Coronavirus : à Reims, “la folle circulation du virus” inquiète les soignants mais ils ne renoncent pas

Le 22 avril, 158 salariés du CHU de Reims avaient été contaminés, 63 étaient encore en confinement. / © Matthieu Mercier / France Télévisions
Le 22 avril, 158 salariés du CHU de Reims avaient été contaminés, 63 étaient encore en confinement. / © Matthieu Mercier / France Télévisions

Parce qu'ils sont sur le front de la lutte contre le covid-19 avec des protections insuffisantes, les soignants du CHU de Reims sont particulièrement exposés au virus. Plus de 150 ont été contaminés selon la direction. Peut-être même beaucoup plus ... Les soignants craignent pour leur santé.

Par Nicole Fachet

A Reims, les chiffres officiels fournis par la direction du CHU aux salariés de l'hôpital traduisent une courbe exponentielle. Les soignants n'ont pas été épargnés. Le 19 mars, ils étaient sept à avoir été contaminés, l'un d'eux était même hospitalisé. Puis les chiffres n'ont cessé de grimper : le 23 mars, ils étaient trois fois plus ... La direction a comptabilisé 62 cas de contamination le 30 mars et jusqu'à 158 le 22 avril ... 63 sont en confinement. Mais 95 d'entre-eux ont repris le travail. Ce qui laisse perplexe les syndicats.

Selon la CGT, ces données sont largement sous-évaluées, « Il faut bien voir que ces chiffres se limitent aux personnels qui ont été testés au CHU, explique Bénédicte Dongois, secrétaire générale adjointe CGT au CHU de Reims. Mais beaucoup sont rentrés chez eux sans passer par la médecine du travail de l'hôpital. Parfois, ils ont vu leur médecin traitant et ont fait faire le test dans un laboratoire. Ceux qui ont été dépistés positifs et ceux qui n'ont pas été testés ne sont pas comptabilisés par le CHU. »
 

A notre avis, il faut multiplier le nombre de covid-19 au moins par deux.
- Bénédicte Dongois, secrétaire générale adjointe CGT 

 



De son côté, la direction indique que ce chiffre de 158 soignants testés positifs se réfère à l'ensemble de l'hôpital et de ses cinq EHPAD, soit 7.500 professionnels. Combien de personnes sont actuellement au travail? Y a-t-il concentration de la contamination dans les services dédiés au covid-19 ? Nous avons demandé des précisions à la direction du CHU, mais elle ne nous a toujours pas répondu.

Pour les syndicats et les professionnels du CHU, la direction a dû faire face à la pandémie avec une pénurie de tests, de masques et de surblouses, mais aussi des mesures de désinfection insuffisantes, ce qui a favorisé la circulation du virus, surtout dans les premières semaines de la crise.
 

Une pénurie de tests

L'hôpital manque de tests, ainsi que le précise Bénédicte Dongois. « En fait, le CHU ne peut faire que 200 tests par jour, malades et personnels compris. La priorité va aux soignants. » Seuls ont donc été testés les professionnels qui présentaient des symptômes pendant plus de trois jours , que ce soit une toux, des maux de tête ou une perte d'odorat. Les autres, les asymptomatiques, n'ont pas été testés, ni même les proches des soignants.

« Je ne me sens pas en danger, nous confie un médecin, je suis jeune et en forme. Mais je m'inquiète pour les personnes plus âgées ou pour les infirmières. Elles ont des enfants, un conjoint, elles rentrent chez elles et contaminent toute leur famille. »
 

Manque cruel de masques

Le CHU de Reims n'a pas dérogé à la règle. Parce qu'il manquait cruellement de masques, il aurait dit au personnel qu'ils n'étaient pas indispensable. Le 24 mars, ce médecin témoigne : « Les consignes étaient de ne pas mettre de masque. Aujourd'hui, ça a changé. On porte un masque chirurgical, que l'on change deux fois par jour. Mais ce masque ne sert qu'à nous empêcher de contaminer des patients; il ne nous protège pas. »

« Au début, le covid-19 était partout, dans tous les services, et nous n'avions pas le matériel pour nous protéger », relate Cédric Renard, secrétaire général FO au CHU de Reims. Pendant des semaines, les masques ont manqué. Les soignants n'avaient que deux jours de masques en réserve, d'où une restriction à deux masques par soignant. Pourtant, ils exercent au plus près des malades, dans les services covid-19.

Pire. D'autres agents ont fait remonter au syndicat CGT que les masques FFP2 qui leur avaient été donnés dataient de 2002 et étaient donc périmés. Les élastiques étaient pourris et craquaient. « Il a fallu gérer la pénurie, explique Bénédicte Dongois. Comme partout en France, nous manquions de masques. »

Tous les jours on nous répétait : les masques arrivent demain. Mais c'était repoussé de semaine en semaine. Les masques en textile ne servent à rien, ils ne protègent pas. Il y en a qui ont utilisé des coques de soutien-gorge pour se protéger.
-  Un soignant 


Le 25 mars, le plan blanc est déclenché

Le message de la direction est explicite :"en raison du risque d'un afflux de patients de grande ampleur au CHU de Reims, je décide de la mise en oeuvre du niveau maximum du plan blanc afin de mobiliser toutes les ressources nécessaires, humaines et matérielles, en vue d'assurer la continuité des soins pour tous les patients ... La présente décision prend effet ce mercredi à 18h, et sera levée quand la situation sera stabilisée." Le plan blanc est déclenché, mais les moyens ne suivent pas. Comme pour les masques auparavant, ce sont maintenant les blouses ... 
 


