Strasbourg : la carte bourrée de détails d'Alexis Carlier, alias Alcatela, remporte un grand succès

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Passionné de cartes et de transports depuis tout petit, Alexis Carlier dessine des cartes de ses villes préférées en partant du tracé des métros et tramways. Sous son pseudonyme d'Alcatela, il a diffusé sur ses réseaux sociaux une carte de Strasbourg (Bas-Rhin), le mercredi 8 décembre : elle est très partagée.

Mélangez la passion des cartes, la passion des transports, et la passion du dessin. Vous obtenez alors une carte d'Alcatela.

Alexis Carlier - de son vrai nom - est âgé de 25 ans. Il travaille pour Île-de-France Mobilités (ex-Syndicat des transports d'IDF), et pratique sa passion, ou plutôt ses passions à côté.

Il en ressort des cartes au format A3 très colorées, qui fourmillent de détails, comme celle de Montpellier (Hérault). Alcatela a croqué ses villes préférées, en partant à chaque fois des voies de métro ou de tramway. Depuis le mercredi 8 décembre 2021, au terme d'une soixantaine d'heures de travail, on peut contempler (et même acheter, c'est bientôt Noël) sa vision d'artiste de Strasbourg (Bas-Rhin, voir la portion de ville sur la carte ci-dessous).


France 3 Alsace a pu s'entretenir avec cet artiste passionné originaire de Lyon (Rhône), qui a étudié à Toulouse (Haute-Garonne), et qui vit depuis 2019 à Paris (Île-de-France) où il "s'occupe du RER". En effet, il a "toujours travaillé de près ou de loin sur la question des transports. C'est une passion professionnelle : j'ai fait des études en sciences politiques et urbanisme car j'ai toujours adoré les plans, les cartes... C'est pour ça que je travaille aujourd'hui sur les enjeux politiques du RER." Assez loin de Strasbourg, donc.

Si tu n'arrives pas à dormir, dessine

Mais revenons au début : à l'enfance d'Alcatela. "Depuis que je suis petit, je dessine ce genre de cartes." Des villes imaginaires, à l'origine. "En fait, j'ai de gros problèmes de sommeil. Je suis un tout petit dormeur, depuis toujours. Je dessine donc beaucoup le soir pour m'occuper. J'avais dessiné une énorme ville, où toutes les villes étaient connectées les unes aux autres. Il s'agissait d'un pays imaginaire dont la capitale s'appelait Alcatela. C'était la contraction de plein de lettres de gens de ma famille." D'où ce pseudonyme.


Alcatela a continué ses cartes en amateur, "sans jamais avoir fait d'études dans ça". Lorsqu'il charbonnait pour décrocher son diplôme à Sciences Po Toulouse, il vivait au-dessus de La Mucca, une papeterie. "J'étais descendu montrer mes dessins au directeur, lui demander s'il y voyait un potentiel. Il m'a suggéré de faire Toulouse, et de revenir le voir pour proposer l'affiche à la vente, en vitrine. C'est à partir de là que ça a commencé." Le bouche à oreille - avec un tweet d'Anne Hidalgo qui a beaucoup aimé son plan du métro - a fait le reste.

Il a même fini par ouvrir une boutique en ligne, où une carte coûte une trentaine d'euros. "Je n'ai jamais cru que ça allait se vendre : personne, moi le premier, ne comprend pourquoi ça marche autant. J'ai commencé à faire les autres villes que je connaissais bien, dont celles où j'avais vécu à l'étranger [il a beaucoup voyagé; ndlr]. Et maintenant, je fais les villes les plus demandées." Or, Strasbourg revenait souvent (voir le résultat publié par Alcatela sur son compte Twitter, ci-dessous).

Dessine-moi un kébab (ou une cathédrale)

Comme pour ses autres cartes, Alcatela a fait appel aux internautes strasbourgeois et strasbourgeoises pour lui suggérer leurs adresses favorites, de quoi "meubler" sa carte. "C'est la magie des réseaux sociaux : tout n'est pas à jeter au XXIe siècle. C'est complètement collaboratif, j'adore ça. Ça permet que tout le monde ait un souvenir sur la carte." Et il a appris des choses au passage. "Il y a tellement de bars... Je ne m'attendais pas à une telle vie nocturne. Je ne m'étais pas rendu compte qu'il y avait cette culture du bar, de la fête à Strasbourg : on m'a envoyé tellement d'adresses. Je ne pense pas que ce soit connu à l'échelle nationale, alors que je trouve que Strasbourg se démarque de beaucoup d'autres villes." 

Il ne s'attendait pas non plus à devoir dessiner autant de canaux ("comme à Berlin") : dommage que l'appellation de Venise alsacienne soit déjà prise par Colmar (Haut-Rhin). Et parmi les mille petits détails de sa carte, on peut voir... des kébabs. "Quelqu'un [Victor Fuhrmann, rendons à César ce qui est à César; ndlr] m'a envoyé une liste des dix meilleurs kébabs de Strasbourg en les classant par meilleure heure d'ouverture. J'ai trouvé ça super drôle, et ils sont donc tous sur la carte."

Vu les demandes qu'il a reçues (on pourrait presque parler de pressions d'un lobby), la capitale de Noël ne pouvait pas être délaissée par ses crayons bien longtemps. "C'est une ville que j'adore, et l'un de mes meilleurs amis y vit. J'y suis allé trois-quatre fois, assez souvent pour connaître l'espace. Surtout, j'ai besoin de connaître la ville pour savoir les couleurs que je vais choisir, pour l'atmosphère."

