Témoignage. "Israël fait tout pour que la population meurt petit à petit" : humanitaire en Palestine, ce Jurassien décrit l'horreur de Gaza

Publié le Mis à jour le Écrit par Antoine Comte

Créateur et directeur de l'ONG Super-novae, le Jurassien Alexandre Chatillon a passé plusieurs semaines sur la bande de Gaza début mars, à proximité de Rafah, où plus d'1,7 million de réfugiés palestiniens se sont regroupés. Alors qu'il y retournera dans deux semaines, il raconte l'enfer vécu par la population et les difficultés rencontrées par les humanitaires face au blocus imposé par l'armée israélienne. Récit.

Les missions humanitaires compliquées, Alexandre Chatillon, en a pourtant l'habitude. Ancien des Nations Unies, de l'OCDE et du ministère français des Affaires étrangères, le Jurassien de 40 ans a créé en 2021 l'ONG Super-novae. Depuis trois ans, l'organisation a déjà opéré en Tunisie, en Libye, ou encore au Yémen. Mais de son propre aveu, ce qui se passe en ce moment même sur la bande de Gaza, en Palestine, est "la situation la plus choquante que j'ai pu voir".

Le natif de Montaigu (Jura), à côté de Lons-le-Saunier, revient de l'enclave palestinienne où il a passé la première semaine de mars avec son organisation humanitaire. Plus précisément entre Rafah et Deir-el-Balah, là où plus de 1,7 million de réfugiés palestiniens ont fui les bombes de l'armée israélienne qui, après l'attaque du Hamas sur ses terres le 7 octobre 2023, a lancé en représailles une lourde opération militaire.

"Vous avez ces presque 2 millions de personnes, entassées sur une bande de terre qui ne fait pas plus de 7,5 km2" explique Alexandre Chatillon, en arrêt à Tripoli (Libye) lorsque France 3 Franche-Comté le contacte. "Ils vivent dans des tentes, dans un environnement indescriptible". Pas d'eau, pas d'électricité, pas d'essence, pas de médicaments, très peu de nourriture et des conditions sanitaires déplorables. Chaque mot, chaque constat exprimé par Alexandre, pour décrire le quotidien des centaines de milliers de civils gazaouis, rend bien compte de l'horreur qui se joue actuellement autour de Gaza.

Je n'ai pas assisté à des tueries de masse, mais la mort est omniprésente. Tout est mis en place froidement, cliniquement, par l'armée israélienne pour que la population palestinienne soit la plus vulnérable possible.

Alexandre Chatillon,

directeur de l'ONG Super-novae

"Les droits humanitaires sont bafoués à longueur de journée" reprend, marqué, le Jurassien. "Les convois humanitaires sont bloqués par les Israéliens et les denrées, qui arrivent au compte-goutte, atteignent ainsi des prix hallucinants. De plus, certains composants comme le métal ou le chlore, qui est utile pour purifier l'eau, sont interdits. Beaucoup de bactéries se transmettent donc par l'eau et, ajoutez à cela la promiscuité et le manque d'hygiène, les maladies font des ravages".

"Là-bas, tout est détruit"

Mandaté par le ministère des Affaires étrangères français, l'ONG Super-novae cherche à améliorer la vie quotidienne des jeunes Palestiniens, coincés dans ce conflit meurtrier. "De base, nous cherchons à intégrer la jeunesse par le travail" détaille Alexandre Chatillon. "Mais là-bas, tout est détruit. Il a fallu changer notre fusil d'épaule. Nous avons donc décidé de financer directement une centaine de jeunes adolescents, choisis par des associations locales dans les zones les plus touchées".

Nous leur donnons l'équivalent de 250 euros par mois, pour subvenir à leur besoin et à ceux de leur famille. En contrepartie, ces jeunes adolescents doivent mettre en place des activités ludiques pour les enfants des camps, comme des jeux de groupe, ou des coloriages. L'idée est d'essayer de les occuper, qu'ils ne pensent pas qu'à la guerre.

