Féminisme : quand les divergences entre courants se transforment en violence lors de manifestations

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Écrit par Florence Grandon .

Les féministes se déchirent depuis des décennies sur des questions idéologiques, entre abolitionnistes ou non. Mais depuis quelques années, les manifestations deviennent un lieu d'agressivité de certaines femmes qui ne supportent pas la présence de courants différents du leur. Exemple à Strasbourg.

Aliénor Laurent n'en revient toujours pas. La coprésidente d'Osez le féminisme 67 s'est rendue samedi 19 novembre 2022 à la manifestation contre les violences faites aux femmes, organisée par les collectifs Nous Toutes, Nous Toutes Unistra et Dis bonjour sale pute. Elle y était avec d'autres militantes de son association, munie d'un drapeau avec leur logo pour participer à ce rendez-vous important pour beaucoup de femmes et de militantes chaque année.

Vers la fin de la manifestation, un moment de recueillement et de silence a été observé par tous les manifestants, le temps d'égrainer le nom des femmes mortes sous les coups de leurs conjoints depuis le début de l'année 2022.

Et à ce moment-là, les militantes d'Osez le féminisme sont prises à partie par celles du collectif Nous toutes Unistra. Ces dernières leur demandent de baisser leur drapeau puis l'une d'elles les invective : "cassez-vous, on ne veut pas manifester avec des putophobes comme vous". Le service d'ordre arrive ensuite et quatre femmes ordonnent aux militantes de baisser leur drapeau "parce qu'il gêne" ou de partir.

Les sept militantes d'Osez le féminisme refusent d'obtempérer, elles restent dans la manifestation mais elles gardent ensuite leur drapeau baissé, choquées et furieuses.

De leur côté, les porte-paroles de Nous Toutes Unistra disent ne pas avoir demandé aux militantes d'Osez le féminisme de sortir de la manifestation, mais juste de baisser leur drapeau. "On ne veut pas d'abolitionnistes dans nos luttes. L'abolitionnisme est une violence contres les femmes", explique Noémie, l'une des porte-parole du collectif strasbourgeois.

Pour comprendre ce qui oppose ces deux militantismes, il faut essayer de les définir.

Abolitionnistes

Osez le féminisme est une association qui existe depuis 2009. Comme Le mouvement du Nid, SOS femmes solidarités et le CIDFF, ainsi que le parti communiste et les syndicats CGT et Solidaires par exemple, elle est pour l'abolition de la prostitution et de la pornographie.

Ce qui veut dire : pour la pénalisation des clients et des proxénètes, mais pour la dépénalisation des prostitué.es, comme c'est désormais prévu par la loi de 2016. Les abolitionnistes demandent juste l'application de cette loi, pour que les clients soient vraiment poursuivis (ce qui est très rarement le cas).

La loi de 2016 prévoit des amendes ou des stages de sensibilisation aux violences subies par les femmes. Elles demandent aussi un accompagnement des prostitué.es pour une meilleures réinsertion pour sortir de la prostitution. Osez le féminisme aide financièrement 60 personnes "survivantes de la prostitution" pour leurs démarches en justice et aussi leur réinsertion.

Nous militons pour l’abolition de la prostitution et de la pornographie, freins à la liberté sexuelle de chacune et de chacun.

association Osez le féminisme

"Nous militons pour l’abolition de la prostitution et de la pornographie, freins à la liberté sexuelle de chacune et de chacun. Nous aspirons à ce que soient garantis les mêmes droits pour tou-te-s et militons pour l’application pleine et entière de la loi votée en 2016 en France : par un accompagnement des filles et des femmes victimes vers une sortie du système prostitueur, la pénalisation des acheteurs d’actes sexuels et la lutte contre le proxénétisme."

La pornographie est le deuxième axe de cet abolitionnisme : elles militent pour que le secteur applique la loi, pour par exemple retirer les vidéos de viols des plateformes et pour que les producteurs qui contreviennent à la loi soient poursuivis. Osez le féminisme est partie civile dans le procès contre la plateforme Jacquie et Michel.

