Nancy : coronavirus, “c'est l'heure de vérité pour l'hôpital public” dit un médecin-réanimateur

Les cas graves de Covid-19 sont pris en charge dans les services de réanimation. / © IP3 PRESS/MAXPPP. Luc Nobout
Les cas graves de Covid-19 sont pris en charge dans les services de réanimation. / © IP3 PRESS/MAXPPP. Luc Nobout

En quelques semaines, la France a basculé dans une crise exceptionnelle. Avec l'apparition du Covid-19 nous sommes au début d’une épidémie d’un virus inconnu. Et la tension est montée de plusieurs crans dans les hôpitaux publics, comme au CHRU de Nancy, en cette mi-mars 2020.

Par Yves Quemener

Avec le Covid-19 toute la difficulté pour l'hôpital est d'absorber une hausse soudaine de patients dans des services déjà surchargés. A commencer par le Samu où l’activité quotidienne a été triplée. Le 15 absorbe trois ou quatre fois plus d'appels. Souvent pour rassurer des patients angoissés en cette mi-mars 2020. Notamment à Nancy.

Un nouveau virus qui se répand assez vite
-Pr Christian Rabaud, médecin spécialiste des pathologies infectieuses au CHRU de Nancy

Les cas les plus graves sont à l'hôpital public. Et depuis plusieurs semaines, les services d'infectiologie sont eux aussi sollicités de manière incessante. "On reçoit plus de cent appels par jour, avec une prise en charge très supérieure à la normale ", dit le Pr Christian Rabaud, infectiologue au CHRU de Nancy. "Il faut bien comprendre que l'on ne pourra pas tout faire à la fois avec un nouveau virus qui se répand assez vite".
L'apparition de cas graves ne touche plus seulement des personnes fragiles et âgées. Ce qui inquiète les médecins. Les jeunes et les patients sans pathologie sont eux aussi touchés par la maladie.
"Nous avions déjà eu le SRAS, le H1N1, mais là c'est un virus qui provoque un syndrome respiratoire aigu très sévère", ajoute le Pr Rabaud sur France 3 Lorraine. 

Protéger le personnel médical

Nous sommes quand même partis pour que cela dure longtemps. Au moins trois ou quatre mois. 
Ce qui risque d'être épuisant pour le personnel hospitalier, les infirmières, les médecins. Dans plusieurs hôpitaux, on montre du doigt toutes les réorganisations. Ainsi, Sophie Perrin-Phan Dinh, infirmière et responsable de la CGT au CHRU de Nancy regrette que le service chargée des conditions de travail ne se soit réunie que très tard "alors que l'on avait déjà plusieurs cas avérés. L'afflux de nombreux patients, rend la situation extrêmement tendue, surtout en réanimation", dit-elle. Elle  rappelle que le CHRU a annoncé l'année dernière un projet de restructuration avec la suppression de 600 emplois d'ici 2024 et la disparition de plus de 170 lits. 
Dans ce CHRU, le manque de personnel est tel que des soignants sont appelés à la rescousse pour aider à réguler l'explosion des appels au 15. Les étudiants en médecine sont également réquisitionnés sur leur temps de stage. Et les retraités.

L’inquiétude augmente parmi les soignants, épuisés par les réorganisations, face à la virulence du virus et l’afflux des patients
-Pr Jean-Michel Constantin, médecin-réanimateur à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière

