Affaire Le Scouarnec : ouverture du procès pour viols et agressions sexuelles sur quatre fillettes, dont trois à Loches

Repoussé à cause de la crise santaire, le premier volet du procès de Joël Le Scouarnec doit débuter ce lundi 30 novembre à Saintes. Ce chirurgien gastrique à la retraite est accusé de viol et d'agression sexuelles sur quatre fillettes, dont trois à Loches où il a exercé.
Le premier volet du procès Le Scouarnec concerne quatre victimes potentielles, dont trois à Loches. Image d'illustration
Le premier volet du procès Le Scouarnec concerne quatre victimes potentielles, dont trois à Loches. Image d'illustration © GEORGES GOBET / AFP
La cour d'assises de Saintes se plonge jusqu'au 3 décembre dans l'itinéraire pédophile de l'ex-chirurgien Joël Le Scouarnec, accusé de viols et d'agressions sexuelles sur quatre victimes mineures à l'époque des faits, dont trois à Loches, dans l'Indre-et-Loire, le premier volet d'une affaire devenue vertigineuse. Commencé le 13 mars, et interrompu au 2e jour d'audience par le confinement, le procès du chirurgien de 70 ans devant les assises de Charente-Maritime devrait reprendre à huis-clos, sans presse ni public, à la demande de plusieurs parties civiles.
 

Plus de 300 victimes potentielles

C'est le récit en avril 2017 de Lucie*, sa voisine de 6 ans à Jonzac qui a déclenché l'affaire. Trois ans plus tard, il comparaît détenu pour des faits de viols sur cette fillette et sur une nièce dans les années 90 à Loches, ainsi que pour des agressions sexuelles à la même période dans cette commune d'Indre-et-Loire: une autre nièce et une patiente, 4 ans en 1993 et qui dit ne se souvenir de rien.

Le chirurgien à la retraite reconnaît des attouchements mais conteste les viols pour lesquels il encourt 20 ans de réclusion criminelle. L'avocate des parents de Lucie* Francesca Satta dit espérer qu'il passe "aux aveux afin que les victimes puissent se reconstruire (car) il n'a plus rien à perdre". "Il n'est pas dans une logique de déni", assurait en mars l'avocat de l'accusé, Thibaut Kurzawa. "Il sait que depuis des années, il a eu un comportement qui a fait du mal".

Car ce procès n'est qu'une première étape dans une affaire de pédocriminalité sans précédent en France. Mis en examen en octobre dans un deuxième volet à Lorient, Joël Le Scouarnec est également soupçonné de viols et agressions sexuelles sur 312 victimes majeures et mineures. Des faits remontant à la période 1986-2014, révélés grâce à l'analyse minutieuse de ses archives secrètes, "jusqu'à la nausée", selon le procureur de la République Stéphane Kellenberger. Le nom de la jeune patiente de Loches en était sorti rapidement.

Mais les investigations ont mis au jour l'existence de centaines d'autres victimes potentielles. Le 15 octobre, le chirurgien a été mis en examen dans une deuxième procédure à Lorient pour viols et agressions sexuelles sur 312 victimes hospitalisées, entre 1986 et 2014. Agées en moyenne de 11 ans, la plupart était en "état d'endormissement" et n'ont gardé aucun souvenir de leur agression.

Ces anciens jeunes patients ont été identifiés grâce à l'exploitation des listings et du journal que le chirurgien a tenus pendant plus de 25 ans, au fil de sa carrière dans des hôpitaux du centre et de l'ouest, de Loches à Jonzac, terminus de son itinéraire. La majorité des actes datent de la période 1994-2007 : 213 "victimes présumées" rien que dans le Morbihan, 39 à l'hôpital de Quimperlé, selon le parquet de Lorient. D'autres faits plus anciens ont été prescrits.
 
 

"Très heureux"

Dans sa maison de Jonzac, où l'homme vivait en ermite avec des poupées, les gendarmes ont saisi au moment de la plainte de Lucie*, plus de 300.000 images pédophiles dont des photos des deux nièces. Mais c'est la découverte de milliers de pages de listings et de journaux intimes tapés sur son ordinateur qui a projeté l'affaire dans des dimensions hors normes.

Jour après jour, le chirurgien digestif a consigné les noms de ses victimes potentielles associés à une litanie de récits d'agressions pendant ses 30 ans de carrière dans des hôpitaux du centre et l'ouest. Il s'en félicite en écrivant: "je suis pédophile. Et j'en suis très heureux." Ce volet "hospitalier" ne sera pas évoqué au procès de Saintes, qui va surtout s'attacher aux origines de l'itinéraire de l'accusé, dans le huis-clos familial et "incestuel".

"On va découvrir non pas le chirurgien mais quel homme il était dans sa vie privée, comment il a débuté son parcours avant qu'il ne bascule vers une sorte de surpuissance dans la sphère professionnelle", estiment Nathalie Bucquet et Marie Grimaud, avocates de l'association partie civile Innocence en danger.
 
 

Des alertes manquées

Les experts ont décrit "un sujet manipulateur fasciné par la pédophilie", sans "aucune empathie". Après-coup que pensait-il de ses actes ? "C'est une attitude que j'ai fini par estimer comme 'normale'", affirmait-il en 2017 devant le juge. Jusqu'alors il n'avait jamais été inquiété, malgré des alertes à l'hôpital après sa condamnation en 2005 à 4 mois de prison avec sursis pour consultations d'images pédopornographiques.

A l'hôpital de Quimperlé (2003-2008), certains ont toutefois eu vent de cette condamnation comme ce psychiatre Thierry Bonvalot qui a alerté en 2006 la direction sur la "dangerosité" du chirurgien, en vain selon lui. A l'époque, le directeur de cet hôpital du Finistère avait avisé de cette condamnation la Ddass, autorité alors compétente en matière disciplinaire, tout en louant le chirurgien: "sérieux", "affable", "excellentes relations" avec les patients, selon son courrier.

Finalement, le chirurgien a pu continuer son activité à Quimperlé jusqu'à son arrivée à Jonzac en 2008. Selon lui, la directrice de l'époque connaissait son passé judiciaire. "Ils ne s'étaient pas montrés plus curieux", s'est-il lui-même étonné.

Dès les années 90, sa femme qui "savait" selon lui, et sa soeur, qui avait reçu les confidences de ses filles sur le "tonton Joël", l'avaient bien questionné sur ses penchants mais le secret n'est jamais sorti du clan. Leur témoignage est très attendu. "Une omerta familiale a permis que d'autres victimes existent", estime l'avocate Francesca Satta, l'une des rares à défendre un huis-clos partiel pour "briser le silence". Au contraire, les 3 autres victimes s'y opposent, par "pudeur". Le verdict est attendu jeudi 3 décembre.

* : le prénom a été modifié
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