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TEMOIGNAGES - Maison des associations de Strasbourg: “La plainte pour harcèlement sexuel, c'était notre ultime recours”

Les plaignantes ont toutes trois travaillé au sein de la Maison des associations de Strasbourg. / © France 3 Alsace
Les plaignantes ont toutes trois travaillé au sein de la Maison des associations de Strasbourg. / © France 3 Alsace

Les trois femmes qui ont porté plainte pour harcèlement sexuel à l'encontre de Patrick Gerber, directeur de la Maison des associations de Strasbourg, témoignent de difficultés pour se faire entendre. Huit mois à alerter l'administration jusqu'à l'hôtel de police.

Par ML et CP

Jointe par téléphone, la jeune femme qui veut rester anonyme a la voix qui tremble. Mais pas trop. Elle nous raconte le parcours qui l'a amenée, en mars et avec deux autres femmes, à porter plainte pour harcèlement sexuel contre le directeur de la Maison des associations de Strasbourg. "Ultime recours", précise-t-elle.

En juillet 2018, elle a rapporté à sa hiérarchie des propos et gestes déplacés de la part de Patrick Gerber, 54 ans. Ce dernier est mis à pied depuis le 1er avril 2019 et entendu dans le cadre d’une garde à vue lundi 6 mai. Entre les deux événements, huit mois se sont écoulés au cours desquels les plaignantes assurent avoir multiplié les démarches, auprès du conseil d’administration ou de la médecine du travail. 
 
 
«On s'est senties abandonnées, en souffrance, on ne savait plus quoi faire, assure celle que l’on nommera Louise pour garantir son anonymat (tous les noms de témoins ont été changés pour les mêmes motifs). Je ne pensais pas qu'on en arriverait jusque-là, jusqu'à la justice. Et encore sans garantie. C'est ça qui est dramatique
 

"Une dizaine" de témoignages


Les trois femmes (une stagiaire, Isabelle, une ancienne employée, Nathalie et Louise, chargée de projet qui a officiellement remis sa démission sous forme de prise d'acte, refusant de signer une clause de confidentialité) dénoncent des faits similaires: gestes inappropriés, réflexions sur le physique, questions intimes... Certaines ne se connaissaient pas avant la mise en place de leurs démarches, assurent-elles.
 

Je ne suis pas spécialement confiante dans la procédure. Ces affaires-là sont toujours très compliquées mais notre dossier est solide. Les témoins sont nombreux. Une dizaine. Et tous corroborent nos accusations.
Louise, une des plaignantes


Car les propos et gestes rapportés par les plaignantes (voir les témoignages recueillis par Rue89 Strasbourg, à l’origine de la médiatisation de l’affaire) seraient connus au sein de la petite équipe de la Maison des associations. A l’été 2017, peu après sa prise de poste, Nathalie se confie ainsi à une collègue sur les comportements qui ont fait qu’elle n’a "plus jamais osé travailler autrement qu’en pantalon". "Je lui ai tout racontéLà, elle me regarde et elle me fait: «Ah, bah tu n'es pas la première.»"
 

Comportement inappropriés


Sans pour autant dénoncer des cas de harcèlement proprement dit, plusieurs personnes témoignent ainsi d'une gêne au sein de la structure. "Il y a toujours eu des petites bribes, confirme Mickaël, un employé de la MDAS. Il y a plusieurs personnes qui, au fil du temps, me disaient: «Je n’ai pas envie de prendre l’ascenseur avec», ou «Je mets un gilet». Pas des événements qui sont extrêmement importants, mais des indices."
 

Mes collègues s'arrangeaient pour que je ne me retrouve jamais seule avec lui.
Nathalie, une des plaignantes


Les comportements de certaines salariées s’adaptent. Camille, qui ne fait pas partie des plaignantes, mais qui a travaillé au sein de la Maison des associations en même temps que certaines d’entre elles, affirme ainsi avoir "complètement changé [sa] façon de [s’]habiller" et "proscrit tout ce qui est jupe, décolleté" au travail. Après avoir parlé à ses collègues, Nathalie assure avoir trouvé une écoute. "On a mis une espèce de bouclier humain autour de moi, détaille-t-elle. Mes collègues s'arrangeaient pour que je ne me retrouve jamais seule avec lui."
 

