10 millions d'aides publiques de la Région Bretagne pour la SICA créent la polémique

La première coopérative légumière de France, la SICA, devrait bénéficier de 10 millions d'euros de subventions pour sa plateforme logistique de Saint-Pol-de-Léon (Finistère). Ce coup de pouce financier de la Région Bretagne fait grincer des dents.
 

La plateforme logistique de la SICA en juillet 2020 à Saint-Pol-de-Léon (Finistère)
La plateforme logistique de la SICA en juillet 2020 à Saint-Pol-de-Léon (Finistère) © Florence Malésieux
Le 6 juillet, la Région Bretagne aurait dû voter une aide de 10 millions d’euros à la SICA, la plus grande coopérative légumière du pays. Selon une source proche du dossier, l’Etat et l’Europe devaient renchérir de 10 et 20 millions respectivement. Soit, potentiellement, 40 millions d'euros d'argent public. Une enveloppe destinée à la construction d’une plateforme logistique géante à Saint-Pol-de- Léon dans le Finistère. 

Ces dernières semaines pourtant, lettres et courriels de protestation se sont accumulés sur le bureau du président de Région Loïg Chesnais-Girard. Devant la levée de boucliers des associations de défense de l’environnement et des syndicats, le vote a été ajourné. Reporté à la prochaine Commission permanente en septembre.

C’est un « vieux dossier ». Une promesse qui remonte à 2012. La Région, alors pilotée par Jean-Yves Le Drian, s’engage à soutenir les objectifs de croissance de la SICA. Loïg Chesnais-Girard est alors vice-président en charge de l’économie.


Une promesse de la Région


Face aux Pays-Bas, à l’Allemagne, à l’Espagne, la coopérative est dans la course à la compétitivité. Pour bâtir son projet, la Société d’Initatives et de Coopération Agricole (SICA) sollicite des aides publiques pour financer un outil, présenté comme « vital » pour l’entreprise.

Créée en 1961 par le leader breton Alexis Gourvennec, la SICA organise la production et la vente de légumes dans le Pays du Léon, du côté de Roscoff (Finistère). La coopérative de producteurs n'a cessé d'accroître ses volumes, depuis près de 60 ans. "221 milions d'euros en 2019, c'est notre meilleur chiffre d'affaires depuis dix ans" s'est félicité récemment Marc Kerangueven, président de la SICA.

La nouvelle plateforme est censée améliorer ces performances, "optimiser la logistique pour limiter les coûts et gagner des parts de marché", notamment à l'export, 40 % des légumes partant à l'étranger. La SICA annonce 10% d'emplois supplémentaires, moyennant un investissement qui n'a pas été communiqué. 608 exploitations travaillent actuellement pour la coopérative. 
 
La plateforme logistique de la SICA à Saint-Pol-de-Léon bientôt achevée
La plateforme logistique de la SICA à Saint-Pol-de-Léon bientôt achevée © FTV

  

"Une aberration économique et écologique" selon les opposants


Sur place, les choix de la SICA ne font pas l’unanimité. L’association de défense de Kermorus – Vilar Grenn dénonce "l’aberration environnementale, économique et sociétale du projet". Un bras de fer judiciaire, qui dure depuis 2011. Le collectif d’opposants conteste le lieu d’implantation et le bien-fondé de la plateforme. "Une construction qui n'a été rendue possible qu'à la faveur de dérogations", soulignent-ils. 

Les arguments de l'Association de défense de Kermorus - Vilar Grenn

 
Le site de la plateforme logistique de la SICA, au lieu-dit Vilar Grenn, au début des travaux en 2011
Le site de la plateforme logistique de la SICA, au lieu-dit Vilar Grenn, au début des travaux en 2011 © Association de défense de Kermorus - Vilar Grenn

Huit ans après la promesse de la Région, la subvention revient dans l’actualité. L’Europe vient de délivrer un avis favorable en mars 2020. Les opposants au projet s’étonnent de ce "curieux calendrier" et s'en ouvrent dans une lettre au président de la Région. 

Lettre au président


"Nous, on conteste cette subvention. On estime que c’est totalement contraire à ce que les hommes politiques disent défendre aujourd’hui", s'insurge l'Association de Défense de Kermorus-Vilar Grenn, "la plateforme logistique est à l’opposé du développement durable, du respect de l’environnement et de la création d’emplois. La SICA communique beaucoup pour obtenir coûte que coûte ces aides. Ils veulent faire payer leurs choix catastrophiques par de l'argent public."

Arnaud Clugery, porte-parole de l'association Eau et Rivières précise : "depuis 2012, ce projet a détruit plus de quinze hectares de bonnes terres agricoles. C'est un dossier qui est passé aux forceps. La SICA n'a pas attendu les autorisations d'urbanisme pour commencer les travaux. Tous les aménagements routiers, les réseaux d'électricté, d'eaux pluviales et d'eaux usées sont à la charge des collectivités. Pourquoi donner de l'argent public à une société qui affiche des résultats mirobolants en 2019 ? Dans un secteur déjà concerné par des problèmes environnementaux ?"
L'Horn, la rivière qui passe à proximité, affiche en effet des taux critiques de nitrates et de pesticides, depuis plusieurs années. 

