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600 ans d'Azincourt : l'Angleterre rend hommage à Henry V, "héros" controversé

Une cérémonie s'est déroulée ce jeudi en l'abbaye de Westminster en l'honneur du roi Henry V, vainqueur de la bataille d'Azincourt il y a 600 ans. Un personnage "héroïsé" par William Shakespeare mais que certaines voix dans son pays assimilent aujourd'hui à un "criminel de guerre".  
L'acteur Sam Marks a récité quelques répliques de Shakespeare en hommage à Henry V en l'abbaye de Westminster.
L'acteur Sam Marks a récité quelques répliques de Shakespeare en hommage à Henry V en l'abbaye de Westminster. © NICK ANSELL / POOL / AFP
La cérémonie s'est déroulée en l'abbaye de Westminster à Londres, lieu de sépulture de nombreux rois et reines d'Angleterre. Henry V y a été inhumé en 1422, sept ans après sa triomphale victoire contre la chevalerie française à la bataille d'Azincourt, dans l'actuel Pas-de-Calais. Plus de 2000 personnes ont assisté à cet hommage en présence de deux membres de la famille royale, le duc Edward de Kent, cousin d'Elizabeth II, et sa belle-soeur la princesse Michael de Kent.  Le heaume (casque) et l'épée du monarque, utilisés lors de ses funérailles, ont été exposés pendant cette cérémonie.

Le duc et la princesse de Kent pendant la cérémonie.
Le duc et la princesse de Kent pendant la cérémonie. © NICK ANSELL / POOL / AFP

Outre-Manche, Azincourt est considérée comme l'une des plus grandes victoires militaires de l'histoire. Henry V fait encore figure de héros populaire, grâce à un certain William Shakespeare qui magnifia son épopée en 1599 dans la pièce de théâtre Henry V, dont les répliques résonnent encore dans la Grande-Bretagne d'aujourd'hui. "Et la Saint-Crépin ne reviendra jamais, d'aujourd'hui à la fin du monde, sans qu'on se souvienne de nous, de notre petite bande, de notre heureuse petite bande de frères ("We few, we happy few, we band of brothers" en V.O.). Car celui qui aujourd'hui versera son sang avec moi sera mon frère ; si vile que soit sa condition, ce jour l'anoblira". Le récit shakespearien d'Azincourt, c'est le mythe d'une nation soudée autour d'un jeune et énergique roi de 28 ans, d'un petit groupe d'hommes courageux et solidaires qui se subliment pour terrasser un ennemi bien plus fort et plus nombreux. Celui aussi d'une armée du peuple qui cloue le bec à une aristocratie française arrogante, bien trop sûre d'elle.

"Héros" ou "criminel de guerre" ?

Grâce à Shakespeare, la légende d'Azincourt a traversé les siècles au point que beaucoup d'Anglais ne semblent plus vraiment faire de distinction aujourd'hui entre sa pièce de théâtre et les faits historiques tels qu'ils se sont véritablement déroulés. "Le leadership est une question brûlante en ce moment pour l'église comme pour l'état et il y a beaucoup à apprendre d'un héros de Shakespeare", a d'ailleurs déclaré l'évêque de Londres Richard Chartres lors de cet hommage rendu à Henry V à Westminster, où le comédien Sam Marks, qui interprète actuellement le rôle du souverain pour la Royal Shakespeare Company, est venu déclamer quelques vers. Pourtant cet éloge du vainqueur d'Azincourt n'est pas sans provoquer quelque gêne en Angleterre. Car si Shakespeare l'a dépeint en héros généreux et sympathique, à la jeunesse tumultueuse, le véritable "Harry" - comme on le surnomme affectueusement - était un personnage autrement plus sombre et controversé.

