Régionales 2021 : pourquoi Julien Odoul, du Rassemblement National, s'est mis à dos la plupart des élus de son groupe

Le groupe RN à la région Bourgogne-Franche-Comté compte 15 membres. Seulement trois d'entre eux se retrouvent en position éligible sur les listes. Pourquoi si peu ? Le président de groupe, Julien Odoul, qui espère bien ravir la région, fait bien l'unanimité mais... contre lui. 

Julien Odoul, président du groupe RN à la région Bourgogne - France-Comté
Julien Odoul, président du groupe RN à la région Bourgogne - France-Comté © Vincent Isore, Maxppp

« On n’a pas de chance. On a le fond du panier. Nos électeurs méritent mieux que ça ! » commence Stéphane Montrelay. A l'image du conseiller régional jurassien, beaucoup d'élus régionaux RN dont le mandat arrive à échéance sortent du silence pour attaquer Julien Odoul, tête de liste du parti de Marine Le Pen en Bourgogne-Franche-Comté et favori du scrutin des 20 et 27 juin prochains. Ils "vident leur sac" comme on dit familièrement. Et il est lourd...

Julien Odoul s'est fait un nom. Il est arrivé au conseil régional en 2015, envoyé par les électeurs de l'Yonne. En 2020, il a été élu conseiller municipal d'opposition à Sens, sa terre d'élection. "Bon client" sur les plateaux de télévision, il est régulièrement invité sur CNews, il a un objectif : gagner la région Bourgogne-Franche-Comté le 27 juin prochain. 

En 2015, plus de 370.000 voix pour le FN en Bourgogne-Franche-Comté et 24 élus

Il y a six ans, la candidate FN, Sophie Montel, arrive en tête au premier tour. Elle prend le dimanche suivant, la 3ème place. Avec ses 376.902 voix et ses 32,44 % des suffrages, elle obtient 24 élus sur les 100 que compte la nouvelle assemblée régionale née de la fusion des régions Bourgogne et Franche-Comté.

Chaque parti présente 116 candidats. Sur les 24 élus de 2015, seulement trois se retrouvent aujourd’hui en position éligible en cas de défaite du Rassemblement National, et cinq en cas de victoire. Pourquoi si peu ? Que s’est-il passé en six ans ?

L'ex-eurodéputée Sophie Montel
L'ex-eurodéputée Sophie Montel © JC Tardivon - maxPPP

Déjà, il y a eu le divorce entre Sophie Montel, chef de file régional depuis plus de 20 ans, et le parti de Marine Le Pen. Avec elle, sont partis quelques élus régionaux. D’autres ont été exclus du Rassemblement National. Sur les 24 élus de 2015, seuls 15 font toujours partie du groupe RN à la région. Donc, sur les 15 « potentiellement candidats », subsistent 5, voire 3 noms sur les listes départementales pour ces régionales. Seulement Julien Odoul, le président du groupe, Jacques Ricciardetti et Julien Guibert. Et, en cas de victoire, Patrice Lombard et Franck Gaillard. Certains sont partis d'eux-mêmes, d'autres ont été écartés, contre leur gré.

Nous avons recueilli plusieurs témoignages d’élus régionaux du Rassemblement National qui tentent expliquer ce que certains interviewés appellent des «évictions », et d'autres un « renouvellement ». Parmi eux, Sylvie Beaulieu, Florence Lassare, Sophie Amella, Stéphane Montrelay, Patrice Lombard, Damien Cantin, Franck Gaillard et Marcel Stéphan… ainsi que Jacques Ricciardetti et Julien Odoul lui-même, président du groupe RN à la région depuis 2017.

De nombreuses crises dans le groupe RN 

En 2017, après le départ de Sophie Montel et un intérim assuré par Marcel Stéphan durant quatre mois, Julien Odoul est nommé président du groupe. C’est Marine Le Pen qui a décidé, selon Stéphane Montrelay. Premiers grincements de dents de ceux qui n’apprécient guère le jeune homme, 32 ans à l’époque.

