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Un Alsacien raconte le destin de son grand-père soldat : “J'imagine quel choc a dû être l'armistice en 1918”

Franz Wehrlé. / © Document remis
Franz Wehrlé. / © Document remis

Michel Schieber a tenu à témoigner sur un homme qu'il n'a jamais connu. Franz Wehrlé. Son grand-père, envoyé au front à 19 ans sous l'uniforme allemand. Grâce aux archives familiales, Michel a pu reconstituer le parcours de cet Alsacien, ballotté au gré de l'histoire entre la France et l'Allemagne.

Par Cécile Poure

Contrairement à Georges Borkowski dont nous avons également recueilli le témoignage, Michel Schieber, lui parle de son grand-père avec admiration mais sans trémolos dans la voix. Pour une simple et bonne raison, c'est qu'il ne l'a jamais connu. Ce qu'il connaît de lui par contre, c'est son destin, parfois ubuesque, tout comme des milliers d'Alsaciens, ballotté au gré des conflits entre l'Allemagne et la France. Particulièrement lors de la Première Guerre mondiale. Le bouleversement de toute une vie.
 
 

"J'imagine quel choc psychologique ça a dû être"

Franz Wehrlé est né en 1895 à Riedisheim. A 19 ans, il est mobilisé dans l'armée impériale allemande comme tous les Alsaciens restés au pays et envoyé sur le front de l'Est. Ces clichés pris par Franz dans les tranchées en sont un témoignages précieux.
 

Photos prises par Franz Wehrlé sur le front de l'Est


"Je ne sais pas si mon grand-père parlait beaucoup de la guerre. J'imagine qu'il devait être assez discret là dessus. Je sais qu'il était dans l'infanterie. Il a dû voir des choses atroces. Il a par contre tout gardé. Carnets de guerre, correspondance, photos. Ça marque un homme."
 
En 1918, Franz revient indemne du front.  "Il a alors été promu sous-officier et décoré de la croix de fer, après avoir passé quatre ans en Russie, en Bulgarie et en Roumanie." Il devient donc français. Il s'appellera désormais François [les autorités imposent la francisation des prénoms, ndlr]. "Il n'avait rien connu d'autre que l'Allemagne. J'imagine ce que ça dû être à son retour. Quel choc psychologique ça a été. Sa famille est là mais tout le reste a changé. Le drapeau, le contexte. J'imagine que mon fils qui a 19 ans vive aujourd'hui la même chose. C'est ahurissant."


J'imagine que mon fils de 19 ans vive aujourd'hui la même chose. C'est ahurissant.


Ce témoignage n'est donc pas tant un hommage à un grand-père chéri et aujourd'hui disparu. Mais un rappel d'une situation dantesque que des milliers d'Alsaciens ont vécu. "L’histoire de mon grand-père ressemble à celles de tous ces Alsaciens, allemands en 1914 et qui devinrent français en 1918. Devoir, après quatre ans de guerre, changer de nationalité, de langue administrative, de culture. Cela devait être rude pour des gens sortant tout juste de l'adolescence."
 

" Il voulait juste vivre en paix " 

Contrairement à son compatriote Frederic , Franz ne vit pas mal le retour dans le giron français. Ni bien ni mal pour tout dire. Une fois le choc passé "il faut continuer à vivre"." Mon grand-père était surtout profondément alsacien. C'était l'intellectuel de la famille. Une famille pauvre. Il parlait français, allemand et alsacien. Ça aide. Et ça lui a donné une ouverture d'esprit certaine." 

Il faut continuer à vivre

Franz ou plutôt François, doit désormais mener un autre combat : obtenir la nationalité française pour ses parents.
 

Des démarches fastidieuses. "Une partie de la famille était allemande. Il s'est battu pour qu'elle soit reconnue comme française et puisse rester vivre en Alsace." Combattre contre la France puis pour l'intégrer. L'histoire est parfois bête à pleurer. "De ce que je sais de lui, c'était un homme qui n'avait pas la fibre nationaliste. Il voulait simplement vivre en paix. Il voyait ces aller-retour entre la France et l'Allemagne comme absurdes. En plus, pour ses affaires [il était grossiste en chaussures à Mulhouse, ndlr], ce n'était pas bon."  Finalement, pour Franz " la guerre 39-45 a été plus traumatisante que la précédente même s'il ne l'a pas vécue de front."
 
Franz dans les années 30 à son bureau
Franz dans les années 30 à son bureau
 

"En 1918, on disait c'est la der des der. Regardez ce qui s'est passé ensuite"

Le père de Michel Schieber était un geek avant l'heure. L'histoire l'en remercie. Les photos de son père Franz, les kodak des tranchées, sa correspondance, son carnet militaire : il a tout numérisé. Et gardé précieusement. Comme un butin de guerre.
 
Michel et sa grand-mère en 1963
Michel et sa grand-mère en 1963

Aujourd'hui si Michel ressort les archives familiales c'est dans un but bien précis. Témoigner des absurdités de la guerre.

Moi je n'ai pas envie de mettre un uniforme et de me battre contre des gens qui ne m'ont rien fait

" Vous savez en 1918, on disait c'est la der des der. Regardez ce qui s'est passé par la suite. Cela fait 70 ans que l'ont vit en paix mais je ne suis pas certain que ce soit éternel. On vit des périodes troubles comme avec la Yougoslavie par exemple. Il nous faut tirer les leçons de l'histoire." Car si 1918 signe la fin de l'horreur, elle ne signe pas celle des horreurs. "Moi, j'ai franchement pas envie qu'on me mette un uniforme et qu'on me demande de me battre contre des gens qui ne m'ont rien fait. Car c'est bien ce qu'il s'est passé." Ce qui se passe à chaque fois. "Y aura certains d'autres conflits à l'avenir. Je préférerais ne pas les vivre." Nous non plus.
 

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