Coronavirus : "il faut changer notre modèle de société", selon le président de la Conférence des évêques de France

A l'approche de Pâques, en pleine crise sanitaire, Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France et archevêque du diocèse de Reims, répond à nos questions. Comment vivre sa spiritualité en période de confinement et quelles leçons tirer de cette crise ?

Pour Eric de Moulins-Beaufort, "il faut en finir avec la peur de manquer".
Pour Eric de Moulins-Beaufort, "il faut en finir avec la peur de manquer". © Nicole Fachet/France Télévisions
Archevêque de Reims depuis bientôt deux ans et nommé en 2019 président de la Conférence des évêques de France, Monseigneur Eric de Moulins-Beaufort nous livre sa vision de la crise actuelle liée à l'épidémie de covid19 à l'approche des fêtes de Pâques. Qui, de manière inédite, se vivront sans rassemblement de croyants. 


France 3 Champagne-Ardenne : Que représente Pâques pour les chrétiens ?

Eric de Moulins-Beaufort : C'est une fête essentielle pour les chrétiens. Le Christ ressuscite, sort vainqueur de la mort, et nous appelle tous à la vie éternelle. Compte-tenu de l'épidémie, pour la première fois, Pâques ne donnera pas lieu à des rassemblements. Cela va nous manquer. Il n'y en aura pas pour les Rameaux, pas de baptêmes non plus pour Pâques. Toutefois, nous nous sommes organisés pour toute la Semaine Sainte. Depuis le début de la crise, nos différents médias, KTO, la radio RCF et sa chaîne youtube ainsi que celle de la maison diocésaine Saint-Sixte à Reims sont plus que jamais mobilisées pour relayer des temps de méditation et de prière. Elles continueront pendant la Semaine Sainte. RCF et KTO retransmettront les grands offices.


Est-il nécessaire d'aller à l'église pour vivre sa spiritualité ?

Il est possible de la vivre autrement. Nous suggérons à chaque fidèle des gestes à faire, soit seul soit en famille. Par exemple préparer un bouquet pour la fête des Rameaux qui ouvre la Semaine Sainte, installer un crucifix au centre de sa maison pour le vendredi, qui célèbre la crucifixion du Christ, et décorer sa maison avec des Alleluia pour Pâques, pour célébrer sa résurrection. Pour ce qui concerne les baptêmes, qui traditionnellement ont lieu la nuit de Pâques, nous ne pourrons pas baptiser les adultes. Nous les reportons à la Pentecôte, à condition que nous soyons sortis de la crise sanitaire.

Nous avons mis en place un numéro vert au niveau du diocèse 0805385050 animé par un réseau d'écoutants de 9h à 18h. Ils peuvent écouter, prier, répondre aux questions, concernant par exemple l'organisation d'obsèques. Et nous avons un autre numéro d'écoute et de prière au niveau national 0806700772.

 
Peut-on déjà tirer des leçons de la crise que nous traversons ?

La crise nous fait vivre une expérience nouvelle de la vie, avec un rythme moins fébrile, seul avec soi et parfois quelques autres. Il faut apprendre à se supporter. L’épidémie rapproche la mort de chacun de nous, ce qui nous conduit à nous interroger sur ce qui remplit nos vies. Au-delà de l'excitation, de l'activité, du sport, des rencontres, qui suis-je? Dans nos sociétés, on ne parle plus de la mort. Or l'humanité n'est pas réduite à cette vie terrestre. C'est le message de la résurrection du Christ.
 
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. © Fabrice Gironnet / RCF

Comment les chrétiens de votre diocèse vivent-ils cette crise et ce confinement ?

J'entends certaines personnes trop seules, ou des familles confinées dans des logements trop petits, et pour elles c'est très difficile. D'autres découvrent une vie nouvelle, avec moins de contraintes. Le rythme est ralenti et elles se sentent mieux. Mais attention de ne pas s'enfermer, de s'intéresser à ce qui se passe ailleurs. D'autres pays connaissent de la violence, sont frappés par la famine, auront beaucoup de mal à contrôler l'épidémie. Je pense à certains pays africains. Il existe une seule humanité. N'oublions pas que nous sommes tous frères et soeurs.

 
Etes-vous inquiet pour l'humanité ?

D'un point de vue sanitaire, cette épidémie est très maîtrisée, si on la compare à ce qui s'est passé lors de la grande peste. Je pense qu'il y en aura d'autres. Nous avons le choix; soit le repli et le durcissement des règles, soit le retour à la vie d’avant, soit la transformation du système économique et social.

Je pense que nous devons changer notre construction sociale et notre mode de vie. Notre système de santé est remis en cause. Nous savons depuis quelque temps que nous sommes dans une crise écologique. Il faut changer nos modes de consommation, nos modes de production. 
 

Quel rôle peut jouer l'Église catholique dans cette crise ?

Notre première mission est de soutenir ceux qui ont recours à nous. Ensuite nous devons contribuer à la réflexion. Il y a une dizaine de jours, le président de la République a organisé une audio-conférence avec les représentants des cultes et de la franc-maçonnerie. Chacun a pu brièvement s'exprimer. Depuis un an, les évêques de France ont entamé un travail sur l'écologie. Nous aurions dû être à Lourdes en ce moment avec des agriculteurs. Cette rencontre a bien sûr été reportée. Mais nous travaillons déjà sur le sens de la crise écologique et les transformations nécessaires qu'elle induit.

J'espère que nous retiendrons de l’épidémie qu'il est possible de ralentir le rythme, que nous saurons faire des choix collectifs pour privilégier l'écologie et reconstuire le système mondial sur d’autres bases que le libre-échangisme, la relocalisation des industries là où les salaires sont les plus bas. La finance n’indique aucune vérité, les choix financiers sont souvent mortifères dans l'économie réelle. Le décrochage de certaines populations dans nos sociétés où des riches sont de plus en plus riches n’est pas supportable. L’épidémie et la recomposition économique à laquelle elle oblige nous avertissent que nous devons changer l’organisation du monde. La foi dans le Christ nous assure que c’est possible et désirable pour être davantage humains en vérité.

 
A l'approche de Pâques, quel message voulez-vous adresser ?

Aux catholiques mais aussi à tous les autres, je voudrais dire que le sens de la vie ne se limite pas à la vie terrestre et que nous ne devons pas nous réduire à "la peur de manquer". Par conséquent posséder, chercher le plaisir, travailler, ne remplissent pas une vie. Je suis frappé par la "peur de manquer" qui est à l'origine de beaucoup de nos comportements. Nous ne sommes pas obligés de vivre dans cet enfermement. La résurrection du Christ révèle que la vérité de la vie humaine est la communion les uns avec les autres dans la vie éternelle. Nous pouvons anticiper cela dans notre vie terrestre.

Nous pouvons nous émerveiller de ce qui se vit de beau. Tous les personnels dans les hôpitaux, des femmes de ménage aux médecins, des aides-soignantes aux infirmières, font des choses remarquables. C'est ça aussi l'humanité. La générosité, l'engagement, le don de soi, le service aux autres sont la vérité de notre vie.

Le pape François alerte depuis longtemps sur notre mode de vie qui ne permet pas à tous d'en profiter. Il propose l'espérance et le coeur ouvert. Vendredi dernier, lors du temps de prière Place Saint-Pierre à Rome, il était face à une place vide. En réalité, elle n'était pas vide. il était face à l'humanité entière et c'est à elle qu'il s'est adressé.
 

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