Coronavirus : pourquoi les personnels des abattoirs sont-ils plus touchés ?

De nombreux cas de salariés atteints du Covid-19 sont recensés dans les abattoirs à travers le monde / © AFP - F. Florin
De nombreux cas de salariés atteints du Covid-19 sont recensés dans les abattoirs à travers le monde / © AFP - F. Florin

Kermené (22), Essarts-en-Bocage (85), Fleury-les-Aubrais (45)… Les cas de foyers épidémiques se multiplient dans les abattoirs en France. Pourquoi le virus se propage-t-il aussi rapidement dans ces établissements ? Plusieurs hypothèses sont avancées par des médecins et spécialistes du secteur.

Par Juliette Vincent-Seignet


"Dans l’atelier où je travaillais, on était 130. On était nombreux et proches. Pour ceux qui travaillaient à la chaîne, il y avait moins d’un mètre entre les gens", se souvient Olivier Le Bras, qui a travaillé dix-neuf ans dans l’abattoir Gad à Lampaul-Guimiliau (29). 

Il ajoute que dans les abattoirs, c’est un travail à la chaîne, avec des tapis qui tournent en continu. "Pour que la production puisse être efficace, il faut un minimum de gens. Il y a forcément une promiscuité à un moment donné. On peut imaginer avoir un salarié sur deux, avec la règle d’un mètre de distance respectée, mais il y aura quand même une promiscuité", nous confie l’ancien salarié.
 


Une distanciation sociale compliquée à appliquer


En avril, un salarié d'un abattoir breton souhaitant préserver son anonymat nous confiait ses inquiétudes quant aux conditions de travail.

S'il était équipé de tablier, gants, casque et fourni en gel hydroalcoolique, dans son entreprise les règles de distanciation sociale n'étaient pas appliquées.

"Sur ma ligne, on est une douzaine à la découpe, parfois, on se touche, au mieux on est à 50 centimètres les uns des autres. Un mètre minimum entre nous, ce n’est pas faisable à moins de ralentir la production et on n'a toujours pas de masques de protection".


Alors les salariés étaient-ils tous bien protégés et.. masqués ? Yvon Le Flohic, médecin généraliste à Ploufragran (Côtes d'Armor) nous informe qu’un de ses patients, un salarié de l’abattoir de Kermené (22), contaminé au Covid-19, lui a confié qu’il travaillait sans masque. “Ce n’est peut-être pas une généralité, mais il y a eu un moment où plus personne ne trouvait de masques en France”.
 


La promiscuité dans les vestiaires 


Pour Mathieu Revest, responsable médical pour les maladies infectieuses émergentes au CHU de Rennes, le virus ne se serait pas propagé à l’intérieur de la chaîne de production, mais plutôt dans les vestiaires et les lieux communs. Même si pour le moment, “il n’y a pas d’éléments suffisants” pour déterminer les raisons de cette propagation, dans les établissements de ce type, il assure que “c’est un processus très sécurisé où tout est désinfecté”. 

Un sentiment que partage Olivier Le Bras. Selon lui, avant la crise du coronavirus, les salariés de ce secteur adoptaient déjà les mesures d’hygiènes préconisées aujourd’hui pour l’ensemble des citoyens. 

Lavage de main, port du masque, chaussures de travail désinfectées à chaque passage… Pour les salariés des abattoirs, ce ne sont pas des “nouveaux réflexes”, mais un quotidien. A mes yeux, ça ne peut pas se développer au sein de la production, c’est quasi impossible”, affirme-t-il.

Selon lui, le virus pourrait davantage se propager dans les vestiaires, dans les salles de pause et les parkings.

Ce sont des endroits où nous sommes les uns sur les autres. On travaille presque tous aux mêmes heures, on doit faire vite et nous sommes entassés. A ce niveau là, il y a davantage de dangers pour que le Covid se développe. Même si les gens font très attention, il y a des croisements de flux. Après une journée de travail, il peut y avoir des moments de relâchement. Quand on a enlevé la tenue et le masque, on est à découvert”, précise Olivier Le Bras qui a quitté son entreprise il y a cinq ans. 

 

Les abattoirs : milieux confinés et humides 


Les usines agroalimentaires sont des milieux extrêmement confinés afin d’éviter que tout virus ou bactéries puisse entrer. “Mais une fois que le virus est à l’intérieur, est-ce que ce genre d’établissements ne provoque pas une accélération dans la transmission du Covid ?”, s’interroge Olivier Le Bras. 

