Strasbourg : manque de lits et de personnel, un malaise qui dure aux Hôpitaux universitaires

Alors que viennent de sortir les premières conclusions de l'audit demandé par le syndicat FO concernant les Hôpitaux universitaires de Strasbourg, médecins et infirmères continuent de demander plus de lits et de personnel, tandis que certains soignants préfèrent quitter l'hôpital public.

Depuis deux ans déjà, personnel soignant et syndicat demandent plus de lits, de personnel et de moyens pour l'hôpital public
Depuis deux ans déjà, personnel soignant et syndicat demandent plus de lits, de personnel et de moyens pour l'hôpital public © Jean-Marc Loos / MaxPPP
L'audit des urgences et des services de réanimation des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) a été demandé par le syndicat Force Ouvrière (FO) en octobre 2019 au cabinet d'expertise Technologia et suite au suicide d'un soignant. Un chiffre évidemment interpelle : "30% du personnel présente un risque élevé ou très élevé d'épuisement professionnel."

"Les soignants sont lessivés, martèle Christian Prudhomme, secrétaire général FO aux HUS, à cause de leur condition de travail et ce, depuis fin 2017. On se retrouve face aux même difficultés qu'avant mais avec la nouveauté de la fatigabilité des soignants", durement éprouvés par la crise du coronavirus. "J'ai essayé de récupérer pendant mes vacances", témoigne Sébastien Harscoat, médecin urgentiste, qui a travaillé sans compter durant la crise sanitaire.

"Je savais en rentrant de mes congés que tout ne serait pas réglé en un claquement de doigt mais en fait j'ai constaté que rien n'avait changé. On est arrivé à un point de clivage, on n'est plus du tout entendu, pourtant on n'a pas arrêté d'alerter, de faire grève (13 droits d'alerte et 8 préavis de grève aux urgences de Strasbourg en deux ans, NDLR) pour demander plus de lits, plus d'attractivité dans les postes. Et aujourd'hui, il n'y a pas de plan d'action", déplore le patricien, qui ajoute "je ne suis pas un révolutionnaire, je ne suis pas syndiqué mais là j'ai deux choix : soit je me détache soit je change de métier". Empli de lassitude et désabusé, prêt a baisser les bras. Comme c'est le cas finalement pour bon nombre de personnel soignant.
 

Beaucoup trop éprouvant

Beaucoup quittent le navire, soit pour rejoindre les rangs des infirmières libérales soit pour carrément faire autre chose, même s'il est difficile d'obtenir des chiffres fiables. C'est le cas d'Isabelle (un nom d'emprunt car la jeune femme souhaite garder l'anonymat), qui a passé 10 ans comme infirmière au NHC et à Hautepierre. "J'ai démissionné, je ne dois plus rien aux HUS mais c'est un petit milieu", précise-t-elle. Diplômée en 2010, elle passe deux ans en dermatologie puis trois ans aux urgences. Avant de prendre une année sabbatique pour burn-out. "J'ai voyagé pour réfléchir, savoir si je voulais vraiment continuer ce métier ou non".

Isabelle finalement rempile, par vocation. C'est reparti pour les urgences puis un an en réanimation. En 2019, la coupe est pleine, le jeune femme prend une disponibilité pour tester le libéral et démissionne définitivement cet été. Sans aucun regret. L'hôpital public, "c'est trop éprouvant sans aucune reconnaissance ni des patients ni de l'encadrement. Pour un salaire équivalent dans le libéral, je travaille environ un tiers de moins, explique-t-elle. Et puis j'ai du temps avec les patients. Avant, je pouvais être appelée n'importe quand, notamment les week-end, pour remplacer une collègue malade ou absente, c'était très fréquent de bosser six jours par semaine et pas question de refuser, on aime notre métier et puis on a tous l'esprit d'équipe. Je ne sais pas combien d'heures supplémentaires j'ai faites et qui ne m'ont évidemment pas été payées quand je suis partie", regrette Isabelle.
 

Désamour pour le service public

Sur les mesures annoncées par Olivier Véran dans le cadre du Ségur de la santé et notamment sur la revalorisation salariale à hauteur de 183 euros par mois, Isabelle est évidemment déçue. "Ce n'est pas suffisant, le problème est beaucoup plus profond, ce n'est évidemment pas ça qui changera les conditions de travail. Si le personnel pouvait déjà récupérer ses heures et que le temps de travail légal soit respecté, ce serait déjà bien", soupire-t-elle. Même si le salaire, ça compte et fait justement partie des raisons pour lesquelles l'hôpital public ne séduit plus. Le salaire moyen des infirmières en France est le 28e plus bas sur les 32 pris en compte par l'OCDE.

Le désamour pour le service public et le manque de personnel aux HUS, une situation qui est loin d'être nouvelle et qui date d'avant la crise de la covid. En 2016, un collectif de 120 médecins (dont 28 chefs de service) s'est constitué pour dénoncer le plan de retour à l'équilibre élaboré par la direction des HUS. En 2018, ce collectif manifeste devant l'ARS pour exiger des moyens supplémentaires, en 2019, il se joint à la grève des urgences et en février 2020, 40 médecins démissionnent de leurs fonctions administratives en réponse à l'appel du collectif inter hôpitaux crée au niveau national.
  

Mépris et méconnaissance des métiers


Aujourd'hui rien n'a changé. "Nous manquons cruellement de personnel, explique Jean-Philippe Mazzucotelli, chef du service de chirurgie cardiaque aux HUS et porte-parole du collectif de défense des structures hospitalo-universitaires d'Alsace. Nous sommes obligés de fermer des salles d'opération faute de moyens, mais c'est le cas aussi en réanimation ou en gériatrie". FO parle de 150 postes d'infirmières vacants et 150 lits fermés. "C'est normal, tempête le praticien, travailler chez nous c'est intéressant, nous avons de nombreux services de pointe mais les infirmières sont ballottées d'un service à l'autre, parfois qu'elles ne connaissent pas, sont appelées sur leurs congés. Les 180 euros annoncés dans le plan Ségur sont ridicules! Cela prouve le mépris et la méconnaissance de nos métiers".

Dans une tribune publiée en juin dernier, des propositions pour réformer le milieu hospitalier sont formulées par les 127 médecins signataires. Selon eux, il faut carrément repenser la gouvernance qui devrait être menée par une équipe constituée d'un médecin élu en co-direction avec des directeurs spécialisés dans leurs domaines. Entre autres propositions, comme la réouverture des lits fermés, la mise en place d'un pool de remplacement des personnels pour éviter le déplacement d'un service à l'autre et évidemment une vraie revalorisation salariale.

Les conclusions définitives de l'audit lancé par FO seront connues fin novembre. Avant cela, une journée de mobilisation nationale et de grève est prévue le 15 octobre prochain, qui pourrait être très suivie, tant les personnels soignants craignent la recrudescence de la covid-19 conjuguée aux épidémies de grippe et de gastro-entérite, ce qui pourrait définitivement saturer les HUS.
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