Lui est reproché, notamment, son nomadisme politique : avant d’adhérer au Front National, il avait pris sa carte au Parti socialiste puis à l’UDI, le parti centriste pour lequel il s'est présenté à des élections législatives dans le Val de Marne et très pro-européen.

Le fonctionnement de Julien Odoul est vivement critiqué

Puis, au fil des mois, d’autres griefs sont avancés sur son comportement : on lui reproche son manque de concertation des élus du groupe. « Julien Odoul, c’est « Je décide et on n’est au courant de rien » résume Florence Lassare. « Pour le management d’un groupe, ça laisse à désirer » ajoute Sylvie Beaulieu. « Il prend les décisions seul, sans aucune concertation » complète Marcel Stéphan.

Fin 2019, la direction nationale, Marine Le Pen elle-même, est alertée sur la situation délétère du groupe en Bourgogne-Franche-Comté. Les élus RN menacent de le faire exploser et de démettre Julien Odoul de sa présidence. C’est la rébellion… Sur les 15 élus frontistes, une dizaine de membres « ruent dans les brancards ».

Un émissaire est envoyé de Paris, Gilles Plenelle. S'en suit une petite thérapie de groupe puis, la crise s’apaise : « A six mois des élections municipales, ce n’était pas judicieux » selon Marcel Stéphan.

Julien Odoul a été contacté pour répondre à des questions soulevées par les propos des membres de son groupe. Tout d'abord, il nous a expliqué la démarche pour être candidat : « Il faut me contacter puis s’adresser à la Commission Nationale d’Investiture. Je propose et la CNI choisit. Je ne suis pas la CNI. Ni à la tête du parti. La démocratie, c’est aléatoire» dit-il. Julien Odoul ne fait pas de commentaire sur le nombre, réduit, de candidats qui ne voulaient pas repartir avec lui en 2021.

Pas de commentaire non plus sur le type de fonctionnement qui lui est reproché : « Je n’ai pas envie de répondre. Les enjeux sont très importants. Cette campagne peut être gagnée. C’est un choix historique pour la Bourgogne – Franche-Comté. Cette campagne m’occupe matin, midi et soir… » nous explique Julien Odoul.

Julien Odoul, RN à la région Bourgogne-Franche-Comté
Julien Odoul, RN à la région Bourgogne-Franche-Comté © JC Tardivon - maxPPP

Les comptes manquent de transparence, selon ses opposants

Outre sa gestion « humaine », des élus reprochent aussi à Julien Odoul son manque de transparence dans la gestion financière du groupe. « La gestion financière du groupe est opaque » selon Damien Cantin. « Pour les comptes, je ne sais pas. On ne sait pas. C’est flou » nous explique Florence Lassarre. « C’est l’opacité sur les comptes. Il fait ce qu’il veut» précise Franck Gaillard.

Il n’est pas clair pour gérer financièrement une équipe de 15 personnes, alors, une région ? J’en doute ! 

Stéphane Montrelay

Patrice Lombard, lui, ne voit aucun problème côté financier et prend sa défense : « Il n’y a pas de magouilles financières. C’est inenvisageable. Julien est honnête. »

Julien Odoul se veut très clair sur cette question : "Nos comptes sont publics, inscrits dans le budget que l’on vote. C’est limité et encadré. Je serai impitoyable si vous sous-entendez des choses, des suspicions."

© JC Tardivon - maxPPP

Des erreurs politiques lui sont reprochées

Au sein du Rassemblement National à la Région, des désaccords existent également sur le fond et la forme de l’action politique de Julien Odoul.

« Entre lui et moi, il y a incompatibilité d’humeur, ça ne passe pas du tout. Il est toujours dans l’agression, moi, j’ai du mal » dénonce Florence Lassare. « Julien Odoul n’a pas voulu s’allier avec Lilian Noirot, de Debout la France. C’est 2000 voix en moins ! On s’appelle Rassemblement National, mais on ne rassemble pas beaucoup ! » note Franck Gaillard. « Il est bon sur les plateaux de télé. Mais il devrait être moins sur les plateaux télé et plus sur le terrain » ajoute ce dernier.

