"On est en train de crever" : former 200 médecins de plus par an, mesure d'urgence ou fausse bonne idée ?

Lancée en novembre, une pétition demandant la formation de 200 médecins supplémentaires en Centre-Val de Loire frise désormais les 15 000 signatures.

En Centre-Val de Loire, une part de l'élection présidentielle de 2022 pourrait se jouer sur l'accès au soin. En effet, en raison de sa taille, de son fort caractère rural et du départ en retraite des professionnels de santé, la région possède la démographie médicale la moins dense de tout le territoire. A tel point que l'accès au soin a été l'un des grands thèmes de campagne de la réélection, lors du scrutin régional de 2021, de l'exécutif sortant présidé par François Bonneau (PS).

Et pour attirer l'attention du gouvernement, rien de tel qu'une pétition, comme celle lancée par le "collectif 200 médecins" fin novembre. En se basant sur les données de l'Observatoire national de la démographie des professions de santé (ONDPS), le collectif estime qu'il manque à la région 2355 médecins généralistes et spécialistes pour combler son énorme déficit médical et atteindre une densité comparable à celle de la région Île-de-France. L'idée de la pétition, explique le docteur Stéphane Bathellier, est donc de former 200 médecins de plus par an et de combler ce déficit en "dix ans" de ce régime. Depuis son lancement, elle a reçu le soutien de l'Association des médecins urgentistes de France (Amuf) mais aussi d'une trentaine d'élus parmi lesquels le conseil régional du Centre-Val de Loire, des six conseils départementaux et de plusieurs agglomérations comme Blois, Châteauroux ou Orléans.

Si on suit la trajectoire actuelle de la faculté de médecine de Tours", argumente le docteur Bathellier, "de l'ordre de 300 à 320 médecins par an, on ne rattrapera jamais ce retard. 200 places de plus dès 2022, c'est déjà 200 internes d'ici 5 ans dans les hôpitaux, ce sera une bouffée d'oxygène". Pour atteindre cet objectif, le collectif a émis plusieurs pistes, depuis un enseignement partiellement délocalisé jusqu'à la création à Orléans d'une antenne de la faculté de Tours, voire d'une nouvelle fac de médecine. "L'idée, c'est aussi d'envoyer un message fort aux professionnels de santé, pour leur dire que ça y est, la relève arrive".

La région Bourgogne-Franche-Comté est de taille comparable à la nôtre, sa démographie médicale est moins sinistrée que la nôtre, mais ses deux universités s'engagent à former presque deux fois plus de médecins !

Pétition pour 200 médecins supplémentaires par an en Centre-Val de Loire

" On est en train de crever faute de médecins"

Mais, selon le collectif, le projet se heurte à un manque de volonté politique, notamment de l'unique fac de médecine de la région, située à Tours, davantage que d'un manque de moyens. "Ils croient qu'on va se retrouver avec trop de médecins dans dix ans", croit savoir le docteur Bathellier, "alors qu'on est en train de crever, littéralement, faute de médecins !" Il estime également que la volonté de ne pas former un trop grand nombre de nouveaux vise à "maintenir le niveau de retraite" des médecins plus âgés, cotisant auprès de la Camrf, caisse autonome de droit privé.

Pour nous, c'est le combat sanitaire le plus important depuis l'affaire du sang contaminé ! Il y aura des recherches de responsabilité à un moment ou à un autre

Dr Stéphane Bathellier, collectif 200 médecins

Cette situation doit beaucoup aux réformes successives de la formation de médecins, en 1968 et 1972, avec l'introduction du fameux numerus clausus supprimé en 2021, limitant le nombre d'étudiants acceptés dans le parcours. Elle a été aggravée, sur le long terme, par la baisse des fonds alloués à la santé depuis les années 80. Conséquence : dans le Loiret, par exemple, près de 150 000 personnes n'ont pas de médecin traitant, soit 24% de la population. "Aux urgences, maintenant, on fait de plus en plus de diagnostics de cancers métastasés, ce sont des choses qu'on ne verrait pas, ou beaucoup moins, s'il y avait assez de généralistes !"

