Polluants éternels : "il faut se débarrasser des PFAS qui contaminent tous les objets de notre quotidien"

Détectés sur toute la planète et dans tous les organismes vivants, les polluants éternels ou PFAS sont à l'origine de risques graves pour la santé. Ce 4 avril 2024, une proposition de loi visant à les interdire sera examinée à l'Assemblée nationale. Selon ce chercheur rennais, "il faut arrêter de produire ces composés toxiques".

Toxiques et persistants, les PFAS, plus communément appelés "polluants éternels", sont partout. À la veille de l'examen d’une proposition de loi visant à interdire ces substances chimiques, les écologistes, qui portent le texte législatif, ont publié ce 3 avril 2024 une étude confirmant l’omniprésence de ces molécules dans l’eau de consommation courante. 

Résistants à la chaleur, au froid, à l'eau

Quasi indestructibles, les substances per-et polyfluoroalkylées, ou PFAS, massivement utilisées dans l'industrie chimique, s'accumulent avec le temps dans l'air, le sol, les eaux des rivières, la nourriture et jusqu'au corps humain, d'où l'appellation "polluants éternels".

"C'est une large famille de plus de 12.000 composés chimiques. Ce sont des composés anthropiques donc on ne les trouve pas dans la nature, explique Khalil Hanna, physico-chimiste à l’École nationale supérieure de chimie de Rennes. Ces molécules ont des propriétés remarquables car elles sont résistantes à la chaleur, au froid, à l'huile,à l'eau. C'est pour cela que ces molécules représentent un atout industriel intéressant." 

Ces molécules sont utilisées dans divers domaines industriels pour leurs propriétés résistantes aux fortes chaleurs ou encore anti-imperméabilisantes. On les trouve dans de nombreux produits de consommation courante comme dans les composants des emballages alimentaires, dans la mousse anti-incendie. "Les pompiers y sont exposés parce qu'ils l'utilisent sur des sites d'entraînement  à côté des aéroports" indique Khalil Hanna qui travaille depuis plusieurs années sur la quantification, la caractérisation et l’élimination des Pfas dans les systèmes naturels.

Ils peuvent rester dans la nature des dizaines, voir des centaines d'années

Khalil Hanna

Physico-chimiste

Beaucoup de produits électroniques sont porteurs de ces molécules comme les téléphones portables,  les écrans tactiles, la photographie ou la lithographie. Ces polluants éternels sont également présents dans le "fart", cet enduit utilisé sur les skis pour améliorer la glisse. "C'est également utilisé comme isolant dans les fils électriques, dans certains produits ménagers ou dans le textile comme les k-way ou dans certains ustensiles de cuisine comme les poêles antiadhésives."

On les appelle polluants éternels car ce sont des substances très récalcitrantes et persistantes. "Ils ont une structure chimique très stable" précise Khalil Hanna. Ils sont très résistants à la dégradation, à l'atténuation naturelle. Dans la nature, il n'y a pas de bactéries ou d'organismes vivants qui savent dégrader ou décomposer ces substances. C'est pour cela qu'on les appelle des composés éternels. Ils peuvent rester dans la nature des dizaines, voir des centaines d'années."

Des molécules classées cancérogènes pour les humains

Depuis les années 1940, les PFAS – ou polluants éternels – envahissent notre quotidien et sont potentiellement cancérogènes.

En novembre 2023, deux des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) parmi les plus répandues, le PFOA et le PFOS, ont été classées "cancérogène pour les humains" et "cancérogène possible" par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

L’acide perfluorooctanoïque (PFOA) est interdit depuis 2019 en Europe. C’est aussi à ce composé qu’est consacré le film de Todd Haynes, Dark Waters, sorti en 2020. Le long métrage relate le scandale sanitaire de pollution des eaux dans l’État de Virginie, aux États-Unis, dans les années 80-90. Et le combat mené par l’avocat Robert Bilott au nom de 70.000 personnes, face au géant de la chimie DuPont.

