Coronavirus à Reims : le quotidien chamboulé d'une médecin contaminée et confinée

Médecin à Reims, Malika, touchée par le covid-19, passe ses journées dans la chambre de sa fille, sans voir sa famille. / © Document remis
Médecin à Reims, Malika, touchée par le covid-19, passe ses journées dans la chambre de sa fille, sans voir sa famille. / © Document remis

Malika est médecin généraliste à Reims. Depuis le début de la crise elle a vu des patients en nombre. Le 20 mars, après avoir ressenti des symptômes, elle a fait un test qui s'est avéré positif au Covid19. Une contamination qui chamboule son quotidien de médecin, de femme et de mère.

Par Juliette Poirier

" J'ai été testée positive samedi 21 mars au coronavirus, explique d'une voix légèrement enrouée Malika Velly. Depuis quelques jours, cette médecin généraliste à Reims avait des doutes quant à son état de santé. Des doutes, ou plutôt des symptômes. En fin de semaine dernière, Malika rentre chez elle après sa journée de travail, avec un début de toux. 

Le lendemain, elle grelotte et a de la fièvre. Puis elle se rend compte qu' elle n'a plus d'odorat ni de goût. "Ce sont certains des symptômes types du coronavirus. Comme je suis médecin, j'ai prévenu l'Agence régionale de Santé. Le service infectiologie m'a dans la foulée contactée pour me faire un test, révélé positif au Covid 19".
Malika, médecin testée positive au Covid-19 est confinée chez elle dans une chambre à part, séparée du reste de sa famille pour tenter de la protéger. / © Document remis
Malika, médecin testée positive au Covid-19 est confinée chez elle dans une chambre à part, séparée du reste de sa famille pour tenter de la protéger. / © Document remis



Chambre à part

Malika Velly a 37 ans. Un conjoint et 3 enfants. Mais elle ne panique pas. Au contraire, déformation professionnelle oblige, elle avait même déjà anticipé sa probable contamination liée à son exposition quotidienne. "Avant de savoir que j'étais contaminée, cela faisait déjà 48 heures que je m'étais isolée de ma petite famille. J'avais prévenu mes filles et mon conjoint : tout le monde était briefé sur les risques liés à mon métier. Je me suis installée dans la chambre de mon aînée, en garde alternée chez son père, et j'ai privatisé la salle de bain des enfants et leurs toilettes pour mon seul usage. Je les désinfecte à chaque passage", explique la médecin. 

Ce lundi 23 mars, elle est en à son 5ème jour de contamination au virus. Son quotidien se poursuit ainsi, en mode confinée, seule dans une chambre de sa maison, mais entourée de l'amour et du soutien de ses proches. "Les filles sont mignonnes, elles jouent le jeu et m'interpellent à travers la porte : 'maman si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas à nous demander!'". Quant à mon conjoint, il est hyper organisé, c'est sport pour lui mais il assure entre gestion des enfants, de la maison et des repas. 
 
Chacun des repas de cette médecin confinée est déposé par son compagnon devant sa porte de chambre. Les contacts sont limités au maximum. / © Document remis
Chacun des repas de cette médecin confinée est déposé par son compagnon devant sa porte de chambre. Les contacts sont limités au maximum. / © Document remis

Pour moi c'est room service tous les jours ! Mon conjoint me dépose mon plateau devant la porte à chaque repas.
 -Malika, médecin généraliste atteinte du Covid-19

Malika, d'ordinaire très sportive, prend donc son mal en patience. "Je regarde Netflix, je passe des coups de fil, je me force à faire la sieste pour que mes journées passent plus vite et je continue à répondre aux appels téléphoniques de certains patients qui ont besoin d'être informés ou rassurés", précise la Rémoise.

"On tombe comme des mouches"

Si Malika garde le moral, elle ne néglige pas pour autant les conséquences du virus. Alors que l'on a récemment appris les décès de deux médecins du Grand Est des suites du coronavirus, elle s'interroge. "Quand j'ai su que j'étais contaminée, je me suis inquiétée, forcément. Surtout qu'avec le recul des données et des informations de la Chine et de l'Italie, on sait que des personnes de moins de 50 ans, en bonne santé, comme c'est mon cas, peuvent en mourir."

Pour l'instant j'en suis à J5 de la contamination, et je vais bien. Mais je garde à l'esprit qu'entre J7 et J10, une dégradation de mon état est possible.
Malika, médecin généraliste atteinte du Covid-19


Emmanuel Macron l'a déclaré : "la vague est là", le pic de contamination approche. La rémoise est lucide sur la situation. "Aujourd'hui on tombe comme des mouches, car au moment où nous aurions dû prendre nos précautions, soit nous n'avions pas encore le matériel nécessaire, soit nous mêmes nous n'avions pas encore pris conscience que ce virus allait nous toucher d'aussi près, précise -t-elle en toute sincérité. Il y trois semaines, nous voyions nos patients sans masques -ou alors des masques chirurgicaux simples- ni blouses, parfois avec des gants, parfois sans, tout dépendait du matériel dont nos cabinets disposaient. "

Or  le problème est justement que des patients asymptomatiques pouvaient, il y a deux-trois semaines être porteurs du virus sans que ni eux ni elle ne puissent le savoir encore. C'est ce qui s'est probablement passé pour Malika. 