Dessinateur particulier, cherche couleurs particulières

Parlons-en, de ces couleurs de fond : on est loin du noir et blanc des cartes des régions de Pablo Raison évoquées par France 3 Champagne-Ardenne. Sans aller jusqu'à dire qu'elles sont criardes, on les voit de loin. "J'avais un peu peur en postant la carte, j'avais peur que les couleurs soient un peu trop audacieuses, que le style un peu enfantin rende les gens moins réceptifs. Mais finalement, ça passe." Sachez qu'Alcatela n'est pas daltonien. Pourquoi ? "Trois acheteurs me l'ont déjà demandé. Eux étaient daltoniens, et les couleurs leur parlaient vachement." Il en vient à se demander s'il n'a pas "un bug au niveau des couleurs"

"Moi, ça ne me paraît pas si pétant que ça, comme couleurs. Même si elles sont flashy pour les autres... Avec le recul, je me dis que je mets beaucoup de couleurs. Mais moi, j'adore les couleurs. C'est la partie du dessin que je préfère. En fait, je réfléchis la couleur avant de réfléchir le dessin. La composition vise à laisser assez de place à la couleur sur la carte." Et si on lui demande pourquoi ces couleurs précisément, la réponse peut étonner.

C'est à cause de l'atmosphère dégagée par la ville. Ça me paraît complètement logique de mettre du rose et du violet sur Strasbourg.

Alexis Carlier, aka Alcatela, dessinateur et cartographe passionné de transports

"Je ne sais pas comment dire... C'est vraiment la ville, c'est l'atmosphère que ça dégage. Autant ça me paraît complètement logique de mettre du violet et du vert sur une carte de Saint-Étienne [dont la municipalité lui a officiellement proposé un devis pour cette carte; ndlr]; autant ça me paraît complètement logique de mettre du rose et du violet sur Strasbourg... Alors que mon colloc', qui a fait ses études là-bas, me dit qu'il verrait plutôt du bleu foncé et du blanc. Il ne comprenait pas le choix de mes couleurs. C'est pour ça que j'ai parfois peur que les gens ne soient pas réceptifs à ce que je dessine." Voilà qui fait penser à la synesthésie : associer des couleurs à chiffres, lettres... et lieux, visiblement. "Je dois être hyper synesthésique alors : je vois des couleurs tout le temps, sur la moindre personne, le moindre objet ou mot."

À noter qu'Alcatela est de la vieille école : il dessine à la main. "On m'a donné un iPad pour dessiner  la tablette graphique, et donc faire des modifications sur mes dessins. Mais je n'ai pas du tout aimé. C'est vraiment un travail que j'aime faire dans le noir, dans ma chambre, avec mon stylo. J'aime avoir la crampe au poignet. Et je n'aime pas le fait de revenir en arrière. Pour moi, dessiner, c'est faire un one-shot. Le fait que mes cartes ne respectent pas l'échelle réelle fait partie du jeu. Si je voulais changer une direction et revenir en arrière à chaque fois, je mettrais mille fois plus de temps."

Dessiner engagé

"J'essaye de faire des cartes de plus en plus militantes. Je trouve ça vachement intéressant d'utiliser la carte comme un médium pour faire passer un message. En novembre, j'ai sorti une carte différente de d'habitude - et qui s'est d'ailleurs beaucoup moins bien vendue - que j'ai adoré travailler. Une carte de Paris où je n'ai dessiné que les 12% de rues, avenues... qui ont un nom de femme [voir un peu plus bas via Instagram; ndlr]. Pour montrer le déséquilibre dans le naming [dénomination; ndlr] de l'espace public en France. Et montrer que certaines femmes sont mises à l'ombre alors qu'elles sont hyper intéressantes."


"J'ai adoré faire cet objet pédagogique. C'était vraiment chouette à dessiner car je faisais de la recherche, et j'apprenais plein de choses." Ça pourrait ne pas être sa dernière carte engagée, loin de là. Il songe à dessiner New York (histoire d'y voyager avant), mais aussi une carte intitulée Queer City. Queer, dont la première lettre compose le sigle LGBTQIA+ (lesbiennes, gays, bisexuel(le)s, transgenres, queers, intersexes, asexuel(le)s, et autres : définitions en cliquant sur le sigle) et signifie, grosso modo, "pas hétéro".

Le projet : "dessiner les quartiers LGBT partout dans le monde [Marais de Paris, Soho de Londres, Castro de San Francisco, etc.; ndlr] et les réunir sur une seule même carte, façon plan de métro".
 Afin de "rassembler sur une carte des éléments qui ne le sont pas au quotidien"; un engagement d'autant plus important que Alcatela est concerné. "Depuis 2018, je suis out [terme composant coming-out, l'action de révéler son homosexualité (ou sa transidentité) à son entourage; ndlr] et j'aimerais vraiment avoir l'occasion de me renseigner sur ce sujet. Autant apprendre en dessinant." Et pourquoi pas en profiter pour reverser une partie du bénéfice des ventes à des associations concernées. C'est déjà le cas pour la carte féminine de Paris, au profit de la Maison des femmes. "C'est hyper cool de soutenir des causes qui me tiennent à coeur."

Autant apprendre en dessinant.

Alexis Carlier, aka Alcatela, artiste engagé et avide de connaissances

Autre engagement (et passion) de tous les jours, au coeur de son métier : les transports. Alexis Carlier "adore les connexions que ça permet, ça relie tout le monde. J'ai fait des études en politique, en sociologie : c'est vraiment le rôle d'une cité urbaine. Il y a un brouillage des frontières que j'adore dans les transports. C'est un moyen de connecter les gens entre eux. C'est cette donnée-là qui m'intéresse : à quel point les quartiers peuvent être reliés, et à quel point ça permet de la mixité." Une approche à calquer sur Strasbourg, où le tramway a permis de désenclaver, rapprocher du centre des quartiers comme Hautepierre, le Neuhof, ou encore Port du Rhin.