20 ans après la fin du charbon : le combat des mineurs pour la reconnaissance des maladies professionnelles continue

20 ans après la fin du charbon en France en 2004, le combat des mineurs pour la reconnaissance des maladies professionnelles continue. Exposés à l'amiante et aux produits toxiques, ils sont victimes de cancers et souffrent du préjudice d'anxiété.

La date du 23 avril 2004 est gravée dans la mémoire de la population du bassin houiller et des anciens mineurs de Moselle. Ce jour-là marque la fin officielle de l'exploitation du charbon en France. Le pays tourne une page majeure de son histoire industrielle et CDF (Charbonnages de France) tient à donner un éclat particulier à l'évènement en organisant une cérémonie qui a toutes les apparences d'un enterrement de première classe.

La remontée de la dernière berline au siège de La Houve 2 à Creutzwald (Moselle) a lieu sous les objectifs des caméras des télévisions et devant un parterre d'invités triés sur le volet. Le responsable chargé de la mise en scène de l'évènement se réjouit du résultat final : "mon travail était de faire atterrir la navette sans accident". 

Fin de l'histoire ? Pas vraiment. Pour les anciens mineurs rencontrés vingt ans plus tard, l'histoire du charbon se poursuit dans les corps souffrants. Ils sont victimes de pathologies respiratoires et de cancers dus à leur exposition aux poussières de silice et aux substances toxiques utilisées dans les chantiers.

Ce jeudi 11 avril 2024 est jour de permanence au local CFDT Mineurs à Freyming-Merlebach (Moselle). Les syndicalistes accueillent les retraités engagés dans un combat juridique : celui de la reconnaissance de leurs pathologies comme maladies professionnelles, une reconnaissance qui donne droit à une indemnité sur la base d'un taux d'incapacité permanente partielle (IPP).

Didier Sherer, électromécanicien, a fait toute sa carrière au fond, à La Houve, de 1982 à 2001. Comme tous les anciens mineurs, il bénéficie d'un suivi médical régulier. Chaque anomalie détectée est, pour lui, une source d'angoisse :"le pneumologue m'a dit que les radios montrent qu'il y a quelque chose sur la plèvre et des signes d'inflammations pulmonaires. Je suis très angoissé et je n'aimerais pas partir brutalement. Je voudrais vivre encore très très longtemps".

Le combat pour la reconnaissance du préjudice d'anxiété

Depuis la fermeture de la dernière mine, le retraité très actif dans le milieu associatif a accompagné une quarantaine d'anciens collègues au cimetière. Des morts souvent prématurées. Cette épée de Damoclès qui gâche son quotidien porte un nom juridique : le préjudice d'anxiété. Il s'agit de la souffrance morale due à l'inquiétude de développer une maladie liée principalement à l'exposition professionnelle à l'amiante.

Les syndicats de mineurs en font un combat majeur, car cette reconnaissance est souvent contestée ou minimisée devant les tribunaux par l'ex-employeur : Charbonnages de France, entreprise publique, donc l'État. François Dosso est en charge des dossiers de cancers à la CFDT : "Les tribunaux nous donnent raison. CDF continue à dire qu'il n'y avait pas d'amiante au fond alors qu'on a un taux de maladies professionnelles absolument dingue. On a eu des patrons tellement teigneux, qu'on a dû se former, car ils nous prenaient pour des c...". 

L'ancien président du syndicat et secrétaire de la section au siège Vouters conserve le franc-parler du militant aux grandes heures des mobilisations, entre 1987 et 1993. C'était l'époque où se négociaient les conditions du Pacte charbonnier qui acte les conditions de départ des mineurs de charbon. 

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ITW François Dosso, CFDT Mineurs ©FTV

Le juridique n'est pas le métier de ses hommes de l'ombre. L'équipe qui gère les centaines de dossiers, conseillée par des juristes et des avocats, a dû se former au fil de l'eau pour défendre les revendications des mineurs dans l'enceinte judiciaire : "ici, les gars ont un niveau CAP, c'est tout". Ils ont cependant un sérieux savoir-faire hérité des combats sociaux, la capacité à mobiliser ainsi qu'un soutien de poids : le docteur Lucien Privet.

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Lucien Privet, médecin référent Mineurs CFDT ©FTV

Le médecin expert de la CFDT instruit les dossiers médicaux depuis quarante ans afin d'obtenir les meilleurs niveaux d'indemnisations devant les tribunaux : "le travail à la mine a laissé des traces profondes sur la santé des anciens mineurs comme la silicose, la bronchite chronique du mineur de charbon, mais aussi les conséquences des expositions à long terme aux substances chimiques comme le trichloréthylène, le formol, les huiles et graisses abondamment utilisées. Elles provoquent à long terme des cancers".   

Pas une question d'argent

Au-delà de la question des indemnisations, les anciens mineurs vivent mal cette situation où ils sont encore obligés de se battre pour obtenir une juste reconnaissance des préjudices sanitaires subis. Au fil des conversations, on sent poindre une amertume. Ils vivent leur état comme une double peine : une santé dégradée à l'issue d'une vie de travail difficile pour le bien commun. Souvent fils et petit-fils de mineurs, le souvenir de la Bataille du charbon à la Libération quand la corporation était garante du redémarrage économique du pays est encore vivace. C'est une question de dignité et ils sont unanimes : leur combat n'est pas pour l'argent, mais pour leurs futures veuves et leurs enfants. 

Le livre-enquête de la CGT

Le syndicat CGT de son côté a mené une véritable enquête sur l'exposition des mineurs aux substances toxiques dans l'ensemble des bassins houillers de France : Lorraine, Alsace, Provence, Isère et Nord-Pas-de-Calais. Cette enquête exhaustive menée pendant sept ans avec le concours du docteur Alain Carré a donné lieu à la publication en décembre 2023 d'un livre : "(Re)connaissances des risques cancérogènes au travail dans les mines, suivi post-professionnel". Il est édité à 2000 exemplaires par les éditions CGT/Arcane 17.