Rapport sur la qualité de l'eau de l'Horn - Observatoire de l'environnement en Bretagne

 
La plateforme de la SICA vue du manoir de Kermorus (XVIème siècle)
La plateforme de la SICA vue du manoir de Kermorus (XVIème siècle) © Association de défense de Kermorus - Vilar Grenn
 

"Cette subvention favorisera l'installation de jeunes agriculteurs" selon le président de la Région


Interpellé sur cette subvention publique, Loïg Chesnais Girard, président de la Région, estime qu'il est important "d'accompagner les agriculteurs et de leur permettre de vivre sur leurs terres". 

Les aides seront conditionnées aux engagements environnementaux de la SICA. "Il faudra vérifier les réels bénéfices écologiques, la réduction de 20% des émissions de CO2 annoncée et la baisse de 47% du trafic des camions. Cette subvention favorisera l'installation de jeunes agriculteurs, il n'y a pas de raison de renoncer à ce financement, prévu il y a 8 ans". 
Selon lui, la visite du président Emmanuel Macron à la SICA en avril 2020 n'a rien à voir avec cette subvention.

De son côté, Thierry Burlot, vice-président à l’environnement estime que "la Région est majeure, elle est libre de verser ou pas des aides financières. Dans le contexte actuel, dix millions d’euros, ce n’est pas rien. Nous allons réexaminer le dossier pendant l'été".  

Le report du vote a été, en tout cas, un soulagement pour les associations et les syndicats. Pour autant, la bataille est loin d'être gagnée. "Un débat doit s'ouvrir maintenant sur l'agriculture de demain" poursuit Arnaud Clugery d'Eau et Rivières, "on ne peut pas indéfiniment soutenir l'agriculture industrielle et parler en même temps de transition. On a demandé à ce que ces dix millions soient conditionnés aux engagements de la Breizh Cop. L'avantage de cette situation, c'est que les masques vont tomber. On saura quels élus régionaux votent pour cette fuite en avant désastreuse".
 
Le nouveau paysage au lieu-dit de Vilar Grenn. La plateforme, et à proximité le manoir classé de Kermorus
Le nouveau paysage au lieu-dit de Vilar Grenn. La plateforme, et à proximité le manoir classé de Kermorus © Florence Malésieux

 
Objectif n°11 de la BreizhCop : "Faire de la Bretagne la région leader de l’agroécologie et du bien manger"


"Entre ses ambitions affichées pour l’agroécologie et son soutien politique continu au productivisme, la Bretagne peine à s’engager dans une transition écologique, climatique, économique, sociétale", déplorent les associations et la Confédération paysanne.
38 engagements allant dans ce sens ont pourtant été adoptés lors de la Breizh Cop en janvier 2019. 

Ancien conseiller régional écologiste entre 2010 et 2015, René Louail ne se fait aucune illusion. Selon lui, la Région votera la subvention, comme un seul homme. Il se dit pessimiste sur le rapport de force. 

"Ça va à l'inverse de ce que veut la société. On tourne le dos aux attentes des citoyens. Il y a d'autres priorités. Comme financer les aides aux petites fermes biologiques. Mais la Région va encore céder aux pressions de l'agriculture intensive. Dans cette zone de non-droit où ceux qui réclament des subventions publiques ont incendié le centre des impôts de Morlaix et la MSA en septembre 2014. En toute impunité. Cette porosité entre un lobby et les politiques, ailleurs, on appelle ça la mafia." 

Olivier Le Sann, secrétaire de l'Union locale CGT de Saint-Pol-de Léon ne cache pas non plus son écoeurement. "C'est un projet démesurément grand, pharaonique. On n'a jamais vu la robotique et la concentration créer de l'emploi. Dans les stations de conditionnement, la SICA a prévenu les salariés : ' il va falloir se vendre '. Certains appellent la nouvelle plateforme ' le tombeau '. Beaucoup de producteurs ont quitté la coopérative parce qu'ils ne s'y retrouvent plus. Dilapider de l'argent public sans retombées réelles pour l'emploi, c'est affligeant, consternant, il n'y a pas d'autre mot." 

Quasiment achevée, la station de collecte et d'expédition des légumes s'étend sur 18 hectares. Le bâtiment de 70 000 m2 et de 16 mètres de haut entrera en service à l'automne. 


Quelques repères : 


2010 :
2011 :
2012 :
2013 :
2014 :
2015 :
2016
2018 : 
2020 :
Un bâtiment de 7 hectares au coeur de la campagne léonarde
Un bâtiment de 7 hectares au coeur de la campagne léonarde © Association de défense Kermorus - Vilar Grenn

 
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