Le heaume d'Henry V exposé à Westminster
Le heaume d'Henry V exposé à Westminster © NICK ANSELL / POOL / AFP

A Azincourt, Henry V avait menacé de trancher l'oreille de tout soldat qui romprait le silence total imposé dans les rangs. Mais cela reste très anecdotique à côté du fait qu'il ordonna à ses hommes d'exécuter sommairement de nombreux prisonniers français, ce qui était totalement contraire aux codes de chevalerie de l'époque. "Henry V était un monstre et Azincourt l'un des nombreux crimes de guerre dont il était responsable", estime ainsi l'hebdomadaire catholique anglais Catholic Herald. En Angleterre, certains n'ont pas oublié qu'à Azincourt, Henry V était l'agresseur et qu'il avait pris l'initiative de rompre une longue trêve de 20 ans entre les deux pays. Contesté lors de son accession sur le trône, menacé par des complots, le roi d'Angleterre cherchait à conquérir sur les champs de bataille la légitimité qui lui faisait défaut. Car Henry V était le fils d'un usurpateur. Son père, Henry IV, s'était emparé du trône par la force en 1399 en destituant puis en faisant assassiner son cousin, le roi Richard II.   

"Une victoire vaine"

Pour Henry V, attaquer la France c'était renouer avec l'ambition de son arrière-grand-père Edouard III.  Petit-fils du roi capétien Philippe Le Bel, ce dernier estimait que la couronne de France lui revenait également de droit. Henry V aussi et pour défendre sa "cause", il n'a pas lésiné sur les moyens. Fort de sa victoire à Azincourt, sa conquête de la Normandie fut d'une extrême violence, l'un des épisodes les plus sanglants de la Guerre de Cent Ans qui a en pourtant connu bien d'autres. Lors du siège de Rouen, entre juillet 1418 et janvier 1419, il réduisit la population à la famine. Les défenseurs de la place furent contraints d'expulser en plein hiver les "bouches inutiles" - femmes, enfants, vieillards, infirmes - mais Henry V refusa de les laisser passer. Ils durent alors s'installer dehors, dans les fossés, en proie aux projectiles lancés de part et d'autre. Le siège de Rouen fut des plus meurtriers : entre 30 000 et 70 000 morts selon les sources. Après sa reddition, le capitaine des arbalétriers, Alain Blanchard, qui avait défendu la ville, fut incapable de payer sa rançon et froidement décapité sur ordre d'Henry V. "Je n’ai pas de biens, mais quand j’en aurais, je ne l’emploierais pas pour empêcher un Anglais de se déshonorer", aurait-il lancé en allant au supplice. 

Le seul portrait connu d'Henry V le montre du bon profil, cachant sa joue droite balafrée.
Le seul portrait connu d'Henry V le montre du bon profil, cachant sa joue droite balafrée. © National Portrait Gallery

Henry V a bien failli parvenir à ses fins. Le traité de Troyes de 1420 en fit l'héritier et le régent du royaume de France en attendant la mort de Charles VI, le "roi fou", que des troubles mentaux avaient réduit à l'impuissance. Mais le destin en voulut autrement :  l'ambitieux conquérant à la joue droite balafrée (souvenir de la bataille de Shrewsbury en 1403) mourut de dysenterie au château de Vincennes le 31 août 1422 laissant comme successeur un bambin de quelques mois, Henry VI. L'Angleterre fut incapable de soutenir financièrement l'occupation de la France, perdit la Guerre de Cent Ans puis se divisa dans une violente guerre civile. Ce qui fait dire à l'historien britannique Gwilym Dodd que son triomphe à Azincourt était une "victoire vaine" ("hollow victory"), un leurre, un mirage, une chimère. "Cette incroyable et improbable victoire portait en elle les germes de la défaite finale dans la Guerre de Cent Ans", écrit-il dans History Today​, magazine d'histoire de référence outre-Manche. "Azincourt fut une victoire vaine parce qu'elle a engendré des attentes irréalistes et parce qu'elle a aveuglé Henry et ses conseillers sur l'impossibilité stratégique de soumettre leur voisin d'outre-Manche".  
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