La politique du buzz, ce n’est pas ma façon de faire de la politique. Trop de com tue la com. 

Damien Cantin

Certains élus ont été gênés par « l’affaire de la femme voilée dans l’hémicycle ». Le 11 octobre 2019, une femme voilée qui accompagne un groupe d’enfants entre dans l’hémicycle. Julien Odoul intervient pour demander son expulsion. Le fils de cette femme musulmane se met à pleurer et les images tournent en boucle sur les télés et les réseaux sociaux. 

Au coeur de la polémique, Julien Odoul « a été recadré » notamment par le député RN Gilbert Collard. Marine Le Pen s’est désolidarisée de son président de groupe, Julien Odoul.

« Il y a autre chose que l’immigration. C’est toujours du national jamais du local (dans ses interventions, ndlr).»  estime Damien Cantin. « Dans la campagne, on met en avant la sécurité, mais on n’en a pas la compétence dans un conseil régional… » avoue Franck Gaillard.

La constitution des listes pour les régionales créée des dissensions

La constitution des listes entraîne, pour tous les partis politiques, une période très tendue, des tensions, des rancunes. Mais, dans ce groupe, c’est la crise ouverte.

Pour Franck Gaillard, « Il y a eu des tensions pendant tout le mandat. Il exclut les gens qui ne sont pas d’accord avec lui.».

Cet élu régional est devenu maire d’une commune dans la Côte d’Or en 2020, Chaume et Courtchamp, 200 habitants. Franck Gaillard ne comprend pas qu’il ne figure pas en position éligible : «Je suis le seul élu RN à la région qui est aussi maire. On marche sur la tête. C’est dommage, il perd quelques voix sur le canton.» «Moi, j’étais partante pour un nouveau mandat mais il ne voulait plus de nous. Il veut des nouvelles têtes, des nouvelles personnes, qui lui conviennent » complète Florence Lassare. 

Même Patrice Lombard, en 5ème position sur la liste de Haute-Saône donc éligible qu’en cas de victoire, et plutôt modéré dans ses critiques, avoue son désarroi : « Je suis surpris par son choix. Je suis pratiquement le plus assidu, j’assiste à toutes les commissions. Je suis souple, même les gens de gauche m’apprécient… Je suis militaire, si je ne fais pas la maille, je partirai.»

Fait notable, un grand nombre de candidats n’ont pas postulé à la commission d’investiture pour « repartir à la région. » Stéphane Montrelay fait partie de ceux-là : « Je ne veux pas aller au front ( !) avec quelqu’un qui ne tient pas la route. Je veux garder mes mains propres et ma tête haute. Je n’ai pas renouvelé ma carte au RN». 

L'affaire de "l'infiltré" de Belfort n'arrange rien...

En bout de course de cette crise arrive, cerise sur le gâteau, l’affaire du vrai-faux candidat tête de liste RN, Kamel Agag-Boudjahlat.

Kamel Agag-Boudjahlat avec Julien Odoul
Kamel Agag-Boudjahlat avec Julien Odoul © Philippe Piot, Maxppp

Le 30 avril, Julien Odoul présente officiellement Kamel Agag-Boudjahlat comme tête de liste pour le Territoire de Belfort. L'homme se retire trois jours plus tard, disant qu’il avait voulu « infiltrer le RN ». Cette affaire a suscité beaucoup de remous en interne, discréditant le chef de file RN et confirmant, a posteriori, ce que lui reprochent ses détracteurs : une politique de la communication à outrance et « du buzz à tout prix ».

Ils ont pris des gens… on ne sait pas d’où ils sortent ! Qu’ils soient candidats ou têtes de liste !

Sophie Amella

Pour Damien Catin : « On est la risée des régionales ». « Là, on frôle le ridicule. Cela tourne au fiasco ! » dénonce Stéphane Montrelay.

