Vers des bouteilles "étiquetées" comme les paquets de cigarettes, une proposition contestée en Bourgogne

Emmanuel Macron a fait de la prévention des excès de consommation d'alcool l'un des axes de son plan de lutte contre le cancer. Parmi ses propositions, des repères plus visibles et lisibles sur les bouteilles d'alcool. Une mesure qui ne fait pas l'unanimité en Bourgogne. 

En France, les boissons alcoolisées (de plus de 1,2 % vol.) commercialisées, doivent faire figurer sur l’étiquette le message sanitaire destiné aux femmes enceintes préconisant la non-consommation d’alcool pendant la grossesse.
En France, les boissons alcoolisées (de plus de 1,2 % vol.) commercialisées, doivent faire figurer sur l’étiquette le message sanitaire destiné aux femmes enceintes préconisant la non-consommation d’alcool pendant la grossesse. © Yoann Etiene

Annoncé jeudi 4 février par le président de la République pour la journée mondiale contre les tumeurs malignes, le plan décennal de lutte contre le cancer se penche notamment sur la prévention des consommations excessives d'alcool. Pour l'alcool, à l'origine d'un cinquième des cancers évitables, "il ne s’agit pas d’aller vers le zéro alcool, mais bien de prévenir les excès et de mieux aider ceux qui sont dans une forme de dépendance à en sortir" a précisé le chef de l'Etat.

Parmi ses propositions, il a ainsi promis, sans précision, des repères "plus visibles et plus lisibles aux consommateurs" sur chaque produit. Concrètement, une nouvelle signalétique devrait voir le jour directement sur les bouteilles de vins, de bières et de spiritueux. 

Une idée intéressante

Guillaume Caillet, directeur des établissements Association addictions France

"Plutôt une idée intéressante" selon Guillaume Caillet, directeur des établissements Association addictions France en Côte-d'Or et Saône-et-Loire. "Cela pourrait alerter sur une dangerosité de trop forte consommation d’alcool notamment à l’endroit des personnes les plus fragiles ou les plus vulnérables".

Selon lui, cette nouvelle signalétique aurait le mérite d’alerter sur le fait que l’alcool n’est pas un produit anodin. "Quand il est consommé de manière un peu excessive, il induit des risques routiers, sociaux. On peut s’apercevoir qu’une grande consommation non maîtrisée a des conséquences sur les accidents de la route mais également sur les violences intra-familiales. Et en ce sens là, c'est une bonne idée." 

Le docteur Claude Laborier, président du comité de la ligue contre le cancer en Côte-d'Or, se dit plus mesuré. A titre personnel, il est selon lui "difficile de faire le grand écart entre "ne buvez pas de vin" et dire que le vin fait partie de notre culture."

Des bouteilles de vin avec une étiquette "Boire de l'alcool tue ?"

La filière viticole en Bourgogne a un avis plus mitigé sur la question. Thiébault Huber, vigneron à Meursault et président de la CAVB, confédération des Appellations et des vignerons de Bourgogne, se dit "mitigé. Ce qui nous a rassuré, c’est que le président a réaffirmé que l’objectif n’est pas d'empêcher les Français de boire un verre mais de lutter contre les addictions d’alcool. On est en revanche plus sceptique sur ces indicateurs qu'il souhaite mettre en place." 

Pour le moment, Emmanuel Macron n'a pas apporté de précisions sur la forme que pourrait prendre cette proposition. Le chef de l'Etat a demandé au gouvernement de lui faire des propositions dans les prochaines semaines. Selon Europe 1, il pourrait notamment s'agir de rappels des repères à ne pas dépasser selon Santé Publique France : pas plus de deux verres par jour, et pas tous les jours. "Il n’a rien dit du tout sur ce qu'il veut renforcer comme indicateurs de prévention", regrette Théibault Huber. 

Les vignerons craignent que leurs étiquettes ne deviennent comme les paquets de tabac. "On fait la fierté dans le monde avec nos vins d'appellation d'origine controlée. Ce serait dommage de barioler nos étiquettes de logos dans ce genre. On sera vigilant par rapport à ça", déclare le vigneron. 

