Témoignages. Un chantier d'insertion unique en France, réservé aux femmes, avec des horaires aménagés

Publié le Écrit par Cécile Poure

En octobre dernier s'est ouvert à Strasbourg un chantier d'insertion unique en France. Réservé aux femmes les plus précaires, les horaires y sont aménagés afin que ces mères, souvent isolées, puissent mettre un pied dans l'emploi tout en continuant à s'occuper de leurs enfants. Là-bas, on donne une seconde vie aux objets. Là-bas, on donne une chance aux femmes.

Les femmes sont les premières victimes de la précarité. Elles représentent, par exemple, en 2023, 53 % des personnes pauvres et 57 % des bénéficiaires du RSA. Si ces chiffres, par ailleurs alarmants, sont nouveaux, ils ne sont pas surprenants. Ce qui l'est davantage, c'est le manque de prise en charge et de considération de ce public particulièrement vulnérable. 

L'association alsacienne Emi-Creno a décidé, en octobre dernier, de créer pour elles, célibataires, mères isolées, femmes en grande précarité, un chantier d'insertion qui leur est spécialement dédié. Une première en France. Quarante femmes y font un boulot que d'aucuns qualifieraient d'hommes, avec des horaires aménagés, "à la carte", histoire de se retaper en douceur. Rencontres. 

Des monstres et des femmes

J'avais beau avoir des instructions très précises, je me suis perdue. Difficile de trouver le site d'Emi-Créno dans ce paysage industriel où tous les hangars se ressemblent et d'où émerge, parfois, une cheminée fumante, repère salutaire sur la route.

Situé en plein cœur du port du Rhin, mais en marge de la ville, le chantier d'insertion empiète géographiquement sur un territoire masculin fait de manutention et de poids lourds. Une façade de tôle rouge et bleue. Me voilà enfin à bon port.

Je pénètre dans un hangar de 3 000 mètres carrés où s'empilent carcasses de fauteuils, toilettes cabossées, peluches démembrées, palettes, circuits imprimés. Ici se retrouvent les monstres de la ville. 300 m3 d'encombrants ménagers par semaine, abandonnés sur l'espace public ou dans les logements sociaux d'Alsace Habitat avec qui l'association est sous contrat, et qui vont être démontés, triés, réparés ou recyclés. Par des femmes.

Ysmugul est une force de la nature. Je la regarde, admirative, démonter un rail de Vél'hop. Des gerbes d'étincelles fusent sous sa disqueuse. Petite, ramassée, des bras et une volonté de fer, elle daigne faire une pause. "J'aime bien l'effort, la force, ça me défoule, ça me fait passer le stress." Ysmugul vit seule à Strasbourg, loin de sa famille restée à Silistra, en Bulgarie, et à qui elle envoie de l'argent tous les mois. "Depuis mes douze ans et la mort de mon père, je travaille pour subvenir aux besoins de ma famille. Vendanges, récoltes, travaux agricoles en tous genres. Mais j'ai dû venir en France pour trouver du travail. Je suis toute seule maintenant. C'est ici ma famille. Et puis taper, tronçonner, ça m'aide à évacuer le stress, c'est mieux que le psy." Ysmugul se retape à grands coups de marteau. 

Depuis le mois de novembre, Emi-Creno expérimente avec l'Eurométropole un partenariat inédit en retraitant jusqu'en mars 260 tonnes d'encombrants de la collectivité. Ysmigul a encore de quoi se défouler.  

Valorisation 

Donner une seconde vie aux choses et une première chance aux femmes, l'idée est belle, presque évidente. Personne ne l'avait pourtant eu avant Michel Vié, directeur d'Emi-Creno. Voix douce, regard bleu lagon, modeste, il raconte.

Nous sommes là pour les aider, mais aussi pour leur apprendre le monde du travail.

Michel Vié, directeur Emi-Créno

"Avant, tout cela partait à l'usine d'incinération. Nous avons fait le pari du recyclage. C'était l'idée de départ. Nous avons combiné à ce souci écologique, un constat que nous avions fait. Pour notre volet propreté, 30% des femmes refusaient ce boulot à cause des horaires contraignants, très tôt le matin, très tard le soir. Nous avons créé ce chantier pour elles, avec des horaires aménagés et des cours de français langue étrangère sur leur temps de travail. Nous avons aussi une psychologue qui les suit, une assistante sociale, des cours d'informatique, des ateliers de confiance en soi. L'idée, c'est de les accompagner durant deux ans vers un emploi durable en cassant les freins qu'elles peuvent rencontrer : garde d'enfants, permis, langue. Elles bénéficient aussi, et c'est très important dans leur situation, d'une mutuelle, même si je dois dire que là, pour en trouver une, c'est difficile parce que nous ne sommes pas assez rentables pour elles."

Les horaires sont à la carte "en fonction de leurs capacités" et les contrats oscillent entre 20 et 35 heures par semaine, payées un peu plus que le smic. "Nous sommes là pour les aider, mais aussi pour leur apprendre le monde du travail. Depuis le mois d'octobre, trois de nos salariées ont trouvé un emploi stable." 

