Le confinement vu par Agnès Ledig, auteure de romans : “en ce moment, j’ai mon cœur de soignante qui prend le dessus”

Agnès Ledig, au salon du livre de poche d’Angoulême, déc. 2018 / © Jean-Claude Robidas-document remis
Agnès Ledig, au salon du livre de poche d’Angoulême, déc. 2018 / © Jean-Claude Robidas-document remis

Agnès Ledig est une des auteurs de romans français les plus aimées du public. Elle est confinée en famille, dans sa vallée de la Bruche natale. Ancienne sage-femme, toujours proche du personnel médical, aujourd’hui en première ligne, l’écrivaine nous raconte son confinement.

 

Par Catherine Munsch

Agnès Ledig a commencé à écrire pour survivre au deuil de l'un de ses enfants. Depuis, et à chaque fois, elle est le coup de cœur des lecteurs en France; toujours en tête des ventes, avec des ouvrages comme Juste avant le bonheur, Pars avec lui, On regrettera plus tard, De tes nouvelles.


À quoi ressemblent vos journées de confinement ?

« Je suis toujours très active, je n’ai jamais de problème d’ennui. Et en ce moment, l’école se passe à la maison, j’ai une fille qui va au collège, donc il y a le suivi des cours à assurer.
J’ai aussi fait des masques en tissu pour les employés du magasin bio où je fais mes courses, pour mes collègues infirmières…
Par ailleurs, j’ai de la lecture, parce que suis présidente de jury du prix Jean Anglade, qui récompense et édite un premier roman et son auteur. Sinon je fais de la couture. Il y a quelques mois, j’ai appris à fabriquer du fromage. En ce moment je fais de la tomme, avec le lait que mon mari rapporte de l’exploitation agricole où il travaille.
Et bien sûr je m’informe et j’essaie de profiter d’avoir des gens qui me suivent sur les réseaux sociaux, pour passer des messages de vigilance, mais aussi des appels au don du sang, puisque je suis « ambassadonneuse » de l’établissement français du sang.
De toute façon au départ, je n’ai pas pu faire grand-chose, j’étais en quatorzaine parce que j’avais des symptômes du covid-19. Je n’ai pas été testée, mais ça a été dur pendant trois jours. Maintenant ça y est, je vais de nouveau bien, j’ai récupéré. Grâce à un respect extrêmement strict des gestes barrières, mon mari et ma fille vont bien aussi."


Que vous inspire cette période ?

« J’oscille entre espoir et tristesse. Je pense aux personnes âgées qui doivent rester seules. J’aimerais être officiellement déclarée non contagieuse et immunisée, pour aller les voir et passer du temps avec elles ; il y  une maison de retraite pas loin de chez moi.
Je suis assez désemparée par certains comportements dans les supermarchés, dévalisés par la peur. Ça m’interroge. Les périodes de crise révèlent la nature des êtres humains. »
 

Je suis plus avec le coeur à l’hôpital, qu’à l’écriture en ce moment 


« Avant d'écrire, j'étais sage-femme et je vois mes collègues du monde médical qui souffrent dans leur activité. Je me suis donc inscrite dans la réserve sanitaire. J’ai proposé mes services, je ne ferai pas d’accouchements, mais je sais accompagner des allaitements, faire des prises de sang, on a besoin des compétences de chacun aujourd’hui, alors je suis prête si on a besoin de moi. »


Vous restez en contact avec l'extérieur, à travers les réseaux sociaux? 

"Oui, j’ai la chance d’avoir une certaine visibilité sur les réseaux. Je suis en contact avec ceux qui me suivent sur Instagram et Facebook
Hier, j’ai incité les gens à se porter volontaires pour aider les agriculteurs à faire les récoltes, car les saisonniers de l’étranger ne peuvent pas venir. Je fais des appels au don du sang, parce qu’il y a moins de donneurs en ce moment. Je suis « ambassadonneuse » de l’établissement français du sang et je sais qu’il faut toujours du sang. Et bien sûr, j’incite les gens, depuis le début de l’épidémie, à rester chez eux, à respecter le confinement.

Quelles sont les conséquences du confinement sur vos projets en cours ?

En ce moment, je n’écris pas trop, j’ai un roman dans ma tête, mais pour écrire vraiment, il me faut des plages de tranquillité assez longue. Là, je n’ai pas de moment de solitude assez long. Mais de toute façon, actuellement, mon cœur de soignante prend le dessus, alors j’écris plus pour les réseaux sociaux ou pour vous, France 3, qui m’avez demandé un texte.
J'y aborde le thème de la santé-contact et les gestes de tendresse qui manquent, car on n’a plus le droit de se toucher, j’y évoque la situation que j’ai connue avec mon fils malade.
 

Vous pensez à après l’épidémie ?