 

On est stigmatisés alors qu'on crée des emplois

Frédéric Guéguen, vigneron à Chablis

Même son de cloche du côté de Frédéric Guéguen. Ce vigneron de Chablis craint que ce soit dommageable pour la filière d'un point de vue image. "Ce que je crains, c'est que l'on nous oblige à mettre des logos trop prononcés comme sur les paquets de cigarette. Je trouverai ça regrettable."

Regrettable également du fait que selon lui, "on est stigmatisés alors qu’on génère des emplois. On contribue à atténuer la balance commerciale française. On subit les taxes Trump à l’international. Et maintenant, le gouvernement français veut nous stigmatiser et faire en sorte que la consommation de vin diminue."

"Je ne suis pas sûr que ce soit avec les vins d’appellation d’origine controlée de Bourgogne que les gens se saoûlent et que les jeunes font du "binge drinking". Ne nous trompons pas de cible" rajoute Thiébault Huber. 

Des messages sanitaires déjà existants sur les bouteilles

Depuis 2007, ​en France, les boissons alcoolisées (titrant plus de 1,2 % vol.) commercialisées, doivent faire figurer sur l’étiquette le message sanitaire destiné aux femmes enceintes préconisant la non-consommation d’alcool pendant la grossesse.

Il peut s’agir du message suivant : "la consommation de boissons alcoolisées pendant la grossesse, même en faible quantité, peut avoir des conséquences graves sur la santé de l’enfant" ou d’un pictogramme représentant une femme enceinte dans un cercle barré. 

"Dans bon nombre de pays où l’on exporte nos vins, il y a déjà un warning qui alerte pour les femmes enceintes ou les gens au volant" souligne Thiébault Huber. "Mais il ne faudrait pas qu’on devienne des placards de textes incitatifs ou préventifs." La filière préfère mettre l'accent sur la modération. "

Le vin, un acteur économique important en France

Théibaut Huber rappelle que la filière vin et spiriteux représente près de 500 000 emplois en France. "C’est 12,5 milliard dans la balance commerciale en France", souligne le vigneron. "C’est notre identité culturelle, le savoir-vivre, le savoir manger et le savoir-boire. Le problème, c’est qu’on ne sait pas boire et qu’on veut toujours stigmatiser notre filière sous prétexte qu’il ya de l' alcool dans vos vins." 

Cependant, pour Guillaume Caillet, s'il dit "comprendre la position et l’inquiétude des vignerons de Bourgogne en ces temps économiquement contraints", pour autant, selon lui, "ce n’est pas tellement de se dire ; est ce qu’on va consommer du whisky, de la vodka ou du vin ? Ce qui est important de voir, c’est sur l’unité d’alcool qui va être consommée, et dans le vin il y a une part d’alcool pure de toute façon."

Plus de prévention auprès du jeune public

"Nos actions cibleront particulièrement les jeunes," a déclaré Emmanuel Macron lors de la présentation de son plan cancer. Et sur ce point, vignerons et associations sont bien d'accord. L'association addiction France mène déjà beaucoup d'actions en milieu scolaire. 

"On se rend compte qu’en donnant les outils nécessaires aux plus jeunes, ces futurs adultes à en devenir sont mieux armés et mieux équipés pour pouvoir refuser des phénomènes de binge drinking et se sentir plus à l'aise dans des comportements sociaux", souligne Guillaume Caillet. 

Pour Thiébault Huber, "il y a une prévention à faire à l’école." Il cite en exemple le Portugal ou l'Espagne. "Il y a un discours très tôt dans ces deux pays qui n’incitent pas à boire."

La consommation d’alcool est un fort enjeu de santé publique et fait partie, selon Santé publique France, des trois premières causes de mortalité évitable avec 41 000 décès en 2015. 

 

Pour tous, un dispositif d’aide à distance : alcool info service

Ce dispositif d’aide à distance offre aux personnes concernées comme à leur entourage un espace d’écoute confidentiel à travers une ligne téléphonique 0 980 980 930 et un chat animé par des professionnels qualifiés.

Le site met à la disposition du public de nombreuses informations, des outils, comme l’alcoomètre permettant d’évaluer sa consommation d’alcool et un annuaire national des structures spécialisées en addictologie. Le site dispose également d’un espace réservé aux jeunes et un autre destiné aux professionnels de santé.

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