Les abolitionnistes ne veulent pas que la prostitution soit légalisée, comme en Allemagne ou en Hollande par exemple (modèles règlementaristes). "Dire que les femmes ont le droit de se vendre, c’est masquer que les hommes ont le droit de les acheter", rappelle Ursula Le Menn, porte-parole nationale d'Osez le féminisme en citant Françoise Héritier.

Non-abolitionnistes

Nous Toutes, Nous Toutes Unistra (à l'université de Strasbourg), les collages féministes de Strasbourg sont des collectifs féministes qui ne sont pas abolitionnistes. Elles ne se disent pas non plus toutes règlementaristes (pour la légalisation de la prostitution comme en Allemagne ou en Hollande).

Elles prônent le droit pour les femmes et les hommes qui le souhaitent de pratiquer la prostitution, et donc elles demandent à ce que cette activité soit encadrée par le droit du travail pour que les prostitué.es ne soient plus dans l'illégalité. Ces militantes sont aussi ouvertement contre les associations abolitionnistes.

"Nous luttons contre l’abolitionnisme que nous considérons comme une violence faite aux femmes, aux minorités de genre, aux travailleurs/travailleuses du sexe", explique Noémie, du collectif Nous Toutes Unistra.

La prostitution est un travail comme un autre.

collectif Nous Toutes Unistra

"On parle souvent des violences faites dans le milieu pornographique/du travail du sexe, mais interdire ce travail, c’est empêcher les travailleur·euse·s du sexe de signaler ces violences et ainsi les y exposer davantage", précise le collectif dans un communiqué. "Mais évidemment nous nous battons contre le proxénétisme et le trafic d’humain. La pornographie, la prostitution ne se résument absolument pas aux violences. C’est un travail comme un autre. Le travail du sexe est un choix, il fait partie du droit à disposer de nos corps, tout comme l’IVG."

Nous Toutes Unistra est signataire d'un appel à la coordination féministe qui demande notamment la fin de la pénalisation des clients des prostitué.es et l'abrogation de la loi de 2016.

Manifestations séparées

Les militantes d'Osez le féminisme n'ont pas de problème avec les divergences idéologiques. "Les désaccords idéologiques ont toujours existé", explique Ursula Le Menn. "Mais il y a une escalade depuis quelques années, partout en France, envers plusieurs associations féministes. En Alsace, c'est Osez le féminisme qui est visé, parce que nous sommes très actives."

"Ce qui pose problème, c'est la violence qu'on rencontre lors des manifestations", dit Aliénor Laurent. "On est constamment harcelées par des individus qui appartiennent à ces collectifs. Nos drapeaux ou banderoles sont masqués, on nous hue parfois. Mais les insultes c'est la première fois, et c'est la première fois aussi qu'on nous hurle de partir d'une manifestation contre les violences faites aux femmes. Moi, elles m'ont privé de ce moment de commémoration des victimes. Et on s'est senties comme des parias d'être agressées publiquement comme ça !"

Mercredi 23 novembre, abolitionnistes et non abolitionnistes ont appelé à manifester séparément devant le Parlement européen contre la tenue d'une conférence anti-avortement pendant la session plénière, à l'initiative d'euro-députés conservateurs. Les féministes étaient 80 devant le parlement, mais l'ambiance n'était pas au rendez-vous. "C'est dommage d'en arriver là, ça divise le combat. Alors que nous sommes toutes pour la défense du droit à l'avortement !", raconte Aliénor Laurent.

Samedi 26 novembre, une manifestation contre les violences faites aux femmes aura lieu à Strasbourg, à l'appel du Planning Familial. Osez le féminisme 67 se pose encore la question de la participation de ses militantes, pour être sûres qu'elles puissent manifester en toute sécurité, elles se rapprocheront sans doute des autres associations abolitionnistes, qui ne se font pas embêter. "Moi je n'irai pas manifester samedi parce que je ne veux pas revivre ça. Et c'est grave d'en arriver là", explique Aliénor Laurent.

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