"J'ai vu des patients qui n'avaient aucun symptômes liés de prime abord ou connus en lien avec le Covid-19, comme les vertiges, mais ces patients rappelaient pour être revus de façon fréquente avec de nouveaux symptômes plus connus qui m'ont amené à les suspecter positifs au Covid-19. Et à me méfier d'une contamination. Les informations sur le virus évoluent toutes les 24 heures, et sont de jour en jour de plus en plus précises, ce qui facilite la rapidité de détection ou même la suspicion de cas Covid-19."
 

La médecine autrement

Ces derniers jours, la jeune médecin a facilement réussi à se procurer des masques FFP2 datant de la grippe H1N1, grâce aux pharmacies environnantes qui, par solidarité, ont contacté son cabinet pour lui donner des stocks. Depuis quelques jours et avant son confinement, ses journées de travail étaient organisées différemment. "Le matin je faisais des consultations de suivi "normales" et l'après-midi des téléconsultations pour limiter les contacts et les risques pour les patients qui présentaient certains symptômes, notamment tels que état grippal, grande fatigue, troubles intestinaux".
 

On fait de la médecine qu'on n'a pas l'habitude de faire: il faut voir le moins de patients possibles et limiter les hospitalisations.
-Malika, médecin généraliste atteinte du Covid-19


Dans ce contexte, Malika, comme nombre de ses confrères et consoeurs, a dû apprendre à pratiquer une autre médecine, dans laquelle le médecin doit continuer à faire le bon diagnostic, et dans laquelle le patient est aussi plus acteur, afin de limiter les contacts et les risques de contamination. Et surtout d'éviter de surcharger les services des urgences des hôpitaux et le Samu.  

La généraliste n'hésite pas aujourd'hui encore même par téléphone à rendre les patients autonomes. "Je leur apprends par exemple à prendre seuls leur fréquence respiratoire. Quand j'ai un doute sur un cas, avant d'appeler le Samu déjà débordé par les cas très graves, si le patient est stable et va bien, je le rappelle tous les jours ou tous les 2 jours. Si rien de plus ne se déclare, je mets en place la visite d'un infirmier qui fera, en lien avec moi, de la surveillance à domicile, par exemple."

Même démarche par rapport aux arrêts maladies où la pratique de la médecine a évolué en quelques semaines. D'habitude, les généralistes sont prudents quant à la délivrance d'arrêts maladies qui se doivent d'être soigneusement justifiés. "Ces derniers temps, on délivre quasi systématiquement un arrêt maladie pour une rhino-pharyngite, par exemple, car désormais on le sait bien c'est un des symptômes Covid-19, idem s'il s'agit d'une mauvaise toux chez une auxiliaire de vie ou une aide à domicile." En somme, prévenir plutôt que guérir.
 
 

Solidarité

Confinée, en quatorzaine, Malika bouillonne parfois. "J'ai besoin d'être utile". Avant de se savoir contaminée, elle s'était inscrite au "centre de consultation de médecine générale de la zone Covid des urgences adultes du CHU de Reims. Une unité ouverte jeudi 19 mars, hyper équipée en tenues et matériel de protection (masques, combinaisons, gants, lunettes, blouses...), comme en matériel d'équipement de bureau de consultation dans laquelle sont accueillis les patients suspects de Covid 19. Un centre ouvert de 8h à minuit, 7 jours sur 7 dans lequel les médecins généralistes volontaires sont les bienvenus à tour de rôle sur des tranches de 4 heures, pour prêter main forte aux équipes déjà sur place qui risquent d'être débordées encore plus dans les prochains jours. En quatre jours, 24 patients y ont déjà été reçus.

"A Reims, je trouve que la crise est bien gérée. Grâce à l'initiative d'un confrère, un groupe WhatsApp de 250 médecins s'est formé. Le planning du centre Covid s'est très vite rempli. On s'est tous organisé, il faut dire que notre activité au cabinet était devenue assez réduite. Et qu'en terme d'équipements, le centre est même bien plus sûr pour nous! Cette solidarité, en tout cas, c'est assez remarquable", avoue Malika, avant de préciser :


On reste des êtres humains, des citoyens avant d'être des médecins. Nous aussi on peut avoir peur, mais notre rôle c'est de soigner. On ne se pose pas dix mille questions, on y va !
-Malika, médecin généraliste atteinte du Covid-19


Malika s'est aussi, comme de nombreux confrères et consoeurs, inscrite pour faire la régulation du 15, de la régulation téléphonique, qui soulagera le Samu. Son créneau est prévu mi-avril. D'ici là, elle sera sortie de son confinement. Et immunisée. "Finalement, être contaminée si je suis immunisée ensuite, c'est presqu'un plus! Je pourrais pratiquer la médecine sans risques pour autrui", explique-t-elle avec humour. 

En attendant, elle reste sur le qui vive. La lutte contre le virus va s'intensifier. Et la crise certainement durer. Même affaiblie, Malika se tient prête.
 

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