Les PFAS sont des perturbateurs endocriniens qui pourraient entraîner des perturbations du système hormonal, des maladies thyroïdiennes, l'altération du système immunitaire

Khalil Hanna

Physico-chimiste

Le contact quotidien avec ces substances nocives pourrait donc impacter notre santé. "Pour l'instant,  on n'a pas une liste exhaustive des effets sur la santé ou en tout cas sur les organismes aquatiques, observe le chimiste rennais. La littérature a documenté un certain nombre de risques comme les cancers du sein, des testicules. Les PFAS sont des perturbateurs endocriniens qui pourraient entraîner des perturbations du système hormonal, des maladies thyroïdiennes, l'altération du système immunitaire."

Selon certaines études, un lien a même été établi entre l'augmentation des cancers pédiatriques et les PFAS. "On ne connaît pas encore tous les effets toxicologiques de toutes les molécules, ajoute encore Khalil Hanna. Je ne sais pas si vous vous rendez compte mais il y a 12.000 molécules. Parmi celles les plus utilisées et les plus trouvées dans l'environnement, on sait que le PFOA a un lien avec les cancers du rein ou des testicules." 

L'ampleur de la contamination aux PFAS a été démontrée par le quotidien Le Monde en février 2023. L'enquête, réalisée pendant près d’un an, avec 17 médias partenaires, a révélé l'existence de 17.000 sites contaminés à travers toute l'Europe dont 37 en Bretagne.

 

Interdire certains PFAS dès 2025

La Convention de Stockholm interdit depuis 2009 les PFAS de la sous-famille des PFOS et restreint fortement les PFOA (utilisés notamment pour rendre les plastiques imperméables à l'eau ou à l'huile). Mais elle laisse de côté de nombreux PFAS, qui rassemblent des milliers de molécules.

Une proposition de loi, qui vise à réduire l'exposition aux PFAS, doit être examinée ce jeudi 4 avril par l'Assemblée nationale. Portée par le député EELV de Gironde, Nicolas Thierry, elle a été votée par la commission développement durable et sera débattue et soumise au vote des députés, au lendemain d'une manifestation des salariés du groupe Seb, syndicat et élus opposés à la proposition de loi

Le texte vise à réduire l'exposition de la population aux PFAS, en interdisant à compter du 1er janvier 2025 "la fabrication, l'importation, l'exportation et la mise sur le marché" de certains produits qui en contiennent.  

Un amendement adopté en commission prévoit ainsi d'interdire à compter du 1er janvier 2025 "tout ustensile de cuisine, produit cosmétique, produit de fart ou produit textile d'habillement contenant des substances per- et polyfluoroalkylées, à l'exception des vêtements de protection pour les professionnels de la sécurité et de la sécurité civile".

"Pour moi, il faut arrêter de produire ces composés-là, confie Khalil Hanna. Cette proposition de loi, elle est pragmatique. Ce sont des composés toxiques qui sont partout. Tout le monde est d'accord sur le fait qu'ils sont nocifs donc il faut dès maintenant interdire ça. Du moins dans le produit qui entre en contact direct avec la nourriture ou avec le corps humain comme les textiles ou les cosmétiques. Ça relève du bon sens pour moi." 

L'ensemble des textiles seront concernés par l'interdiction à compter du 1er janvier 2030. Le secteur des emballages sort du périmètre de la loi mais un règlement européen doit l'encadrer plus strictement.

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Plus de contrôles dans l'eau potable

Autre mesure : l'obligation de contrôler la présence de PFAS dans les eaux destinées à la consommation humaine sur tout le territoire. Le texte demande au gouvernement un rapport proposant des "normes sanitaires actualisées pour tous les PFAS". 

La proposition de loi demande également à l'exécutif une "trajectoire de dépollution des eaux et des sols contaminés" et l'application du principe pollueur-payeur avec une contribution exceptionnelle visant les industriels rejetant des PFAS. "Cette proposition de loi, elle essaye d'appliquer le principe pollueur-payeur, cela signifie que si vous polluez, vous devrez payer un malus et participer à la dépollution. Ça, c'est important" conclut Khalil Hanna.