Morvan : des citoyens deviennent forestiers pour lutter contre l’enrésinement de leur forêt

Les forêts de feuillus du Morvan sont grignotées au profit des résineux, plus rentables. Pour préserver leur forêt millénaire, des citoyens résistants deviennent propriétaires forestiers. Ils montrent ainsi qu'une sylviculture respectueuse de l'environnement est possible.

Forêt morvandelle
Forêt morvandelle © VD

Cela pourrait commencer comme dans une bande dessinée d’Astérix et Obélix : Toute la Gaule est occupée par les Romains... Toute ? Non ! Un petit village d'irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur. Aujourd’hui, le village est un massif montagneux, le Morvan, et les irréductibles gaulois sont ses habitants, les morvandiaux. Ils ne se battent pas contre les envahisseurs romains mais contre un autre fléau, l’enrésinement d’une forêt de feuillus séculaires.

Le film documentaire "Morvan : pour quelques Douglas de plus"», diffusé sur les antennes de France 3 Bourgogne-Franche-Comté le lundi 22 février 2021, nous emmène au cœur de ce combat.

Cela commence par une conversation entre deux pêcheurs, Jean et Patrick. Ces deux vieux copains se rappellent les forêts de leur jeunesse. A cette époque, il fallait se faufiler sous des tunnels, formés par des branches de feuillus, pour avancer. Aujourd’hui, le paysage est bien différent et ils n’en croient pas leurs yeux.

Tu te rappelles, c’était autre chose…, il y avait de tout, des noisetiers, des chênes, des châtaigniers et après, d’un seul coup, on a vu des coupes rases. Au début on a été surpris mais sans plus. On ne pensait pas qu’on en arriverait là … Tous ces résineux alignés les uns à côtés des autres, ce n’est pas pensable. 

En quelques décennies, de nombreuses parcelles de feuillus ont laissé la place à des monocultures de résineux  (épicéas, douglas…) destinés à une sylviculture intensive. Les plantations de sapins, bien alignés les uns à côtés des autres, sont coupés régulièrement laissant place à un paysage pelé, les "coupes rases". Elles sont ensuite replantées et très rapidement avant d'être à nouveau rasées. Un résineux pousse en effet deux fois plus vite qu’un feuillu. Ce processus est accusé par ses détracteurs d’appauvrir et d’acidifier les sols.

Pour lutter contre cette sylviculture industrielle qui défigure le Morvan, des habitants sont entrés en résistance.  Franck Cuveillier, réalisateur, nous emmène à la rencontre de certains d’entre eux : Lucienne surnommée Lulu du Morvan, Isabelle ou Frédéric.

Tout a changé, je ne me reconnais plus. Des gens sont venus d’ailleurs pour calibrer et standardiser la forêt sur un modèle hyper intensif. Ils sont venus avec leurs machines, ils ont tout coupé et ont fait des plantations de résineux. Depuis, tout a changé ce n’est plus la même ambiance,  il n’y a plus les mêmes oiseaux.

 Isabelle Beuniche

Cette gestion industrielle de la forêt morvandelle a débuté en 1953. Pour relancer l’économie du pays, la caisse des dépôts et consignations a été chargée de planter et entretenir les forêts, via sa filiale «  la société forestière ». Elle dessine alors la forêt du futur, une forêt rapidement rentable qui devient un fond de placement. En cinq décennies, le taux d’enrésinement du Morvan passe de 25% à 45%. Très vite, la forêt traditionnelle a laissé la place à des plantations d’arbres.

Morvan : pour quelques douglas de plus

 

♦ La forêt du Morvan en quelques chiffres

 - La forêt en Morvan représente 129 000 ha, soit 45 % du territoire du PNR avec une composition mixte de feuillus (chêne, hêtre…)  et de résineux (Douglas, épicéa).

- La structure de la forêt morvandelle se caractérise par une forte proportion de forêts privées 85% et 15% de forêts publiques (domaniales et communales).

- La majorité des propriétaires forestiers du Morvan sont des résidents régionaux (62% des comptes cadastraux en forêt privée renvoient vers des adresses en bourgogne-franche-comté) et 80% de la surface forestière privée est détenue par des propriétaires de moins de 4 ha (petite propriété forestière).

