Face au changement climatique, la formation des agriculteurs de demain est-elle adaptée ?

Les incertitudes du climat compliquent le travail des agriculteurs et des éleveurs. Les formations abordent les solutions, aucune n'est un miracle. / © Loïc Venance/AFP
Les incertitudes du climat compliquent le travail des agriculteurs et des éleveurs. Les formations abordent les solutions, aucune n'est un miracle. / © Loïc Venance/AFP

L’urgence climatique et ses conséquences sont connues. Alors que la COP 25 s'est terminée en demi teinte à Madrid à la fin de l'année 2019, nous nous sommes interrogés sur la formation des agriculteurs face au changement climatique. 

Par Charles Lemercier avec Thomas Hermans

L’agriculture représentait 16,4 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) en France en 2017. Loin derrière les transports (29 %). Mais les agriculteurs, questionnés comme étant l'une des causes du changement climatique, ont aussi leur lot de solutions. Ils sont chargés d'assurer l'alimentation d'une population croissante, ils connaissent les enjeux et tentent d'adapter leurs pratiques.
 

La transition agroécologique à l’œuvre

Si la conversion à l’agriculture biologique s’accroît, quel est le discours dans les centres de formation, quels enseignements sont dispensés aux apprentis agriculteurs ? « Les écoles parlent beaucoup d’agroécologie, et même d’agroforesterie, de permaculture, avance Baptiste Dupin, salarié depuis deux ans et syndiqué Jeune agriculteur. Mais heureusement, il n’y a pas que les écoles. Les chambres d’agriculture, les syndicats, les coopératives et leurs techniciens nous accompagnent aussi au changement. Même des agriculteurs plus anciens changent leurs pratiques. »

Baptiste Dupin, a étudié à l’Ecole supérieure d’agriculture (ESA) d’Angers, il souhaite s’installer dans les cinq années à venir dans le secteur de Sainte-Maure-de-Touraine. « Si l’on parle de transition et d’écologie à l’école, la réalité est tout autre sur le terrain. Là en ce moment, on essaye de reculer les dates de semi pour limiter les insecticides mais le climat n’aide pas. »

On ne fait pas de la bio pour faire de la bio, de la philo pour faire de la philo. On apprend à nos jeunes à être responsables, à utiliser les outils de la science pour être responsables dans l’avenir. Les diplômes s’adaptent facilement, ils sont rénovés tous les 3, 4 voire 5 ans, ce qui permet de s’adapter en fonction des besoins. Christophe Auboueix.

 

Des solutions (en question) pour l’avenir

Le projet européen Energe, qui vise à atteindre la sobriété énergétique à l’école, a sélectionné l’EPLEFPA de Bourges-Le Subdray (Cher), un établissement qui regroupe un CFA, un lycée et une exploitation agricole. Son directeur Christophe Auboueix dévoilera une série de mesures en rapport liant l’enseignement et la transition écologique à des élus de la région.

Parmi ces mesures, il y a des transformations déjà mises en place à l’école. Des modèles à reproduire pour les futurs producteurs. « Nous avons entamé la transformation des exploitations céréalières vers des polycultures, avec des objectifs d’agriculture de conservation, présente Christophe Auboueix. On produit des couverts qui sont des unités de stockage du carbone. Le sol se travaille par lui-même. »

« Ces couverts, il faut bien les enlever à un moment, reprend Stéphane Prochasson, formateur en agronomie depuis 17 ans au CFA de Bellegarde et céréalier. Le plus simple reste le glyphosate, s’en passer, c’est revenir à la charrue et au carburant. C’est en cela qu’il y a un antagonisme avec l’agroécologie. L’agriculture de conservation étant liée au glyphosate, son interdiction entraîne une plus grande dépendance à l’énergie fossile. Economiquement, on ne peut pas faire que du travail manuel. »

Il n’y a pas de solution miracle, on ne règle pas les problèmes mais on les déplace. Stéphane Prochasson, formateur en agronomie.

L’Inra élève les charges de mécanisation supplémentaires à 150 euros, après l’interdiction du glyphosate. « Nous développons le binage, le désherbage mécanique etc. Mais ce n’est pas suffisant et aussi rentable que les produits de synthèse qui sont utilisés dans les règles. Si nous pouvions fixer les prix, nous pourrions développer davantage les recours », développe Baptiste Dupin.

Au chapitre des solutions, il y a aussi « les parcelles d’agroforesterie, soulève Christophe Auboueix. Elles ont pour but de limiter les intrants sur les cultures en développant la biodiversité et la replantation de haies pour le bien-être animal ».

L’interculture, enfin, est « l’implantation de cultures entre deux récoltes pour ne pas laisser un sol nu », informe Stéphane Prochasson. Cela permet de piéger du dioxyde de carbone. Cette technique fait l’objet d’un module particulier au CFA.

L'enseignant ne se réjouit pas du dérèglement climatique mais table sur des évolutions, qui peuvent parfois être des gains, pour la région Centre : « Avec des récoltes de plus en plus tardives, le soja et le sorgo actuellement produits en-dessous de Lyon feront sans doute leur apparition dans notre région. Cela permettra de varier les cultures. Il y aura aussi de nouveaux modes de production. Voilà ce qu'on présente aux apprentis : plusieurs modes de production. A eux de faire leurs choix dans les différentes solutions. »
 

Prévenir les risques

Un des points clés de la formation à Bourges, c’est d’apprendre aux jeunes « la capacité d’adaptation au changement. » En clair, la préparation à la gestion aux incertitudes, aux risques. Le réchauffement climatique en est un.

L’enseignant de Bellegarde Stéphane Prochasson conseille très fortement aux apprentis de souscrire une assurance récolte : « 30 à 40 % sont assurés aujourd’hui. Oui, c’est cher, mais les incertitudes de demain sont fortes. Je l’ai déjà fait marcher huit fois ces dernières années. »

En BTS, il y a eu des peurs chez certains jeunes face au défi climatique. Notamment en 2016, une année particulièrement catastrophique avec des rendements faibles et de mauvaise qualité, soulève Stéphane Prochasson.

Si les pratiques changent ou changeront progressivement, l’opinion de la population est aussi un facteur pris en compte et travaillé à l’école. « Une certaine vision de l’agriculture se développe, liée à une incompréhension d’une certaine frange de la population sur la place et le rôle des agriculteurs, avance Christophe Auboueix. On essaie de travailler là-dessus avec une capacité à s’adapter et à communiquer sur les actions des agriculteurs car ils se sont emparés de la transition. »

 

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