Comme le recommande l’Académie nationale de Médecine, il est nécessaire d’aérer régulièrement les pièces pour renouveler l’air, “en ouvrant les fenêtres au moins 20 minutes le matin et le soir et pendant le ménage”. Une mesure pourtant impossible à appliquer au sein des abattoirs.Il faut nettoyer régulièrement et il n’y a pas de ventilation naturelle, ce sont des bouches d’aération. Ce n’est pas le même effet que lorsque nous ouvrons les fenêtres de notre maison”, explique l'ancien salarié. 
 


Le renouvellement d'air en question ?


90% des contaminations au Covid-19 se feraient en milieu clos. Selon le médecin Yvon Le Flohic, c’est une maladie qui se transmet majoritairement dans des lieux fermés. Le problème de renouvellement d’air se pose et pourrait être une cause de cette propagation. 

Le médecin s’interroge sur le fonctionnement des systèmes d’aération à l’intérieur de ces sites. “Il faut renouveler l’air intérieur, les systèmes d’aération font du recyclage c’est-à-dire qu’ils font tourner le même air sans prendre d’apport d’air extérieur. A partir du moment où il n’y a pas de renouvellement d’air, c’est un facteur aggravant”. 

Pour appuyer son propos, Yvon Le Flohic cite l’exemple de l’hécatombe dans un des Ehpad du Québec (le CHLSD Vigi Mont-Royal à Montréal). La totalité des membres de cet établissement a été contaminée au Covid-19  : 148 personnels et 226 résidents dont 70 décès. Le système de ventilation aurait été identifié comme une des causes de cette rapide propagation


Des machines pourraient accélérer la contagion 


Pour le médecin, les process industriels pourraient aussi accélérer la transmission du virus.

Peut-être qu’il y a des machines qui créent des flux d’airs en milieu fermé. Avec le coronavirus, ce n’est pas bon d’avoir de l’air pulsé en lieu clos. Si quelqu’un est infecté, ça envoie les particules à distance, plus importantes”. L’utilisation de karcher, de production de vapeurs, de scies pour découper la viande.. peut créer ces flux d’air. 


Nous avons tenté de joindre les différents syndicats de Kermené, Christine Cassin-Rouvrais (CFDT) et les représentants FO, pour connaître leur position sur le sujet. Ils ne souhaitent pas communiquer pour le moment. De même, la direction de l’entreprise n’a pas donné suite à notre appel. 
 

Conditions de précarité 


La France n’est pas le seul pays à enregistrer des foyers épidémiques dans les abattoirs. Aux Etats-Unis, en Allemagne ou encore au Canada, le secteur de l’agro-alimentaire est impacté. Si les hypothèses de cette propagation dans les abattoirs sont nombreuses, l’une des causes pourrait être aussi les conditions de précarité de ces travailleurs. 

En Allemagne, par exemple, le secteur fait appel à des travailleurs détachés d’Europe de l’Est, logés dans des conditions précaires.

Plus des deux tiers des salariés sont des salariés qui viennent de l’extérieur et surtout ce sont des salariés qui sont logés par l’entreprise parfois dans des conditions qui sont assez insalubres. On sait que c’est là que peut se faire la contamination. Il peut y avoir des salariés étrangers qui travaillent en France, mais dans des proportions bien moindres et surtout dans des conditions  sanitaires bien meilleures”, précise à France 2, Mathieu Pecqueur, directeur général de “Culture Viande”.
 


Pour Nadine Hourmant, délégué syndicale FO-France Poultry (société qui a repris l’abattoir des poulets Doux à Châteaulin, dans le Finistère), les conditions sanitaires ne sont pas forcément les raisons de cette propagation. Si aujourd’hui, les nombreux cas de Covid-19 dans les abattoirs sont mis à jour, c’est simplement parce qu’ “aujourd’hui, on teste. Dès que quelqu’un a des symptômes, lui et son entourage se font tester. Avant, il y avait des gens contaminés, mais qui ne le savaient pas”. Elle affirme que, pendant le confinement, des salariés ont été testés positifs au Covid-19, mais qu’aucun traçage n’a été effectué. “Il ne faut pas pointer du doigt les abattoirs”, défend-elle.
 

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