Nouveau témoignage. « Ce matin, des médecins infectiologues sont venus nous demander de nous mettre en conformité. J'ai ri, car maintenant, on nous demande de mettre les tenues, pantalon et veste, à changer tous les jours, or il n'y en a pas assez. Je n'en ai pas pour l'instant. On les a commandées. Ils comptent cinq tenues par semaine mais ce n'est pas assez. Il y a bien une blanchisserie à l'hôpital, mais elle ne pourra pas suivre. »

On a fini par fabriquer nous-mêmes des blouses.
- Un soignant


Pour beaucoup, les amplitudes horaires ont augmenté. Les soignants doivent s'occuper de nombreux malades. Ils n'ont guère de temps pour faire autre chose. « Les recommandations sont de prendre une douche dès que l'on rentre chez soi et de laver tous nos vêtements à la machine, nous dit cette soignante, mais compte-tenu de nos horaires, ce n'est pas possible de le faire tous les soirs. Je n'ai que trois blouses, alors pour tenir la semaine, je les mets deux jours de suite. »
 

Le système D

« Les surblouses manquant, la direction a demandé aux agents de les laver, précise Bénédicte Dongois, mais au bout de deux fois, la blouse était en charpie. » Pour pallier le manque de surblouses, l'hôpital a fait appel au système D. Les personnels de la blanchisserie ont récupéré des draps de coton et ont accepté de coudre eux-mêmes des surblouses. Beaucoup de bénévoles, extérieurs à l'hôpital, se sont manifestés pour aider à les fabriquer. 12.000 blouses en coton ont été cousues.

Dévoués aux malades, les soignants ne comptent pas leurs heures. Ils ont accepté de réorganiser complètement leurs horaires de travail, de faire plus encore que d'habitude, en espérant qu'un jour ces heures supplémentaires soient payées.
« Les familles nous remercient tout le temps de notre investissement auprès des malades. Elles sont bien conscientes que l'on fait ce que l'on peut, en fonction de nos moyens. Un merci, ce n'est rien, mais c'est beaucoup pour nous. Cela nous aide à tenir », nous confie une soignante.
 

Des professionnels très inquiets

Depuis la semaine dernière, des masques sont arrivés, le nombre de nouveaux malades baisse et la situation semble s'améliorer. Mais les professionnels se posent encore de nombreuses questions. « On se contamine entre personnels de l'hôpital. On ne prend pas toutes les précautions qu'il faudrait, témoigne l'un d'entre eux. Plusieurs mangent dans le service car ils doivent être présents en cas de problème. Ils enlèvent leur masque pour manger, pour boire, et courent le risque d'attraper le virus. »

Les soignants vivent avec l'angoisse de la contamination. Ils sont inquiets car beaucoup de patients qui viennent en consultation sont positifs. Anxiété, traumatisme devant le nombre de décès, la direction a mis en place une consultation avec une psychologue pour accompagner le personnel mais beaucoup n'y vont pas, ne veulent pas parler d'eux. De leurs peurs, de leurs angoisses.
 
Les soignants vivent dans l'angoisse de la contamination. Ici au CHP Sainte Marie, à Osny dans le Val d'Oise. / © Alexis Sciard/IP3 PRESS/MaxPPP
Les soignants vivent dans l'angoisse de la contamination. Ici au CHP Sainte Marie, à Osny dans le Val d'Oise. / © Alexis Sciard/IP3 PRESS/MaxPPP
 

Des primes contre une déprime

Dans un tract en date du 16 avril, "Des primes contre une déprime ?", le syndicat SNPHARE demande « une revalorisation des praticiens hospitaliers à hauteur des indemnités versées aux médecins libéraux réquisitionnés. » Las, les médecins hospitaliers sont très mal payés, 3.500 euros pour onze années d'études et une thèse. « On m'avait proposé un poste dans le privé; j'ai préféré le public. C'est presque du bénévolat, mais je ne regrette rien. », nous confie un jeune médecin.

Les soignants s'interrogent. Combien d'entre-eux ont été en contact avec le virus ? Ceux qui ont été contaminés sont-ils guéris ou garderont-ils des séquelles ? "La situation s'améliore mais n'est pas sous contrôle. Nous ne sommes pas rassurés. Nous avons peur de la maladie.", conclut le représentant de FO.

On aime notre métier. Alors on y va.
- Un soignant


Soignant, c'est une vocation. « Ce qui a changé avec le covid, c'est que tout le monde se salue. Dans les ascenseurs, on se regarde. On a l'impression d'être tous embarqués dans la même galère. Mais on aime notre métier, alors on y va. »
 

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