Quand des enfants passent un permis de fauteuil roulant pour apprendre à prendre soin de leurs ainés

C'est un permis non officiel, évidemment. Aucune préfecture ne le délivre. Seul l'Ehpad du Cré à Hillion fait passer l'examen du Permis de conduire du fauteuil roulant. Depuis 9 ans, tous les ans, les enfants des écoles viennent apprendre à "piloter ". Une façon de pouvoir un jour rendre service à leurs grands-parents, une manière aussi ludique, d'entrer en contact avec des personnes âgées.

"Bonjour, je m’appelle Janelle et je vais vous emmener vers la salle d’animation", lance la toute jeune fille. La résidente lui adresse un grand sourire. Alors Janelle ose. Elle commence à pousser tout doucement le fauteuil roulant de la vieille dame, franchit la porte, traverse les couloirs et arrive dans la salle. C’est sa première vraie sortie.

Quelques heures plus tôt, Janelle et les autres membres du Conseil municipal des enfants d’Hillion ont appris les règles et principes du maniement du fauteuil roulant.

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Un permis de conduire des fauteuils roulants pour apprendre aux enfants à prendre soin des ainés ©S. Breton; S. Labrousse; P.Y. Cheval/FTV

Christine Duchesne, l’animatrice de l’Ehapd du Cré a imaginé ce permis il y a 9 ans. En ce début de mercredi après-midi, elle a rassemblé tous les enfants dans la grande salle : "Savez-vous quelle est la première chose à faire si vous devez déplacer une personne qui est dans un fauteuil roulant ?" questionne-t-elle.

Aussitôt des mains se lèvent. "Se présenter ? ", propose Lenny. "C’est ça, répond l’animatrice. "Vous devez dire,"Bonjour, je m’appelle Christine et je vais vous conduire dans la salle à manger." 

"Mais attention, précise-t-elle. On ne se met pas dans le dos de la personne, au-dessus du fauteuil, on vient sur le côté, pour qu’elle nous voie et on parle distinctement."

"Et ce n’est pas la peine de hurler, tous les résidents ne sont pas sourds", poursuit-elle en riant et en faisant semblant de crier dans les oreilles d’une jeune fille.

"C’est important de leur dire qui vous êtes et où vous les emmenez, ça les rassure", explique-t-elle.

Quand on est assis, à 50 centimètres du sol, on ne vit pas le déplacement de la même manière

Christine Duchesne, animatrice à l'Ehpad du Cré

Et pour que les jeunes puissent ressentir les sensations d'un trajet sur quatre roues, elle les invite à s’installer dans les fauteuils. "Quand on est assis, à 50 centimètres du sol, on ne vit pas le déplacement de la même manière. Ils peuvent se rendre compte que la sensation de vitesse est différente, que l’on peut parfois avoir peur d’un obstacle qu’on voit arriver. Ils perçoivent aussi ce que cela représente d’être dépendant, de devoir dire, où on veut aller."

Dans le réfectoire, l’animatrice a poussé les tables et installé des brocs au sol. Les fauteuils serpentent sur le parcours. "C’est comme cela que ça se passe, dans une chambre, souvent, il y a des meubles, des choses que l’on doit contourner" , décrit l'animatrice.

Bleuenn et Mila cheminent doucement sous le regard des résidents. "J’ai installé des juges, a prévenu Christine, des experts qui vont m’aider à valider votre permis de fauteuil !"

Madame Monique veille effectivement. Sourire aux lèvres, elle observe les jeunes tenter de s'approcher des tables sans les heurter, "N’oubliez surtout pas de mettre les freins, leur indique-t-elle, sinon, le fauteuil part en arrière et …" Elle laisse sa phrase en l’air, mais tous ont très bien vu le danger.

De futurs citoyens

 

"C’est bien parce qu’on apprend et cela pourra nous être utile pour notre papi, notre mamie ou d’autres personnes", se félicite Romy. "En quelques minutes, les enfants savent faire, cela veut dire que si demain, dans leur entourage, quelqu’un a besoin d’eux, ils seront là. Et si dans la rue, ils voient une personne en difficulté pour traverser par exemple, ils sauront comment ils peuvent aider. C’est de la citoyenneté ", se réjouit Christine Duchesne.

 

Elle dessine les prénoms de chaque enfant sur les permis de conduire, appelés Certificat de conduite accompagnée de fauteuil roulant, et les distribue à chaque participant. Sur le document, presque officiel, elle a écrit, "en espérant qu’il/ elle/ se rappelle longtemps de l’attention, du calme et de la gentillesse nécessaire à l’accompagnement de personnes âgées".

Beaucoup n’ont jamais mis les pieds dans un Ehpad

Sarah Fleury, référente Conseil municipal Enfants d’Hillion

Emplis de fierté, les jeunes trinquent avec leurs aînés. L’autre intérêt de ce permis de conduire des fauteuils, et ce n’est pas le moindre, c’est d’avoir chassé toutes les peurs des enfants sur la vieillesse et les maisons de retraite.

 

"Certains connaissent les maisons de retraite parce qu’ils rendent visite à un grand-père ou une grand-mère qui vit dans une institution, mais beaucoup n’ont jamais mis les pieds dans un Ehpad et imaginaient qu'is allaient voir des vieilles personnes qui n'ont plus d’autonomie, et en fait ils se rendent compte que ce sont des gens qui ont encore de l’autonomie, beaucoup de mémoire et qui ont plein de choses à raconter", témoigne Sarah Fleury, référente Conseil municipal Enfants d’Hillion.

"Il ne faut pas avoir peur, c’est des gens comme nous, des gens normaux, c’est juste qu’ils vieillissent au cours de la vie", acquiesce Lenny.

 

Autour des fauteuils, petits et grands se rencontrent, discutent, échangent. "Et toi, tu faisais quoi comme métier ? Et tu habitais où ? " Cela  crée du lien. "L’autre jour, raconte l'animatrice émue, deux enfants sont venus le dimanche avec leurs papas parce que je leur avais dit qu’un monsieur allait fêter ses 88 ans. Ils ne le connaissaient pas, mais ils sont venus lui amener une petite carte sur laquelle ils avaient écrit, bon anniversaire monsieur !"  

En fin d’après-midi, tous les enfants sont repartis, permis en poche. Mûris, grandis et sans doute avec la certitude qu’on ne voit bien qu’avec le cœur…