Alexandre Chatillon,

directeur de l'ONG Super-novae

Pour veiller à la bonne marche de cette initiative, Super-novae a une équipe de quatre personnes sur place. Au total, c'est une quarantaine d'ONG qui sont actives sur les lieux. "Ça peut paraître beaucoup, mais ce n'est rien par rapport aux besoins" témoigne Alexandre Chatillon. "On essaye de faire au mieux, mais c'est terrible à dire : on se sent impuissant. Le blocus israélien fait tout pour qu'on ne puisse pas travailler".

Le bruit constant des drones et des bombardements

Le pessimisme dans le discours d'Alexandre Chatillon n'est pas exagéré. "On ne fanfaronne pas" assure-t-il. "C'est une réalité extrêmement dure à vivre en tant qu'humanitaire. Donc imaginez la population. Je suis marqué à vie par ce que j'ai vu et vécu là-bas, alors que nous, membres des ONG, sommes installés dans une zone plus sécurisée".

Lorsqu'on lui demande des précisions, le Jurassien se remémore des scènes difficiles. "Ce qui interpelle directement, c'est le bruit. Mais pas n'importe lequel : le bruit des drones, constant, qui survole le ciel de Rafah" dit-il. "Et puis tous les jours, même les nuits, il y a les bombes. J'en ai vu passer au-dessus de ma tête. Elles ne visent pas le camp de réfugiés, mais elles ciblent des habitations de la ville, dans lesquelles l'armée israélienne pense qu'il y a des membres du Hamas".

Il n'est pas rare de voir des mosquées ciblées, juste avant l'appel à la prière. J'ai vu certains bâtiments debout l'après-midi et qui le lendemain, quand je repassais devant, étaient en ruines. Même dans mon lit, assez éloigné du conflit, je sentais constamment les murs et les portes vibrer à cause des bombardements.

Alexandre Chatillon,

directeur de l'ONG Super-novae

"C'est assez dur de savoir que tous les jours, des gens meurent à leur domicile" reprend l'humanitaire. "Les locaux refusent d'aller dans les camps, où la vie est plus dure, car ils sont attachés à leur maison. C'est terrible. Et le matin, on retrouve toujours cette même scène : des enfants qui fouillent les gravats pour récupérer du bois, afin de le vendre dans les camps. Le sens de notre action, c'est de pouvoir aider ces enfants-là, les sortir le plus possible de leur réalité".

Le Jurassien bientôt de retour à Gaza

Pour ce faire, Alexandre Chatillon retournera à Gaza dans deux semaines, avec un objectif, renforcer l'aide apportée. "On va ajouter deux personnes sur place" indique-t-il. "Et on est en constante négociation pour augmenter notre budget, qui se chiffre autour du million. L'idée est de rester sur place encore un an, donc il nous faut plus d'argent".

Ce qui m'a choqué, c'est aussi le silence, quand arrive la soirée. On a un camp de prêt de deux millions de personnes, mais on n'a aucun bruits humains. C'est un silence de peur, de mort, comme quelqu'un, recroquevillé dans un coin, qui ne ferait pas de bruit pour échapper à la violence.

Alexandre Chatillon,

directeur de l'ONG Super-novae

La volonté d'augmenter les efforts humanitaires est claire. Mais le Jurassien ne se fait pas d'illusions. "On travaille pour que la situation n'empire pas" soupire-t-il. "Mais je ne vois pas, actuellement, de solution de sortie. D'un côté, on a le Hamas, que les locaux ne soutiennent pas, mais qui détient toujours des otages. Et de l'autre, l'armée israélienne, qui piétine les droits humanitaires internationaux sans sourciller".

Presque 35 000 personnes déjà tuées depuis octobre

Le seul espoir, connu de tous, serait un "cessez-le-feu". Une douce illusion pour Alexandre Chatillon. "Rien n'amène à penser que les combats vont s'arrêter" regrette-t-il. Avant d'enchaîner d'un air grave. "Il faut que ça s'arrête, car le nombre de morts, déjà horriblement élevé, va continuer à augmenter. Les bombardements, les maladies, l'absence de médicaments... Le tableau est horrifiant. Pour les plus de 1,7 million de personnes, la seule solution pour sortir du conflit, c'est la mort".

Pour rappel, depuis le 8 octobre 2023 et l'attaque du Hamas, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires estime le nombre de morts palestiniens à 33 634 personnes tuées, et le nombre de morts israéliens à plus de 1 459 personnes tuées.

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