Attaque mortelle d'un fourgon pénitentiaire : témoignage d'un gardien en charge des extractions de détenus

Après l'attaque d'un fourgon pénitentiaire dans l'Eure et la mort de deux agents, les gardiens sont mobilisés devant le centre de détention de Villenauxe-La-Grande (Aube). Choqué par ce drame, un membre de l'équipe locale de sécurité pénitentiaire, en charge des extractions, a accepté de témoigner sur son quotidien.

L'attaque du fourgon pénitentiaire dans l'Eure a choqué Marc (prénom d'emprunt) et ses collègues de l'équipe de sécurité du centre de détention de Villenauxe-la-Grande dans l'Aube. "Je suis resté devant la télé jusqu'à trois heures du matin, à regarder en boucle la vidéo de l'agression. Ils ont tiré et tué mes collègues alors qu'ils avaient déjà récupéré le détenu. Ils les ont tués de sang-froid. J'ai été très affecté. Ça aurait pu être moi ".

Sécurité pénitentiaire : "Les gros bras"

Marc a trente ans. Il travaille au centre de détention de Villenauxe-La-Grande dans l'Aube depuis deux ans et demi. Il est fier de son métier. "J'ai suivi une formation complémentaire sécurité à l'École Nationale de l'Administration Pénitentiaire. Avant, je travaillais à l'intérieur de la prison. J'étais agent d'étage, et je m'occupais d'accompagner les détenus à leurs différentes activités. Mais avec cette formation sécurité, j'ai intégré l'équipe locale de sécurité pénitentiaire".

Dans l'équipe de sécurité, ses prérogatives changent, il est armé. Il a pour mission d'assurer la sécurité. Il procède notamment à l'extraction de détenus. Mais ce ne sont pas ses seules responsabilités. Quand il y a un problème de sécurité à l'intérieur de la prison, une bagarre, il intervient. S'il faut fouiller une cellule, il intervient. "Nous sommes un peu "Les gros bras"'', admet-il.

Tension permanente

Ce centre de détention de l'Aube héberge 405 détenus. Les agents formés se répartissent les extractions. Il y en a deux par jour. Une le matin, l'autre l'après-midi. "Il y a plusieurs types d'extraction. Des fois on emmène le détenu au tribunal. Parfois, on le transfère dans un autre centre de détention. Souvent, on les escorte à l'hôpital de Troyes, à une heure de route". 

En fonction du niveau de dangerosité du détenu, la composition de l'escorte change. Deux agents pénitentiaires pour un déplacement classique, des agents aidés de forces de l'ordre pour des individus plus dangereux, et seulement des forces de l'ordre pour les cas les plus difficiles.

Le planning des extractions judiciaires est déterminé à l'avance, excepté les urgences, et les jours se ressemblent. Les agents arrivent à la prison le matin. Ils s'arment. Ils récupèrent le détenu et l'emmènent où il doit aller.

Ils traversent la ville sous le regard de la population, intriguée par leurs armes, leur tenue bleue, le détenu menotté. "Nous sommes formés à faire ce métier en respectant la sécurité, nous explique Marc. On est armé, et il faut faire attention quand on est en ville. Les gens nous regardent, mais on a pour consigne de ne pas parler, de ne pas stagner. On reste serein, concentré sur notre travail". Une fois leur mission accomplie, ils reviennent à Villenauxe-La-Grande et déposent leurs armes. L'après-midi, ils feront une nouvelle extraction programmée, à moins d'une urgence.

Violence qui augmente

Les décisions d'extractions arrivent à tout moment. Une bagarre dégénère, un détenu est blessé, il faut l'emmener à l'hôpital, des agents pénitentiaires classiques doivent l'accompagner. Marc est critique. " On n'est pas à l'abri d'un problème. Parfois les détenus ne veulent pas se faire soigner par un médecin femme, parfois certains ont des problèmes d'addiction. Il faut pouvoir gérer, savoir réagir. Avec ce qui vient de se passer, on ne peut pas continuer comme ça". 

La violence lors de l'attaque du fourgon dans l'Eure ne fait que confirmer ce que constate Marc au quotidien. Il n'a que trente ans, mais pointe pourtant un changement de mentalité chez les délinquants. " Les délinquants sont très violents. Ils ont abattu les agents pénitentiaires froidement. Je ne sais pas s'ils avaient sorti leur arme de poing, mais c'est insupportable. Ils les ont pris pour cible. Notre direction doit prendre la mesure de ces changements de mentalité et renforcer la sécurité". La balle se trouve selon lui dans le camp de la direction de l'administration pénitentiaire.

Comme beaucoup de leurs collègues de l'administration pénitentiaire, les gardiens de Villenauxe-La-Grande se sont mobilisés le 15 mai devant le centre de détention en soutien à leurs collègues de l'Eure, et pour demander un renforcement des règles de sécurité. Marc en a discuté avec ses deux collègues. Ils sont concernés au quotidien par la prise en charge des détenus dans des conditions de sécurité parfois limites. Selon leur expérience, plusieurs points peuvent être améliorés.

Souvent, nous devons escorter des détenus pour des raisons médicales, parfois pour un simple mal de tête. Il faut limiter les extractions.

Marc

surveillant de prison

Tout d'abord, ils souhaitent que soient limitées les extractions : "Il nous arrive d'escorter un détenu à l'hôpital pour simplement signer un document. C'est inacceptable. On peut faire autrement, en utilisant la visio". Il faudrait pour cela mettre en place une meilleure coordination entre le service médical de la prison et le service pénitentiaire. "Souvent nous devons escorter des détenus pour des raisons médicales, parfois pour un simple mal de tête. Il faut limiter les extractions." En outre, ils veulent au moins trois gardiens pour chaque extraction.

L'attaque du fourgon de l'Eure leur révèle leur vulnérabilité : "Franchement, si on est attaqué, avec des 9mn, on ne peut pas se défendre. On ne fait pas le poids. Il nous faut d'autres armes". Ils préconisent d'armer tous les gardiens des Equipes Locales de Sécurité Pénitentiaire avec des armes lourdes.

Enfin, ils considèrent qu'il est inacceptable d'accepter des transferts par des gardiens pénitentiaires non armés et non formés. Cela devrait selon eux être interdit, car il n'existe pas d'extraction anodine et on n'est jamais à l'abri d'un dérapage. "Il y a quelques années, les gardiens qui assuraient les extractions n'étaient pas armés. Aujourd'hui, c'est inimaginable".

L'exercice du métier change. Pour autant, Marc C. n'a pas peur. En travaillant dans la sécurité, il sait qu'il prend des risques, qu'il doit toujours être vigilant : "Je ne regrette pas d'avoir choisi ce métier. Mais je pense que nous devons tirer tous les enseignements de ce terrible drame pour améliorer les conditions de sécurité. La base, quelles que soient les circonstances, est de toujours rester en alerte".