« Déjà avec la bourde de Belfort, maintenant, pour les régionales, ce n’est que des parachutages dans le Doubs et en Haute-Saône » note de son côté Franck Gaillard.

Patrice Lombard confirme : « Aucun des trois premiers de la liste en Haute-Saône n’est adhérent chez nous depuis très longtemps… ». Exemple : la tête de liste de Haute-Saône est un élu sortant de la région Grand Est.

« Il y a un problème au RN : 90 % des élus sont renouvelés, c’est Eric Zemmour qui le dit » conclut Damien Cantin.

Certains élus comprennent que Julien Odoul veuille choisir les personnes avec qui il doit travailler pour les cinq ans à venir, surtout en cas de victoire : « Julien Odoul n’a gardé que ceux qui étaient d’accord avec lui et il a écarté les autres. C’est bien ? C’est mal ? Je ne sais pas. Il a une équipe qui s’entendra bien… » tempère Marcel Stéphan.

Marine Le Pen venue soutenir Julien Odoul, tête de liste des régionales en Bourgogne-Franche-Comté
Marine Le Pen venue soutenir Julien Odoul, tête de liste des régionales en Bourgogne-Franche-Comté © JC Tardivon - maxPPP

Dans les rangs du RN à la Région, l'état d’esprit oscille entre tristesse et amertume

Face à ce scrutin qui se déroulera sans eux, les futurs ex-conseillers régionaux éprouvent des sentiments mêlés.

« Je suis déçue. C’est fini. J’ai adoré travailler à la région. Je ne voyais pas la politique comme ça. Je vais regretter certains collègues. Ce n’est pas le parti qui est en cause mais Julien » estime  Florence Lassare.

Franck Gaillard explique ressentir de l'amertume. « Déçu ? Non, j’ai de la peine, pas pour moi mais pour lui» assure quant à lui Patrice Lombard.

« On en a gros sur le cœur. Mais, maintenant, je me sens mieux.  J’ai tourné la page, je suis toujours adhérente mais je ne sais pas si je vais y rester… Et je ne me mets pas Martel en tête ! » complète Florence Lassare.

Sylvie Beaulieu ajoute : « Moi, je suis partie travailler pour Louis Alliot à la mairie de Perpignan. Je me sens à l’abri. Je n’ai pas d’amertume, non, pas d’amertume. Mais tout ce que je vois m’attriste. Cela fait mal au cœur pour les gens qui ont beaucoup travaillé sur le terrain ». 

« Je suis triste pour les électeurs, pour le travail qu’on fait et qui n’est pas reconnu par Paris » lance Franck Gaillard. 

"Vous savez, une période d’investiture, c’est toujours difficile, ça fait des déçus, des heureux…" réagit Julien Odoul

Julien Odoul, en campagne pour les Régionales
Julien Odoul, en campagne pour les Régionales © Ludovic Laude, Maxppp

Le ton se fait plus cassant, énervé. Julien Odoul ajoute : « Vous savez, une période d’investiture, c’est toujours difficile, ça fait des déçus, des heureux… ». Selon lui, il n'a qu'une seule préoccupation : « Etre au niveau des attentes de nos électeurs. Nous sommes même le groupe le plus dynamique de la région, en termes de vœux ou d’amendements proposés. »

Jacques Ricciardetti, qualifié de «  lieutenant de Julien Odoul » par un conseiller régional RN a, lui aussi, été contacté. Son ton a tout de suite été très direct et presque insultant. Il n’a pas répondu aux questions, qualifiant cet article, en préparation, de « journalisme de poubelles. »

« Nous voulons être au pouvoir pour apporter des solutions aux habitants, à nos électeurs. Les chicaya, les égos, les critiques, ils s’en moquent complètement » estime Julien Odoul. Et il termine en étant plus menaçant : "Attention à ce que vous dîtes, je vais porter plainte..."

Les élus régionaux sortants envisagent d’organiser une conférence de presse dans les prochains jours pour s’expliquer, notamment devant leurs électeurs.

 

 

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