Nièvre. Greffée du cœur après un Covid grave, une soignante se bat pour faire reconnaître sa maladie professionnelle

Soignante dans un EPHAD de Decize (Nièvre), Angelique contracte le Covid-19 en avril 2020. Après de nombreuses complications, elle est greffée du coeur. En avril 2021, un an après le début de sa "descente aux enfers", les ennuis financiers et administratifs s'ajoutent aux problèmes de santé.

Plus d'un an après le début de son combat, Angelique se démène sur le volet administratif.
Plus d'un an après le début de son combat, Angelique se démène sur le volet administratif. © Angelique Lambert

Réapprendre à vivre, c'est le défi quotidien d'Angelique Lambert depuis plus d'un an. Agent de service hospitalier qualifiée, cette mère de famille de 36 ans a vu sa vie basculer le 6 avril 2020. À ce moment là, la France est confinée depuis trois semaines, sous la menace d'une pandémie inconnue. Soignante, Angelique continue de travailler à l'EHPAD " Les Chaumes d'Aron" de Décize, dans la Nièvre. 

Deux tests PCR négatifs puis un scanner des poumons révèle une "forte suspicion"

Alors que plusieurs de ses collègues sont testées positives au Covid-19, elle en ressent les premiers symptômes vers la fin du mois de mars 2020. "Je ne vais pas bien et je fais deux tests PCR. Les deux s'avèrent négatifs, se remémore Angelique. Quinze jours plus tard, la situation d'Angelique ne s'améliore pas. Elle est contrainte d'aller à l'hôpital de Décize pour passer un scanner. "C'est à ce moment là, quand on observe mes poumons, que l'on se rend compte qu'il y a une très forte probabilité que j'ai été infectée. Je suis alors transportée à l'hôpital de Nevers, dans le service covid ".

En plein coeur de la première vague, les tests PCR n'en sont qu'à leur balbutiement. Une personne infectée peut toutefois obtenir des résultats négatifs si le prélèvement naso-pharyngé n'est pas de bonne qualité ou si le virus a déjà migré dans les voies respiratoires profondes.

Après "trois quatre jours" passés sous oxygène, la soignante peut regagner son domicile, sous surveillance médicale quotidienne. Un retour à domicile très provisoire, puisque l'état de santé de la mère de famille continue de s'aggraver. Le 3 mai 2020, elle est en transporté en urgence à l'hôpital de Nevers. Les médecins lui diagnostiquent deux thromboses et une embolie pulmonaire. "Même à l'hôpital, mon état s'aggravait tout doucement. Le 8 mai, je suis héliportée à l'hôpital de de la Pitié-Salpétrière, à Paris. Je suis consciente de tout et comprends très bien ce qui m'arrive."

Une greffe du coeur nécessaire pour survivre

Dans l'établissement parisien, un nouveau diagnostic tombe. Le coeur d'Angelique ne fonctionne plus qu'à 20 %. Une greffe rapide est nécessaire.

L'annonce sonne comme un choc pour celle qui n'avait aucun antécédent cardiaque jusqu'alors. Edith, sa mère, se souvient : "c'est arrivé très brutalement, on ne s'y attendait pas, d'autant qu'Angelique était en bonne santé. À partir de ce moment-là, je n'ai cessé de faire des allers-retours entre Paris et la Nièvre, les médecins ne m'ont rien caché". 

Angelique est intubée et placée sous assistance cardiaque. Avec l'espoir mince de trouver un donneur compatible en quelques jours.

Sa mère, mais également ses enfants viennent lui rendre visite à l'hôpital, à un moment où ces établissements sont sanctuarisés. "Je ne l'ai su qu'après mais pour les médecins il n'y avait plus rien à faire, c'est pour cela que j'ai pu voir mes enfants" confie Angelique.

Le weekend de Pentecôte, les médecins ont dit à mes parents que c'était la fin, que j'allais partir...

Angelique a passé de longues semaines à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière, à Paris.
Angelique a passé de longues semaines à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière, à Paris. © Angelique Lambert

De ces semaines passées allongée et intubée, Angelique garde un souvenir intact, même si elle est placée par moments en coma artificiel. La douleur du tuyau dans la gorge, le regard de ses proches et son sentiment que la fin approche. 

"Pour moi c'était fini. C'est la descente aux enfers. Je n'avais plus la force de me battre, je commençais à me laisser partir. Le weekend de Pentecôte, les médecins ont dit à mes parents que c'était la fin, que j'allais partir... J'ai été désintubée le dimanche, pour me laisser partir tranquillement. Puis là, coup de chance".

Après la greffe, une longue réadaptation

Il est tard ce soir du 1er juin quand le téléphone d'Edith, la mère d'Angelique, sonne. Sur l'écran, le numéro de sa fille, incapable de s'exprimer depuis plusieurs jours, qui s'affiche. 

"Je savais qu'elle n'allait pas bien du tout, elle délirait un peu puis elle avait beaucoup de difficultés à communiquer, reprend Edith. Je lui ai répondu mais je n'arrivais pas à la comprendre, elle me parlait de son coeur, d'opération... Je lui ai demandé de me passer une infirmière et c'est elle qui m'a expliqué que ma fille allait être greffée".

Le 1er juin 2020, à 1h30, un coeur compatible vient d'être trouvé. Angelique reçoit une "transplantation cardiaque", son nouveau coeur. Mais pour autant, le chemin de croix d'Angelique ne se termine pas là. 

