Alors que la France bat un nouveau record de nombre de détenus dans ses prisons, 75 677 au total, la préfète du Loiret était en visite au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran. Dans plusieurs secteurs de la prison, la détention rime avec prise de responsabilités.

En France, les prisons explosent : au 1e décembre 2023, 75 677 personnes étaient détenues, pour un peu moins de 61 400 places. Dans les maisons d'arrêt, où sont incarcérés les détenus en attente de jugement, et donc présumés innocents, et ceux condamnés à de courtes peines, le taux d'occupation est de 148,5%. Il atteint ou dépasse même les 200% dans 11 établissements.

Entrer en prison n'a d'intérêt que pour en sortir. Et si possible en étant meilleur.

Sophie Brocas, Préfète du Loiret

C'est dans ce contexte que Sophie Brocas, préfète du Loiret et du Centre-Val de Loire est allée visiter le centre pénitentiaire d’Orléans-Saran (CPOS), vendredi 29 décembre 2023. C'est l'un des établissements les plus récents de France, et il affiche une volonté : rendre les détenus acteurs de leur détention. 

Une prison récente et pas (trop) surchargée

Ici, un total de 880 hommes et femmes sont accueillis dans les différents bâtiments, pour un total de 818 places, indique le directeur. Le CPOS ne fait pas exception, dans les maisons d'arrêt (une pour les hommes, une autre pour les femmes) l'occupation dépasse les 100%. 

Chez les femmes, un programme, nommé "respecto" a été mis en place. Une vingtaine, sur les 46 détenues, ont signé un contrat avec l'administration de la maison d'arrêt. En échange "on a la clé de notre cellule" résume l'une d'elles. Sur des plages horaires définies, elles peuvent en effet décider de leurs occupations. Bibliothèque, cuisine, salle de convivialité, le champ des possibles s'agrandit. 

Avoir un cadre pour mieux revenir dans la société 

"C'est une soupape, elles sont occupées donc le climat est moins tendu, et la communication meilleure entre elles" souligne une surveillante. Terminé, donc, de tourner en rond dans une cellule en broyant du noir. "Elles ont un cadre, doivent se lever le matin", et ça change tout à en croire les détenues croisées. En arrière-plan réside toujours la vie après la prison : garder des habitudes, c'est aussi pouvoir retourner vivre en société sans avoir à réapprendre tous les codes qui vont avec. 

Derrière les portes rouges qui s'enchaînent le long d'un grand couloir blanc, on y trouve plusieurs d'entre elles, autour d'une table. Au programme, un jeu de rami "ça change tout, ça nous apaise et nous donne l'impression de retrouver un peu de liberté". 

Les murs de cette pièce ont été peints au gré des talents de certaines, et le tout décoré. Les fêtes de Noël restent d'ailleurs visibles en cette fin décembre, une guirlande de papier suspendue par-ici, un bonhomme de neige collé par-là.

La lecture comme échappatoire 

Dans la bibliothèque, trois autres femmes prennent le temps d'échanger. "Je lisais déjà beaucoup à l'extérieur" affirme l'une d'elles, les cheveux tressés "celles qui n'en avaient pas l'habitude s'y mettent". Elles s'estiment plus concentrées "ça nous fait penser à autre chose". Des lectures qui résonnent parfois particulièrement avec le vécu, les ouvrages en rapport avec la justice sont souvent populaires.

Une odeur éveille aussi les papilles, la cuisine est impeccablement lavée, mais les plats concoctés laissent des empreintes olfactives. Trois fois par semaine, les déjeuners sont collectifs. Des repas préparés avec les récoltes du potager, installé dans des grands bacs, dans le couloir extérieur qui emmène jusqu'au bâtiment. 

Au centre de détention pour hommes, là où de plus longues peines sont effectuées, là aussi, on prône l'autonomie, depuis 2019, précise Laura Robin, directrice adjointe et chargée des conditions de détention. 