Émilie est la cadette de cette communauté de femmes. Elle dénude, consciencieusement, nez et doigts rougis par le froid, des fils de cuivre. À 20 ans, la jeune femme est déjà mère de deux petites filles dont la première est née d'un viol. Émilie vit depuis quatre ans dans un foyer mère-enfant, c'est son assistante sociale qui l'a orientée vers la structure en novembre dernier. "Je suis bien ici, ça me fait sortir du foyer, changer d'air. Je me sens utile de redonner vie à des objets, c'est valorisant, ça me redonne confiance en moi, en ma capacité à m'occuper de mes filles, à leur assurer un avenir aussi." Émilie sait compter sur ses voisines d'établi, elles aussi cabossées, à l'image des objets qui leur passent entre les mains. "Il y a une vraie entraide, on vit toutes plus ou moins les mêmes situations, ici, c'est une bulle." 

Communauté de femmes 

Térésa Rodrigues veille au travail bien fait. Elle est encadrante technique d'insertion depuis janvier sur ce chantier. Petite, énergique, crinière dans le vent, elle virevolte entre les postes. Notre conversation sera interrompue au moins cinq fois : "je dois peser le chargement du camion", "il faut que j'aille vérifier la cargaison","tu attends encore un peu ?"  Je l'entends au loin qui râle devant une pile de cartons "Non non non, là ça ne va pas du tout les filles".

Elles ont toutes des histoires difficiles mais elles viennent avec de l'énergie, de la bonne humeur, tous les jours. Elles sont d'une force incroyable.

Térésa Rodrigues, encadrante

Elle revient essoufflée, les joues roses. "Ho, rien de méchant, mais elles restent des humains, parfois, c'est le service minimum. Si on est trop gentils, on ne leur rend pas service non plus, elles sont là pour apprendre à travailler alors quand il faut, il faut." 

Pas de grief. Des sourires amusés flottent autour de Térésa." Moi, vous savez, avant, je bossais dans la branche propreté d'Emi-Créno mais le contact humain me manquait, je ne voyais pas beaucoup les gens. Là, je suis au milieu d'elles et c'est une chance. Elles ont toutes des histoires difficiles, je les connais, on en parle, ça me touche énormément, mais elles viennent avec de l'énergie, de la bonne humeur, tous les jours. Elles sont d'une force incroyable. Elles ne font pas un métier glamour, plutôt physique, mais elles s'y plient sans rechigner, sans râler. Pour moi, c'est une belle leçon de vie, je ne me lève pas pour rien, c'est très gratifiant. Et puis il y a la dimension solidarité féminine." Son visage s'illumine et ce n'est pas le soleil qui fait, alors, une apparition fugace.

Cariste

Et tandis que "mère Térésa" finit sa belle homélie, j'entends des coups de marteau faire vibrer les murs. C'est Rihab, professeure d'université.

"Haha oui, ça change hein ?" À 51 ans, la Soudanaise, joues rebondies et sourire franc, en parait vingt de moins. "Moi, j'étais prof de langue arabe. Quand nous avons quitté notre pays pour des raisons politiques, il a fallu trouver un emploi. Avec cinq enfants, sans parler le français, c'est compliqué. Mais, je n'aime pas rester sans rien faire, je suis une femme active et même si ça ne correspond pas à ma formation, au moins là, je bouge, je tape, ça fait du bien. La nuit maintenant, je dors bien."

Ici, Rihab peut porter le voile et aller chercher ses enfants à 16h à la sortie de l'école. Son mari fait des ménages de 6h à 10h. "J'apprends le français en même temps et j'espère un jour trouver un emploi de secrétaire ou de pâtissière." 

Quand un nouveau chargement arrive et se déverse à ses pieds, les yeux de Maryna s'ouvrent grand. C'est le deuxième jour de travail pour cette Ukrainienne qui a fui la guerre. Grâce à Google traduction, nous parvenons à échanger quelques mots. "Je vis à l'hôtel que m'ont trouvé les services sociaux, mais j'avais envie de me sentir utile, de faire quelque chose". À ses côtés, Shadije, sa marraine, se marre : "tu vois on se comprend pas, mais on se comprend, c'est beau ça aussi non ?"

D'une trentaine de femmes à sa création, elles sont aujourd'hui quarante. De 450 tonnes fin 2023, le chantier devrait, à terme, traiter 3 000 tonnes d'encombrants. Et Michel Vié de voir plus loin. "Pourquoi ne pas faire la même chose avec les produits et matériaux de construction du secteur du bâtiment (PMCB), dans le cadre de nouvelle réglementation Responsabilité énergie, nous avons beaucoup de demandes, mais pas assez de postes et le recyclage reste un sujet d'actualité." 

Shadije, elle, a prévu de rester jusqu'au bout des deux ans que lui permet son contrat. Elle se voit ensuite caissière ou cariste. Un métier d'hommes d'aucuns diront. Shadije a toutes les clés (à molette) en main.

Il est l'heure de repartir, non sans promettre au préalable à Térésa que je reviendrai bientôt (et à l'heure) pour lire mon article, le désosser, pendant le prochain cours de français. J'ai hâte. 

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