"C'est terrible ce qu'on inflige aux enfants" : le cri du cœur d'une mère à la rue avec ses enfants

Depuis le mois de mars, Santi et ses deux enfants alternent entre les nuits "à droite à gauche" chez des amis et d'autres à la gare de Strasbourg. Âgés de 8 et 15 ans, ses enfants s'efforcent d'aller systématiquement à l'école mais la situation se complique de jour en jour.

Elle ponctue chacune de ses prises de parole d'un long soupir, comme si elles lui demandaient un effort considérable. Santi était pourtant quelqu'un qui avait "le sourire accroché aux lèvres" il y a quelques mois. "Je me souviens encore d'une femme pleine d'énergie, qui n'avait jamais une baisse de moral malgré tout ce qui lui tombait dessus, rapporte Elise Texeira, parent d'élève à l'école de la Ziegelau à Strasbourg, où est scolarisée la fille de Santi. Je ne l'avais jamais vue pleurer."

Aujourd'hui, les larmes coulent plus facilement. Les journées de Santi sont toutes guidées par une seule et même question : où va-t-elle dormir ? "On dort à droite, à gauche, chez des gens, des amis. Mais on a aussi passé beaucoup de nuits à la gare. Les enfants ont vu des choses qu'ils n'auraient pas dû voir..." En dépit de ce quotidien plein d'incertitudes, Ajsel, 8 ans, et son frère âgé de 15 ans, ne ratent pas une journée d'école. "Mais ils sont stressés, et me demandent souvent : pour combien de temps encore, maman ?

Le calvaire de Santi et de sa famille, arrivés en France en 2017 après avoir fui l'Albanie, a commencé en 2022. L'administration française lui propose alors de rejoindre un hébergement d'urgence pour familles précaires à Geispolsheim (Bas-Rhin).

Un "chemin de croix" administratif

Très vite, Santi et les siens prennent conscience de "l'enfer" dans lequel ils vont être plongés. "On voyait tous les jours des bagarres, des coups de couteau, des agressions. Ma fille a vu des choses qui la faisaient pleurer. Il y a même un psychologue qui venait voir les enfants là-bas, car ils étaient tous en état de choc". 

En février, Santi décide de tout plaquer et de quitter cet hébergement. "Ce n'était plus possible pour elle, car en plus de toutes les violences, l'endroit était situé à 1h30 de l'école, donc il fallait tous les jours marcher 30 minutes pour arriver au bus, puis prendre deux trams, et de nouveau marcher, le tout avec une enfant de 8 ans, estime Delphine Bernard, du collectif Pas d'enfant à la rue 67, qui accompagne la famille de Santi. La petite arrivait à l'école épuisée, évidemment."

Mais ce qui devait être provisoire devient rapidement son quotidien. Le 10 février 2023, Santi reçoit une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) sous 30 jours. La préfecture rejette ainsi sa demande de titre de séjour et lui enjoint de retourner dans son pays natal. "Mais ce n'est pas possible pour moi de rentrer en Albanie, ce serait trop dangereux, confie-t-elle. Et ma vie est en France maintenant."

Une vie construite et organisée en France, c'est ce que jugera le tribunal administratif de Strasbourg dans sa décision du 21 juillet, dans laquelle il enjoint la préfecture d'annuler l'OQTF et de fournir un titre de séjour à Santi : "Les pièces démontrent un investissement exemplaire, d'excellents résultats scolaires" pour les enfants, qui sont "intégrés au système scolaire français". Une décision contestée par la préfecture, qui a fait appel. 

Si Santi reçoit immédiatement un récépissé lui permettant de trouver un travail et un logement pour l'été, la préfecture n'a toujours pas donné de titre de séjour à Santi. Celle-ci se retrouve ainsi de nouveau à la rue depuis début septembre. "Sans titre de séjour, c'est très compliqué de trouver du travail ou un logement", affirme Maître Christine Mengus, qui estime que sa cliente est un "modèle d'intégration"

Des parents d'élèves mobilisés mais inquiets

Loin de ces querelles d'adulte, les enfants de Santi vont toujours à l'école tous les jours, mais de plus en plus difficilement. "Ils ne comprennent pas pourquoi ils sont obligés de dormir à la gare alors que leurs copains rentrent chez eux au chaud. Ma fille, surtout, pleure tous les jours en ce moment avant d'aller à l'école. Ils se souviennent qu'il y a un an, on était une famille normale, on lisait des livres ensemble, on sortait faire des promenades. Ça n'existe plus pour nous tout ça."

Il devient surtout difficile de faire comprendre aux enfants les raisons de leur vie d'errance. "Ma fille m'a dit que j'étais méchante un jour. Que c'était de ma faute si on était ici, à la gare. Et moi, je finis par me sentir coupable. Je suis une maman qui n'est pas capable de donner le minimum à ses enfants, un toit..." La situation se ressent même en classe, d'après Elise Texeira : "Ma fille m'a dit, la dernière fois : "Maman, Ajsel n'est plus pareille. Elle ne joue plus. Qu'est-ce que je lui ai fait ?". Alors, je lui explique toute la situation. Mais les enfants ne comprennent pas de manière générale, ça les dépasse qu'un autre enfant puisse dormir à la rue. Ils ont conscience que ça aurait pu leur arriver à eux."

On se sent démunis car on a l'impression d'avoir épuisé toutes les possibilités

Fanny Taulou, déléguée de parents d'élèves

Les parents d'élève de l'école de la Ziegelau, où est scolarisée Ajsel, se sont d'ailleurs beaucoup mobilisés pour soutenir Santi et sa famille. Certains d'entre eux ont hébergé Santi quelques jours ou quelques semaines. Ils ont également adressé une lettre à la Ville de Strasbourg et à la préfecture du Bas-Rhin, puis ont occupé l'école le 20 juin devant "l'absence de solution malgré l'alerte". "Le plus dur, ça a été le retour à la rue de Santi en septembre et la procédure en appel de la préfecture, raconte Fanny Taulou, déléguée de parents d'élèves. Après des semaines de luttes et surtout après avoir vu une issue heureuse, on avait l'impression que tout repartait à zéro. On se sent démunis, car on a l'impression d'avoir épuisé toutes les possibilités qu'on avait".

Le 10 novembre avait pourtant lieu un "goûter solidaire" à proximité de l'école, invitant aux dons pour "soutenir la famille". La mobilisation se poursuit, donc, et c'est essentiel selon Delphine Bernard, du collectif Pas d'enfant à la rue 67. "Nous voyons de nombreux cas d'enfants à la rue dans le Bas-Rhin, et c'est fondamental de favoriser les réseaux de proximité autour de la famille. Que les enseignants, la direction de l'école, les parents puissent échanger et s'organiser pour venir en aide à la personne."

Santi n'en démord pas, d'ailleurs : "Sans tous ces gens qui m'ont soutenu, je ne serais pas là aujourd'hui. Ils me disent tous les jours : ne lâche rien, essaie encore...Alors je continue, même si c'est dur de voir tous les jours mes enfants dans la rue, et même ceux des autres, parce que j'en vois des petits à la gare, dans leurs poussettes, qui agrippent leur maman en pleurant. C'est terrible ce qu'on inflige aux enfants... " Santi s'interrompt. Elle doit mettre fin à l'entretien : elle est attendue à la Croix Rouge pour une distribution de repas. Elle y est bénévole et tient à assurer ses permanences deux fois par semaine. Même depuis qu'elle est à la rue.