Des défenseurs de l’hôpital de Carhaix convoqués par la police : "on se retrouve en position d’accusés alors que nous sommes les victimes"

Dix militants pour la défense de l’hôpital de Carhaix sont accusés de séquestrations et violences en réunion. Le 14 septembre 2023, ils avaient envahi les locaux de l’agence régionale de santé à Quimper pour protester contre la fermeture des urgences. Une manifestation de soutien est organisée ce 14 mai 2024, jour de la première convocation au commissariat de police.

Matthieu Guillemot en est encore un peu déboussolé. Fin avril, au milieu des factures et du reste de son courrier, il a découvert une enveloppe avec un en-tête du ministère de l’Intérieur. Une convocation pour une audition sous le régime de la garde à vue pour "séquestration et violences en réunion". "On le vit très mal, reconnaît-il, c’est très lourd comme courrier, ça remue un peu !"

Comme lui, neuf autres personnes, six de la CGT, trois de la CFDT, ont reçu la même missive et sont convoqués, l’un après l’autre, chaque matin, à partir du 14 mai 2024. 

"Nos seules armes sont notre dérision et notre détermination !"

"Les termes sont très violents : violence en réunion, ça donne l’impression que l’on a jeté quelqu’un à terre et qu’on l’a roué de coups, réagit Matthieu Guillemot. Nous ne sommes pas des délinquants, nous n’avons jamais utilisé la violence, poursuit-il, l’hôpital on le défend depuis longtemps, on a toujours agi avec des actes non-violents. À Carhaix, nos seules armes sont notre dérision et notre détermination. On ne comprend pas."

Le 14 septembre 2023, à l’issue d’une réunion entre les défenseurs de l'hôpital de Carhaix et les représentants de l'agence régionale de santé, les manifestants avaient décidé d'occuper les locaux et s’étaient installés dans une salle de réunion de l'antenne finistérienne de l'ARS. 

Ils avaient quitté les lieux vers 17h, sans qu'aucune sortie de crise n'ait été trouvée. "Aujourd'hui, on avait une demande claire : la réouverture des urgences 7 jours sur 7, 24h/24, expliquait alors Mathieu Guillemot, porte-parole du comité de vigilance de l'hôpital de Carhaix. Et il y a une ARS, avec des rictus de sourire profondément agaçants, qui nous répond qu'elles ne sont pas fermées mais régulées. Réguler, ça veut dire que vous allez aux urgences, elles sont fermées et on vous demande de faire le 15. Un service qui n'accueille pas les patients, c'est un service fermé".

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"Le cœur léger et la tête droite"

8 mois plus tard, il est donc invité à venir s’expliquer au commissariat. "On est sous le choc, mais on n’a rien à se reprocher, moi j’y vais le cœur léger et la tête droite."

Matthieu Guillemot souligne d’ailleurs qu’au lendemain de l’action du 14 septembre, le préfet du Finistère avait tenu une conférence de presse dans laquelle il avait expliqué que les choses s’étaient déroulées dans le calme. 

"On nous prend pour des cons !"

"On les accuse de violences, ce sont des arguments totalement faux, s’agace Christian Troadec, le maire de Carhaix. C’est une forme d’intimidation, une volonté de masquer la réalité."

"Nous avions signé un protocole d’accord le 27 octobre 2023, mentionne-t-il. On parlait alors d’un accord historique ! Ils s’étaient engagés à ce que tout soit entrepris pour que nous ayons des urgences 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Rien n’a été fait ! Aujourd’hui, nos urgences sont fermées 24 h sur 24, 7 jours sur 7"

L’élu rappelle que l’hôpital de Carhaix est le seul établissement dans un bassin de population de 80 000 habitants. "Les gens sont contraints d’aller à Morlaix, à Brest ou à Quimper. Nous vivons une situation dramatique au niveau sanitaire. On nous balade, on nous prend pour des cons, voire, pire encore, on nous laisse pour des cons ! On se retrouve en position d’accusés alors que nous sommes victimes" déplore-t-il.

Christian Troadec appelle ses administrés à venir soutenir les militants convoqués, ce mardi 14 mai à 9h, devant la préfecture de Quimper. "Nous avons un gouvernement qui pénalise et qui judiciarise" regrette-t-il.

De nombreux soutiens, politiques et syndicaux, se sont manifestés et ont annoncé leur venue. 
"Soutien aux défenseurs et défenseuses de l’hôpital de Carhaix victimes de la répression, écrit Philippe Poutou. Le pouvoir répond à la lutte par des convocations policières (pour séquestration inventée, tant qu’on y est), une méthode classique d’intimidation. Pourtant, la violence et l’illégalité sont bien du côté du ministère de la Santé et du gouvernement qui laissent se dégrader et disparaître le service public de santé."


"Ce qui est fou, insiste aussi Matthieu Guillemot, c’est qu’il y a d’un côté ceux qui défendent un accès aux soins pour tous, qui sont convoqués au commissariat et ceux qui signent un protocole qui prévoit de maintenir des urgences à Carhaix, qui ne l’appliquent pas et qui accusent. C’est nous qui devrions les conduire devant un tribunal pour mise en danger de la population du Centre Bretagne. Nous ne faisons que défendre le droit à la santé pour tous."


Mais entre l’agence régionale de Santé (ARS) et les habitants de Carhaix, le dialogue est de plus en plus compliqué. "On nous a dit que les femmes en Guyane faisaient trois jours en pirogue pour aller accoucher, raconte Matthieu Guillemot, et que par conséquent, les femmes de Carhaix pouvaient bien faire trois quarts d’heure de voiture."

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Résultat : en plus de leur catapulte, symbole de la lutte des défenseurs de l’hôpital depuis 2008, les Carhaisiens ont décidé qu’ils manifesteraient avec une pirogue et leur humour féroce. Comme pour le démontrer, Matthieu Guillemot conclut : "Malheureusement aujourd'hui, à Carhaix, les convocations pour les gardes à vue arrivent plus vite que les médecins."