A la suite de cette greffe, le réveil est long et difficile. Angelique doit subir une énième opération, après qu'un pneumothorax lui soit diagnostiqué. 

Apprendre à vivre avec " le coeur d'un autre "

Le 20 juillet, une nouvelle étape est franchie. la soignante de 36 ans quitte enfin l'hôpital de la Pitié-Salpétrière, pour rejoindre une maison de réadaptation. Là, elle doit réapprendre à parler, à bouger, à marcher, à vivre. "Après deux mois couchée on ne sait plus marcher, je n'avais plus du tout de force, j'avais un escarre au talon..."

Trois semaines plus tard, Angelique quitte la maison de réadaptation, mais sa renaissance n'est pas encore totale. De retour chez ses parents, elle est suivie quotidiennement par une infirmière, suit des soins de kiné trois fois par semaine et est également accompagnée par un psychologique pour " apprendre à vivre avec le coeur de quelqu'un d'autre ". 

" En rentrant chez mes parents, après avoir vécu à l'hôpital tant de temps, j'arrive un peu à voir le bout du tunnel. Mais quand j'apprends que la maladie professionnelle n'est pas encore reconnue, je comprends que c'est un nouveau combat qui commence" .

Un nouveau combat administratif et financier

Malgré un certificat d'accident de travail signé et une demande de reconnaissance de maladie professionnelle signé par son médecin traitant, cette demande n'aboutit pas. Les deux tests PCR négatifs ainsi que le scanner des poumons révélant une " suspicion possible " d'infection au Covid-19, ne permettent pas aux médecins de la CPAM, en charge du dossier, de reconnaître qu'Angelique a bien été touchée par le Covid. Encore moins qu'elle ait été infectée sur son lieu de travail. Une absence de reconnaissance synonyme d'une prise en charge minimale, bien inférieure à ce qu'elle attendait. 

Pour l'assurance maladie, "les conditions réglementaires relatives aux maladies professionnelles prévues par le tableau de la désignation des maladies professionnelles ne sont pas remplis pour le motif suivant : pas de diagnostic de certitudes sur les compte rendu en notre possession en particulier signalé 2 test PCR COVI 19 négatif ".

La question que l'on pose c'est 'Est-ce que la maladie d'Angelique et les nombreuses complications qui ont suivi sont liées à une infection sur son lieu de travail ?' " explique David, défenseur juridique pour la CFDT Santé-Sociaux de la Nièvre.

Pour Angelique, cette question ne fait guère de doute : "J'ai une circulaire signée par le chef d'établissement qui stipule que les masques sont interdits dans l'établissement au moment de mon infection. Des collègues ont été testées positives, on m'explique qu'aucun résident de l'Ehpad ne l'était. C'est vrai. Mais c'est parce qu'aucun test n'était effectué!"

David poursuit : "Il faut que cela soit reconnu comme tel et que son employeur assume ses torts. Aujourd'hui, en plus de se battre pour vivre contre sa maladie, elle se bat pour survivre financièrement."

800 euros comme seule entrée d'argent mensuelle

Plus d'un an après le début de sa "descente aux enfers", Angelique vit aujourd'hui avec 800 euros comme seule entrée d'argent mensuelle. À peine la moitié de son salaire un an auparavant. Alors, la Nivernaise est aidée par des associations, comme le Lions Club de Décize, et d'autres organismes qui lui permettent de faire des courses ou l'accompagnent dans la prise en charge de ses factures. Des aides ponctuelles, pour survivre, mais pas assez pour imaginer un futur.

À présent, la mère de famille doit songer à quitter le logement "trop cher" dans lequel elle vit en location, pour finalement vivre "à droite, à gauche".

"Récemment elle m'a expliqué ne pas avoir mangé pendant trois jours afin de laisser les derniers yaourts et tranches de jambon à ses enfants", raconte Céline, l'assistante sociale en charge du dossier d'Angelique. "On est des professionnels et c'est notre quotidien, mais cette situation nous touche tout particulièrement, ne serait-ce que par son jeune âge."

J'ai dû frapper à beaucoup de portes, pour moi c'est une honte. Je vis sur le dos de la société. Avant j'avais un travail à peu près correct, je vivais normalement...

Aujourd'hui, si la perséverance d'Angelique et l'envie de se battre rythment son quotidien, la mère de famille sait que sa vie ne redeviendra jamais "normale". Les effets secondaires des comas à répétition et de la greffe se font sentir et feront partie intégrante de la vie d'Angelique. Edith, sa maman, confirme : "Aujourd'hui ma fille elle a douze ans. On doit l'aider dans toutes ses démarches, même dans la vie quotidienne. Ce n'est pas une vie d'être comme ça, mais elle a décidé de se battre."

Accompagnée par deux avocats, des associations, une assistante sociale et des syndicats, Angelique se montre déterminée. "Je me battrai jusqu'au bout pour avoir cette reconnaissance de maladie professionnelle et pour pouvoir vivre à peu près correctement. On m'a volé ma vie. Je n'avais que 36 ans quand j'ai eu ça et je sais que mes jours sont comptés."

Après avoir fait appel de la décision de la sécurité sociale, Angelique attend que sa maladie professionnelle soit enfin reconnue. C'est son nouveau combat.

 

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