« Je crois que les choses ne vont pas être comme avant, et j’espère vraiment qu’on ne reviendra pas à ce « comme avant ». J’espère que nous aurons tous le sens des responsabilités pour ne pas revenir à une société de surconsommation effrénée. Mais pour l’heure, nous n’en sommes pas au stade de faire des critiques, il faut de la concorde, car la situation est très difficile à gérer. Après il sera toujours temps de réfléchir et faire le point sur ce qu’il aurait fallu faire autrement et sur ce qu’il faut mettre au point pour la prochaine fois, car il y aura encore ce genre de crise.
Dans l’immédiat, il faut respecter les consignes données.  Plus tard, quand on aura de nouveau le droit de se voir, de se réunir et de s’embrasser, ça n’en sera que meilleur. Ça va démultiplier le bonheur, on sera plus heureux. »

Voici le texte écrit pour nous, pour vous, par Agnès Ledig 

Comment vivez-vous votre confinement m’a-t-on demandé ? Pour ma part, je le vis BIEN et MAL...
BIEN pour deux raisons. D’une part, je mesure la chance immense que j’ai de vivre toute l’année à la campagne, maison avec jardin, forêt non loin, un mari aimant, des amis à appeler, des livres à lire. J’ai donc beaucoup de compassion pour ceux qui n’ont pas tout cela et qui subissent le choc de plein fouet. 
D’autre part, j’ai déjà vécu un confinement bien plus difficile, par procuration, à travers mon enfant de 5 ans enfermé des semaines entières dans les 4 mètres carrés d’une chambre stérile, où l’on s’habillait en cosmonaute de la tête aux pieds pour ne pas le contaminer. (Oui, il est très éprouvant de rester des heures sous blouse-charlotte-masque-gants...). Il rêvait d’en sortir mais n’avait pas d’autre choix que de rester. Et c’est lui qui nous faisait rire, du haut de son enfance pourtant malmenée. 
Alors oui, il m’est aisé de rester confinée avec ceux que j’aime, en bonne santé, pour permettre à d’autres de ne pas mourir.

MAL, parce que je me sens triste de ne pouvoir aider personne. D’avoir eu les symptômes m’a mise en confinement dès le 10 mars, le corps à la maison, mais le cœur à l’hôpital, avec mes collègues soignants qui souffrent, enlisés dans les sables mouvants d’un hôpital à bout de souffle et qui voient la marée qui monte inexorablement. Pourtant ils tiennent. Et j’ai envie de les aider. J’aimerais pouvoir être déclarée guérie, c’est-à-dire non contagieuse et immunisée pour aller faire des gardes à l’hôpital, ou nourrir les personnes âgées, ou juste leur tenir la main, et compenser d’un millième la séparation d’avec ceux qu’ils aiment. 
Je me suis inscrite à la réserve sanitaire Grand Est, me suis proposée à la maternité pour aider les jeunes mamans avec leurs tout petits bébés. J’attends que le feu passe au vert, comme dans une course où l’on se bat pour une équipe entière. En attendant j’écoute, je lis, je réfléchis. 

(Ndlr : Alors qu'elle était déçue de ne pouvoir aider, l'information est tombée mercredi en milieu d'après-midi : Agnès Ledig va prendre des gardes en avril, comme auxiliaire de puériculture pour prêter main forte à l'équipe d'une maternité de Strasbourg.)

Je ne crois pas aux prophéties, mais je me pose la question du lit que l’humanité a offert à ce virus. 
Révélateur qu’il tue nos vieux, comme si nous n’étions plus dignes de les garder, tant nous les abandonnons à leur vieillesse. 
Révélateur qu’il tue par asphyxie, dans un monde où l’homme a rendu l’air irrespirable.
Révélateur qu’il tue ceux qui sont fragilisés par des maladies modernes liées à la malbouffe et au stress (obésité, hypertension, diabète, tabagisme...) que nous nous entêtons à ne pas prévenir. 
Révélateur qu’il nous oblige à revoir nos priorités en redirigeant les fabricants d’alcools vers le lavage des mains plutôt que la cirrhose du foie. 
Révélateur qu’il incite les sociétés de produits de luxe destinés aux privilégiés, à transformer leur production pour des masques en tissus destinés à tous.
Révélateur qu’il stoppe net la mondialisation, la surconsommation, qui nous tuent à petit feu en détruisant nos écosystèmes. 
Révélateur qu’il nous oblige à revenir à une logique locale de production et de consommation, à aller aider nos agriculteurs voisins, jusque-là souvent dénigrés et pourtant indispensables.
Révélateur qu’il nous oblige à donner un toit aux sans-abris. 
Révélateur qu’il n’autorise plus à travailler que ceux qui sont utiles à la survie de leurs prochains (qui soignent, qui nourrissent, qui réchauffent, qui transportent, qui « prennent soin » d’une manière ou d’une autre...), ceux qui œuvrent aux premières nécessités de la nation.
Révélateur qu’il nous fasse pointer du doigt les valeurs parfois perdues de solidarité, de partage, de respect de l’autre (laisser les rares masques aux soignants, des pâtes dans les rayons, du Doliprane dans les pharmacies). 
J’espère tellement qu’une fois ce virus dompté nous garderons toutes ces priorités et reconstruirons un autre monde dans lequel nous aurons tous les mêmes chances d’avancer. 
Je l’espère tellement...
Mais l’heure est au confinement, indispensable pour endiguer l’épidémie et soulager le système de santé. Je vous encourage vraiment à le respecter.

 

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