Guerre en Ukraine : Alexandre Melnik ancien diplomate à Moscou explique les enjeux d'un conflit qui peut devenir mondial

Publié le Mis à jour le

Alexandre Melnik est professeur à l’ICN Business School de Nancy-Metz, expert en géopolitique et ancien diplomate à Moscou. Il a accepté de nous livrer son analyse sur la guerre en Ukraine et les réelles intentions de Vladimir Poutine

Alexandre Melnik est professeur à l’ICN Business School de Nancy-Metz, expert en géopolitique et ancien diplomate à Moscou. Son enseignement s'intéresse au développement du concept de globalisation au vingtième siècle et de son impact sur la vie des individus. Il a accepté de nous accorder un entretien afin de nous livrer son analyse sur la guerre en Ukraine et les intentions de Vladimir Poutine.

Alexandre Melnik vous avez déclaré que pour vous l’agression de l’Ukraine par la Russie est un point de bascule tragique de l’Histoire, pour quelle raison ?

C’est le point de bascule le plus tragique depuis la seconde guerre mondiale et Vladimir Poutine en porte l’entière responsabilité. Ce n’est pas une guerre déclarée seulement contre l’Ukraine, c’est une guerre déclarée contre l’humanité, contre les valeurs sur lesquelles sont basées les civilisations occidentales. C’est à dire la Liberté et les droits de l’Homme.

Comment expliquez-vous cette agressivité de Vladimir Poutine et cette attitude que certains spécialistes de la Russie qualifient de paranoïaque ?

Trois raisons expliquent l’agressivité et l’expansionnisme de Poutine. La première nous ramène aux origines de la civilisation russe. Cet immense pays s’est toujours senti comme une forteresse assiégée, cernée par des ennemis. C’est une sorte d'obsession de persécution qui traverse toute l’histoire de la Russie. La deuxième raison nous ramène à la fin de l’ URSS dans les années 90, lorsque le communisme est tombé. Pour la plupart des Russes, ces années ont été vécues comme des années d’humiliation alors que c’était la délivrance par rapport à un système criminel.

Vous faites un rapprochement entre la défaite allemande en 1918 et l’effondrement de l’URSS, en quoi cela peut-il expliquer la situation actuelle ?

Poutine s’est positionné comme un réparateur de l’humiliation ressentie par les Russes après l’effondrement de l’URSS, comme Hitler s’était positionné comme le réparateur après l’humiliation ressentie par les Allemands suite à la défaite de 1918, avec le résultat que l’on connait ! Aujourd’hui, on récolte le fruit de cette mentalité revancharde. Enfin, la troisième raison est essentielle pour comprendre ses choix : il veut se protéger contre la Liberté car elle signerait l’arrêt de mort de son régime répressif, liberticide et ultra autoritaire.

Vous citez la phrase de Jean Jaurès à la veille de la première guerre mondiale à propos du capitalisme que vous adaptez à Vladimir Poutine : « Il porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage »

C’était déjà inscrit dans l’ADN de ce régime et aujourd’hui nous y sommes. Son horloge mentale s’est arrêtée à l’époque où il n’était qu’un simple lieutenant-colonel du KGB, une époque où le monde était divisé en deux parties : l’URSS du côté du bien et les Etats-Unis du côté du mal. Depuis il n’a pas évolué alors que le monde a changé de fond en comble.

Dans un article écrit en 2014, vous annonciez déjà que Poutine n’avait plus peur de l’Ouest. Pouvez-vous nous expliquer pour quelles raisons ?

Vladimir Poutine profite des faiblesses de l’Occident. C’est la faiblesse de notre démocratie et celle de notre mode de vie qui forment le terreau nourricier de l’agression de Poutine. Il profite de l’absence de contre-feu. Pour lui le seul interlocuteur qui pourrait lui tenir tête ce sont les Etats-Unis. Les Européens sont aujourd’hui affaiblis de l’intérieur, empêtrés dans leurs propres contradictions internes. Le monde occidental vit une crise existentielle et Poutine s’introduit dans les interstices de cette crise qui frappe aujourd’hui la civilisation occidentale

Vous faites une distinction fondamentale entre  Vladimir Poutine et le peuple russe

Poutine et la Russie ce n’est pas du tout la même chose. Etant donné que nous vivons dans un monde global et interconnecté, il faut se donner les moyens de s’adresser au peuple russe par-dessus la tête de Poutine. Le peuple russe est intelligent. Il faut s’adresser directement à lui en lui disant, Poutine vous ment: les Ukrainiens ne veulent pas attaquer la Russie, ce n’est pas un pays nazi. L' Ukraine est un pays démocratique dont le président a été élu par le peuple.

Contrairement à ce que dit Poutine ce n’est pas un pays qui a été fondé par les bolcheviks de Lénine en 1917, c’est une fake news incroyable !  Il faut oser dire la vérité au peuple et c’est pour ça qu’il faut utiliser ce que j’appelle " le monde du clic" Nous sommes dans un combat entre la vérité et la post-vérité. Chacun aujourd’hui doit déterminer à quel camp il appartient : dans quel monde nous voulons vivre. Celui de la vérité ou de la post-vérité où le mensonge va nous envahir. C'est cela le moment de bascule tragique de l’Histoire que j’ai évoqué au début de notre entretien.

Etes-vous pessimiste ou optimiste sur la tournure que peut prendre ce conflit ?

Ni pessimiste ni optimiste mais lucide. Je constate les choses telles qu’elles sont. Il faut avoir le courage de faire un diagnostic de la situation et à partir de là  toutes les options sont sur la table. Il faut continuer à vivre et trouver la parade. Elle doit être urgente face à cette agression qui présente un danger pour la paix dans le monde entier.

Les mesures de riposte adoptées par l’Europe et les Etats-Unis sont-elles efficaces ?

Vladimir Poutine continuera jusqu’au moment où il sera arrêté. Comme Winston Churchill qui a dit stop à Hitler. Aujourd’hui Il faut dire stop car les conséquences de cette agression pourraient être dévastatrices. Il s’agit d’une agression contre l’humanité toute entière, d’une attaque contre les gens de bonne volonté qui veulent construire et donner du sens à leur vie, qui veulent cheminer vers le bonheur. Sans réponse ferme nous vivrons dans un monde dominé pour les régimes répressifs, autoritaires comme celui de Poutine où l’individu ne sera qu’un rouage de l’Etat. Cela nous ramène à la question centrale que je traite dans mes cours: est-ce que l’homme est né pour être esclave ou pour être libre ?

Si je vous suis bien, l’occident ne peut pas faire l’économie de la force ?

Il faut opposer la force à la force. Passer par une  escalade pour amorcer la désescalade. La seule chose que Vladimir Poutine comprend c’est le rapport de force. Il ne fonctionne pas avec un logiciel rationnel comme le nôtre. Seule la force fermement exprimée peut lui barrer la route, s’il n’est pas déjà trop tard.