On m’a expliqué que c’était connu qu’il était comme ça, Moi je ne pouvais pas en rester là, ce n’était pas possible.
Isabelle, une des plaignantes


Quand elle quittera la structure, Nathalie n’aura toutefois pas encore porté plainte. "Ce qui m'a vraiment foutu mal à l'aise, aussi, quand j'ai quitté la Maison des associations, c'est de me dire que finalement j'étais en train de faire comme les autres. Que je n'arrivais pas à aller au bout parce que j'étais seule et parce que le CIDFF [Centre d’Information des Droits des Femmes et de la Famille, NDLR] me l'avait dit: "C'est clairement votre parole contre la sienne, vous allez y laisser des plumes." Et moi, je n'avais pas la force de me lancer toute seule là-dedans."
 

En juillet 2018, c’est donc Isabelle, alors en stage au sein d’une association, qui s’ouvre de propos et de contacts non désirés de la part de Patrick Gerber. "On m’a expliqué que c’était connu qu’il était comme ça, rapporte-t-elle. Moi j’étais là: "OK, donc tout le monde est au courant mais personne ne dit rien. C’est super, donc en fait tout le monde cautionne." Moi je ne pouvais pas en rester là, ce n’était pas possible. Parce que moi, j’aurais aimé qu’on me prévienne, aimé savoir."
 

Enquête interne


Quelques jours plus tard, elles parlent à l’administration, qui ouvre une enquête interne. "J'ai vraiment l'impression à ce moment-là, d'avoir une écoute et de me dire: "Ouais, super, il va se passer un truc, c'est génial", reconnaît Nathalie, qui témoigne alors. Et en fait, rien."  La démarche aboutit, fin août, à un blâme à l’encontre de Patrick Gerber. C’est "la seule décision qu'il nous a été possible de prendre, nous administrateurs", a affirmé lundi au téléphone Mathieu Cahn, adjoint au maire de Strasbourg et membre du CA.

Nous avons alors saisi l’inspection du travail et la médecine du travail. Rien ou pas grand-chose. Aucun soutien psychologique.
-Louise

"Ça nous a fait un choc, assure Louise. Sans compter qu'il était question aussi de faire un coaching d'équipe pour régler un dysfonctionnement collectif. Et de laisser la porte de son bureau ouvert. Nous avons alors saisi l’inspection du travail et la médecine du travail. Rien ou pas grand-chose. Aucun soutien psychologique alors que toute l'équipe était ébranlée, que nos conditions de travail étaient déplorables. Moi, j'ai fini en arrêt."

"Ils l’auraient rappelé à l’ordre, il aurait suivi un stage et j’aurais un soutien psychologique, c’est bon, l’affaire elle s’arrêtait là, regrette également Isabelle. Il n’y a eu aucune prise en charge, aucun retour." Finalement, un stage de sensibilisation a été effectué auprès du personnel de la Maison des associations, sur recommandation de l’inspection du travail.

Interrogé par Rue89 Strasbourg, fin mars, Patrick Gerber s'était dit "dévasté" par les accusations de ses collaboratrices. "Il y a eu une enquête interne, j’ai été blanchi", réagissait-il alors, précisant qu'auparavant,"aucune femme ne [lui avait] jamais fait remonter quelque élément que ce soit sur des propos qui auraient pu prêter à ambiguïté".

Dépôt de plainte


C’est en effet après le dépôt des plaintes de Nathalie, Isabelle et Louise, que Patrick Gerber sera mis à pied le 1er avril. "Ce qui est fou, c’est que tant qu’il n’y a pas de plainte au pénal, il n’y a pas de prise de conscience, déplore Isabelle. C’est comme si, si on n’était pas allées jusqu’à la plainte, les faits n’étaient pas vraiment graves, ou que ce n’était pas sérieux."

"Il y a une zone d'ombre sur le harcèlement sexuel, développe Louise. Nous, ce qu'on a vécu c'est plus un climat hyper malsain, des réflexions à caractères sexistes, des gestes déplacés, des regards insistants, des propositions à peine voilées, des allusions sexuelles. Au début, on se disait en riant : "Pouah, il est vraiment dégueu !". Mais au bout du compte, on n'avait plus du tout envie de rire. A la longue, ça nous a profondément touchées, affectées. On en souffre encore."
 

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