En raison de la longue formation nécessaire pour qu'un nouveau médecin soit prêt, d'autres mesures sont proposées par le collectif 200 médecins, notamment pour faciliter le retour en France de médecins français, partis se former à l'étranger pour contourner le numerus clausus avant sa suspension.

"D'autres leviers" préférables selon la fac de Tours

"Sur la diagnostic, nous sommes en accord", répond pour France 3 le professeur Patrice Diot, doyen de la faculté de médecine de Tours, peu de temps après un "long entretien" avec le docteur Bathellier pour renouveler le dialogue. "La situation médicale d'aujourd'hui doit beaucoup à cinquante ans d'utilisation absurde, voire stupide, du numerus clausus".

Pour autant, le doyen ne croit pas beaucoup dans une mesure spectaculaire, "dont on ne verrait les conséquences que 15 ans après. L'urgence doit être traitée dès maintenant". Car il ne suffit pas de mettre 200 chaises de plus dans une salle pour former autant de médecins supplémentaires. Le déficit d'enseignants à la fac et d'encadrants dans les structures de santé va selon lui très vite être un facteur limitant.

Nous pourrions former jusqu'à 340 étudiants en poussant les murs, mais on ne peut pas aller jusqu'à 500. Quand on regarde la moyenne du taux d'encadrement, il nous manque déjà 102 postes d'enseignants. Et nous allons en demander davantage, dans le cadre de l'universitarisation du CHR d'Orléans, mais si nous obtenons 10 postes supplémentaires dans les cinq années à venir ce sera déjà beaucoup. [...] La faculté de Tours est reconnue pour la qualité de sa formation. Je ne peux pas être le doyen qui restera comme celui qui a dégradé la qualité de l'enseignement de cette manière.

Pr Patrice Diot, doyen de la faculté de médecin de Tours

En outre, la solution des 200 médecins resterait relativement lente. Après neuf à dix ans d'études, ceux-ci mettent généralement "trois à cinq ans" avant de s'installer définitivement, explique le doyen. "Or nous faisons face à une urgence, et je crois que nous avons d'autres leviers à actionner qui seraient plus efficace".

Des "docteurs juniors", des infirmiers de pratique avancée et plus de téléconsultation

La première piste à explorer consiste à revoir la formation de spécialisation en médecine générale. L'idée serait d'alléger le processus de validation de la thèse de médecine, tout en allongeant la formation de spécialité "médecine générale" de trois à quatre ans. Cela peut paraître contre-intuitif, mais le doyen espère ainsi créer un titre de "docteurs juniors", qui "dans le cadre d'une concertation, pourraient se voir affecter à des zones sous-denses, avec éventuellement un télé-encadrement par un tuteur distant".

Les jeunes médecins "ne sont pas responsables des erreurs accumulées depuis 50 ans, et n'ont pas à en payer le prix", précise le professeur Diot, qui se refuse à toute "coercition". Mais il souhaite participer, par la discussion, à la mise en place d'une offre de soin "un minimum régulée", pour éviter l'énorme disproportion d'offre médicale entre, par exemple, Nice et le bord de mer d'une part, et Orléans d'autre part.

Une autre piste pourrait s'ouvrir avec l'ARS pour alléger le temps de travail des médecins en formant un grand nombre "d'infirmiers de pratique avancée" et de les affecter à un nouveau mode de prise en charge des "maladies chroniques à forte prévalence", ces pathologies comme l'hypertension, le diabète ou autres maladies respiratoires dont souffrent 10 à 20 millions de Français selon le Cese. "Nous mettrions en place un trio, composé d'un infirmier et d'un spécialiste en téléconsultation sous la supervision, toujours, du médecin généraliste. Cela permettrait d'avoir une meilleure prise en charge et de libérer un temps précieux pour les médecins généralistes".

Reste enfin l'épineuse question de l'ouverture d'une deuxième fac de médecine régionale à Orléans. Après l'annonce de l'ouverture d'une antenne de l'université de Zagreb par la cité johannique, la question a tendu un certain nombre de responsable politiques et universitaires en janvier. "J'ai fait la demande d'une inspection de l'IGESR et de l'IGAS, qui devrait débuter très prochainement, afin d'avoir une analyse et des proposition réalistes", se contente de répondre Patrice Diot, qui regrette la "crispation" autour de ce sujet sensible.

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