Comme l'ascenseur social, mais vers plus de liberté 

Le potager est bien plus grand, le nombre de détenus aussi, 186 en cette fin décembre. Des ruches et un poulailler viennent aussi s'ajouter à l'infrastructure, dont des hommes volontaires et formés s'occupent.

Dans le bâtiment, l'autonomie s'acquiert en gravissant les étages. Au rez-de-chaussée et 1er étage, les portes sont fermées, la détention classique. Au 2e, c'est "plus ouvert" explique un surveillant, mais toujours très contraint. Au dernier étage, les détenus circulent pour aller faire des activités, suivre des cours, se rendre à un parloir... Chacun regagne sa cellule entre midi et 13h, puis à partir de 18h. "Plus ils s'investissent dans leur détention, plus ils montent" résume Laura Robin. 

Le détenu sait qu'il a une personne attitrée à qui il peut s'adresser. La démarche de "surveillant acteur" permet aussi une meilleur connaissance de la population pénale.

Laura Robin, directrice adjointe du CPOS et chargée des conditions de détention

Le rôle des agents prend alors une autre ampleur. Le surveillant devient "acteur", comme le dit la formule consacrée. Une volonté du ministère de la justice. Au centre de détention, une quinzaine de détenus sont suivis par le même surveillant. Sorte de référent qui aura aussi son mot à dire lorsqu'il faut décider de remises de peines ou autres aménagements "ce qui restaure aussi l'autorité" souligne Laura Robin. 

Tout sauf la "sortie sèche"  

Depuis mars 2022, un autre projet a vu le jour, le Quartier d’Accompagnement Renforcé vers la Sortie. Quatre détenus y sont actuellement, pour une vingtaine de places. "Ils mangent ensemble, parfois nous mangeons aussi avec eux" explique l'un des surveillants, visiblement ravi de ce nouveau fonctionnement.

Il faut trouver un sens à la peine, on sait que l'enfermement 24/24h ne fonctionne pas, ni ici, ni ailleurs.

André Varignon, Directeur adjoint inter-régional des prisons

"On le sait, avec une sortie sèche, c’est-à-dire sans ressource, logement, ni travail, le risque de retour dans la délinquance est plus important" détaille Zora Benhamouda, directrice adjointe des services pénitentiaires d'insertion et de probation (SPIP) dans le Loiret.

Il s'agit donc de donner toutes les clés nécessaires pour éviter la récidive. L'investissement dans ce genre de programme peut permettre notamment d'obtenir ensuite des aménagements de peine avant la sortie. "Après, il y a aussi le choix individuel des femmes et des hommes" assure la préfète du Loiret. 

Et pour la surpopulation chronique, on fait quoi ? 

Mais alors, comment faire que les prisons cessent de recevoir de plus en plus de détenus ? En favorisant le suivi en milieu ouvert, et les peines alternatives à la prison ferme, insiste Zora Benhamouda. Comme avec les travaux d'intérêt général, ou encore le placement en structure extérieure. 

Face à une surpopulation carcérale chronique (qui a valu à la France une nouvelle condamnation de la Cour européenne des droits de l'Homme en juillet 2023), le gouvernement table sur la construction de 15.000 nouvelles places de prison d'ici à 2027.

Il faut lutter contre une pauvreté qui se transmet de génération en génération, c'est insupportable.

Sophie Brocas, préfète du Loiret et du Centre-Val de Loire

Lorsque Sophie Brocas, préfète, est interrogée sur la question, elle évoque davantage la nécessité d'agir avant l'incarcération "il faut que toute la société s'en préoccupe". Lutte contre le chômage, accompagnement à la parentalité, apprentissage de valeurs citoyennes à l'école, lutte contre les violences conjugales, mais aussi contre l'illettrisme, et un soutien à la culture, autant de "leviers" pour lutter contre la délinquance selon la représentante de l'Etat.