux paysages de son enfance. Il écrit en permanence et c'est une clé pour accéder à l'homme et à l'artiste."

Un épisode méconnu

Difficile il est vrai de s'attaquer à une montagne. Alors, comme elle le confie à France 3 Franche-Comté, elle a choisi un "chemin personnel", hors des sentiers battus, qui l'a conduit dans les pas de l'artiste. Et elle y a redécouvert cet épisode méconnu, mais essentiel, sur lequel elle a mené l'enquête. "Cette histoire de la colonne Vendôme, peu la connaissent. Les gens ne savent pas que Courbet a été jugé par un conseil de guerre, qu'il a fait de la prison, qu'il s'est exilé et qu'il en est mort, en fait."

Le 16 mai 1871, au cœur de la Capitale, la colonne Vendôme, érigée par Napoléon pour commémorer la victoire d'Austerlitz, est abattue. La Commune de Paris la considère en effet comme "un symbole de force brute et de fausse gloire,une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la République, la fraternité." Les députés votent la démolition. Gustave Courbet est alors le président de la Commission des Arts. 

Lors de "la Semaine Sanglante", du 21 au 28 mai 1871, les troupes du Gouvernement d'Adolphe Thiers, menées par le Maréchal de Mac-Mahon, écrasent la Commune, faisant de 10000 à 30000 morts parmi les communards. Les représentants du Peuple de Paris sont arrêtés. Jamais on n'a vu Gustave Courbet sur les barricades. Jamais il n'a pris part aux combats. Mais il est désigné comme l'unique responsable de la chute de la colonne. Emprisonné le 7 juin, il est présenté deux mois plus tard devant le 3ième conseil de guerre à Versailles. "Me voilà donc seul", écrit-il. Gustave Courbet a 52 ans. Le 2 septembre, il est condamné à six mois de prison ferme. Incarcéré à Sainte-Pélagie, il sera libéré le 1er mars 1872.

Un an plus tard, Mac-Mahon, nouveau Président de la République, décide de faire remonter la colonne Vendôme aux frais du peintre, soit 323 091,68 francs selon le devis établi. Gustave Courbet est incapable de payer cette colossale facture. Ses biens sont mis sous séquestre et ses toiles confisquées. Craignant à raison un nouvel emprisonnement, il abandonne son atelier d'Ornans et passe la frontière suisse. Sa condamnation devient effective le . Courbet s'installe finalement à La Tour-de-Peilz (Vaud), au bord du lac Léman, où il meurt le 31 décembre 1877 à l'âge de 58 ans.

Condamné pour son œuvre

Au fil des pages, Sandrine Treiner remonte le temps, interroge les faits, rétablit au passage quelques vérités et se fait résolument l'avocat du peintre. Car, aucun doute, pour elle, le Franc-comtois a payé pour un crime "bien plus grave" que la simple destruction d'un monument. Cette décision ne peut d'ailleurs même pas lui être formellement attribuée par les historiens.

"C'est comme artiste qu'on s'en prend à Courbet, assure-t-elle. Et que l'on en veuille à ce point-là à un peintre dit combien les révolutions culturelles, esthétiques, artistiques, sont plus fondamentales encore que les révolutions politiques. On peut vous les faire payer jusqu'à la fin de vos jours !" Selon l'autrice, Courbet est condamné pour son œuvre. Le pouvoir académique prend sa revanche sur un peintre trop humain, trop social, trop subversif dans ses représentations.

Si Courbet est révolutionnaire, ce n'est pas parce qu'il a voulu montrer un sexe de femme. C'est parce qu'il est la premier dans l'histoire à avoir osé peindre des hommes, des femmes, des animaux, à la place des Rois et des Dieux. Il a "explosé" l'art académique !

Sandrine Treiner, autrice "Ma vie avec Courbet", éditions Gallimard.

"Regarder 'Les casseurs de pierre', c'est voir en quoi Courbet est génial et terriblement moderne", ajoute Sandrine Treine qui, bien au-delà de l'affaire de la colonne Vendôme, signe une biographie émouvante et engagée de l'artiste.

Regard sensuel sur la Franche-Comté

De ce compagnonnage littéraire, elle gardera, dit-elle aussi, une image différente de la région, plus intime. "La façon dont Courbet a sublimé les paysages de Franche-Comté est incroyable. Il y a une représentation extrêmement sensuelle de la nature. Dans ces falaises, ces gorges, ces forêts, ces vallées de la Loue et du Lison, 'L'origine du monde' est déjà là en fait! Toute sa vie, il n'a fait que peindre ça."

Et son aventure avec l'artiste est loin d'être terminée. En juin prochain, l'écrivaine devrait revenir dans la vallée de la Loue, à la demande de l'association des Amis de Courbet et du Musée, et à l'occasion du 205ième anniversaire de sa naissance. "Je suis rentrée dans ses toiles et il est rentré dans ma vie", résume Sandrine Treiner. Comme une déclaration d'amour.

"Ma vie avec Courbet", Sandrine Treiner, éditions Gallimard, 144 pages, 17,50 euros.