(Chiffres CNPF)

Le pin Douglas, grand favori de l’industrie forestière, occupe avec les autres résineux environ 50% des terres forestières du Morvan selon les associations de défense et 45% selon le CNPF

© Grumes©VDN 2020

 

♦ Devenir propriétaire forestier pour lutter contre l’enrésinement  de la forêt

Certains habitants ne veulent pas de ce modèle et le disent haut et fort à l’occasion de nombreuses manifestations. Mais leur voix n’est pas entendue. Ils doivent envisager d’autres moyens pour défendre leurs convictions. Les premiers groupements forestiers voient le jour dans le Morvan dans les années 2000 et Lucienne est l’une des pionnières. Elle a participé à la création du premier d’entre eux baptisé " Sauvegarde des feuillus du Morvan".  

 

A force de ne pas être écoutés et de se faire reprocher de ne rien y comprendre, car nous n’étions pas propriétaires, on s’est lancé. Nous avons créé un groupement forestier pour devenir collectivement propriétaires. 

Lucienne Haes

Cet outil collectif permet de crédibiliser leur combat. La logique n’est pas le profit, tous les gains venant de la vente du bois sont réinvestis dans l’achat de nouvelles parcelles. Le groupement "Sauvegarde des feuillus du Morvan" est désormais propriétaire de 18 forêts. Depuis, un autre groupement forestier citoyen a vu le jour, "le chat sauvage". Il est piloté par Frédéric Beaucher, un véritable stratège, qui met au point l’achat de parcelles pour contrer, au nom du droit de préemption,  les planteurs de sapins en se mettant en concurrence avec eux.

On a réussi à obtenir des parcelles alors que d’autres les voulaient pour agrandir les surfaces à enrésiner. 

Collectif citoyens forestiers : Isabelle et Frédéric
Collectif citoyens forestiers : Isabelle et Frédéric © Collectif citoyen1©VDN 2020

Franck Cuveillier a voulu témoigner de la lutte de ces femmes et de ces hommes.

Ce sont des citoyens exemplaires qui ne se contentent pas de râler ou critiquer. Ils ont décidé d’agir en partageant les difficultés des forestiers et en devenant eux-mêmes forestiers. Ils se retrouvent face à la réalité et mettent en place un modèle économique viable. 

 

♦ La sylviculture intensive, un modèle qui s'essoufle ?

Les forêts détenues par ces forestiers citoyens ne sont pas laissées à l’abandon. Ils ont un modèle de gestion où la biodiversité est prioritaire. Les résineux et les coupes rases en sont exclus. Ils plantent un maximum d’essences, des chênes, des châtaigniers…, exploitent des arbres de tous les âges qui sont prélevés "pied à pied". C’est une forêt que l’on "jardine" pour produire du bois de valeur.

Aujourd’hui, le modèle intensif, dessiné dans les années 1960, montre certaines failles. Après deux années très chaudes, les forêts d’épicéas ont été touchées par un insecte, le scolyte. Beaucoup d’arbres sont morts ou sont en train de mourir. A la place, des monocultures de pins douglas ont été mises en place.

Ce qui fait dire à Lucienne : "Et on recommence les mêmes bêtises."

Toutefois,  le combat de Lucienne, Isabelle, Fréderic, et tous les autres, commence à porter ses fruits. Les coopératives qui gèrent les bois de nombreux petits propriétaires forestiers du Morvan changent leur vocabulaire. Elles parlent désormais de régénération naturelle, d’éco reboisement, de diversité d’essences.

 On n’a pas été compris. Notre enjeu est de travailler pour l’environnement et la pérennité de la forêt. 

Xavier Finioux forestier pour une coopérative

Certaines de ces coopératives changent également leurs pratiques et s’éloignent du modèle d’exploitation intensive amorcé par les gros propriétaires.Une évolution à laquelle le mouvement des forestiers citoyens n’est pas étranger. Mais il faudra encore du temps pour concilier l’appétit économique grandissant pour le bois et une exploitation forestière raisonnée.

Forêt du Morvan
Forêt du Morvan © .Morvan©Atelier58-VDN 2020

Morvan : pour quelques douglas de plus réalisé par Franck Cuveillier ( avec Gaspard d'Allens, journaliste à Reporterre)

Une production Veilleur de nuit avec la participation de France Télévisions

► Diffusion lundi 22 février à 22h50 et à revoir sur notre page documentaire "La France en vrai".

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