"Dans toutes les épidémies il y a un pic. Avec les mesures que l'on prend, on contrarie l'évolution de la maladie. C'est bien, mais cela impose peut-être que l'épidémie durera un peu plus longtemps. En fait on ne peut pas donner de date sur la fin de la pandémie", ajoute le Pr Rabaud. En même temps la priorité est de comprendre comment le virus circule.
Car finalement, même sans attendre le stade 3 de l’épidémie, la France était déjà en état d’alerte. Tous les médecins admettent que l’épidémie est plus grave que prévu.
"Mon intime conviction est que l'on passera la crise", dit le professeur Jean-Michel Constantin, médecin-réanimateur à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris) et secrétaire général de la société française d'anesthésie et de réanimation, joint par téléphone par France 3 Lorraine.  
"Mais cela va mettre l'hôpital public à genoux. La crise est tellement profonde, et d'une ampleur telle, que l'on ne pouvait même pas l’imaginer. Je n'ai jamais vu ça. C'est l'heure de vérité pour l'hôpital public. Dans mon service, spontanément, les médecins, les infirmières, annulent leurs congés pour se consacrer uniquement aux malades".
Car l’autre difficulté, c’est que nous sommes dans une immédiateté des soins, et cela va coûter de l'argent. "Il faudra après la crise, repenser l'hôpital et son financement. Il faudra tout revoir", ajoute le Pr Rabaud du CHRU de Nancy.

Il faut protéger les infirmières
-Pr Jean-Michel Constantin, médecin-réanimateur à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière

"Pour le moment ça tient. Moi si on me donne un budget, "quoique ça coûte" comme a dit le président, je recrute tout de suite 1.000 infirmières". 
Car les infirmières travaillent avec des amplitudes horaires assez larges, de douze heures. "Et en réanimation, nous avons des patients qui nécessitent des soins intensifs et continus" explique Sophie Perrin-Phan Dinh. 

Opérations non urgentes reportées

Maintenant, les opérations dites non urgentes sont reportées pour accroître les capacités d’accueil en soins intensifs. Ainsi, dans le Grand-Est, à Strasbourg, le CHRU a annulé toutes les chirurgies, y compris la chirurgie cardiaque, en dehors des urgences. "La situation se dégrade chaque jour avec des services de réanimations saturées. Avec des patients et parfois des personnels diagnostiqués positifs", dit un chirurgien cardiaque de l'hôpital, joint par téléphone par France 3 Lorraine.

La situation très préoccupante en Italie et l’évolution des courbes épidémiques justifient la fermeture des écoles et la restriction des déplacements, annoncée par Emmanuel Macron jeudi 12 mars 2020.
Ne plus se saluer en se serrant la main, se laver les mains régulièrement, tousser dans son coude, appeler le 15 en cas de symptômes. Les messages d’alerte passent en boucle sur les radios et télé. 
En France, la plus grave crise sanitaire depuis un siècle a fait désormais 79 morts pour plus de 3.600 cas.
Une étude de l’institut allemand Robert-Koch classe la région Grand-Est en zone à risque.
 

Coronavirus : "La peur ne sert à rien, elle nous paralyse", explique une psychiatre du CHRU de Nancy

Rayons de supermarchés vides, ruée sur le gel hydroalcoolique, origine du virus, le Dr Catherine Pichené, Psychiatre au CHRU de Nancy explique pourquoi cette maladie bouleverse la vie des français. 
Car depuis plusieurs semaines il est impossible de ne pas entendre parler de l'épidémie. Sauf que cette information a fait naître ou ressurgir des angoisses et de la peur.
"Nous avons peur car il s'agit d'un virus inconnu, il n'y a pas de vaccin, ni de traitement", dit le Dr Catherine Pichené.
Elle ajoute :"l'autre source d'inquiétude et anxiogène c'est qu’il n'y a pas une minute sans que l'on parle du coronavirus. A la télé, dans les journaux, dans la rue. Et donc cela est devenu une vraie source d'angoisse pour les gens, comme si le coronavirus était omniprésent". 

Et puis il y a la peur autour de la contamination.
Nous sommes inquiets des conséquences de la maladie. Pour nos proches et principalement  les personnes âgées. Et maintenant économiquement. C'est pour cela que les rayons des magasins sont vides. Pas à cause de la maladie. Par peur de manquer."
Et selon le Dr Catherine Pichené, "l'angoisse peut se développer parce que les gens pensent que les mesures seraient insuffisantes pour enrayer la dynamique épidémique. Les informations changent tous les jours. Une fois il faut appeler le 15. Une autre fois aller directement chez son médecin généraliste. Aussi une fois il faut faire le test. Puis une autre fois il ne faut plus le faire." 

Pour aller plus loin, cet article de France 3 Bretagne.  

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