Un chien, l’affaire Curtis-Pilarski : un roman-enquête sur la mort tragique d’Elisa, "Notre objectif était de remettre la victime à sa place"

Trois ans après la mort d’Elisa Pilarski, le 16 novembre 2019, Olivier Darrioumerle et Matthias Tesson, deux journalistes, publient "Un chien, l’affaire Curtis-Pilarski", sorti le 10 novembre aux éditions Le Cherche Midi. Un livre-enquête qui revient sur la mort brutale de la jeune femme, le travail de la justice et l’omniprésence des théories complotistes sur les réseaux sociaux.

Quelques jours après le drame, journaux régionaux et nationaux, télévisions de toute la France se sont emparé de l’affaire. Les journalistes ont été nombreux, à se déplacer dans notre région, plus précisément dans l’Aisne, pour couvrir ce fait divers.

Et parmi eux, Matthias Tesson, journaliste à BFM TV et Olivier Darrioumerle, journaliste au quotidien Sud-Ouest. Quelques jours après le drame, Christophe Ellul, le compagnon de la victime se livre aux interviews de la presse. C’est lui qui a découvert le corps d’Elisa Pilarski, 29 ans, enceinte de 6 mois, en forêt de Retz, ce 16 novembre 2019.

Le drame en forêt de Retz

Ce jour-là, Christophe Ellull est au travail, à l’aéroport de Roissy. Il est agent de piste à Air France. Il reçoit un appel d’Elisa à 13h19. Selon ses dépositions et les interviews qu’il donne aux médias, elle lui aurait dit qu’elle était attaquée par des chiens puis "j’entendais des aboiements et des cris de douleurs", ajoute-t-il.

Il quitte son travail et se rend sur les lieux. Il retrouve son chien Curtis et Elisa, la cuisse déchirée, des morsures au coude, au bras et aux cervicales, scalpée.

La jeune femme de 29 ans a été mordue par des chiens. "Ma femme a été dévorée", confie Christophe Ellul en pleurs, à notre journaliste de France 3 Picardie, venue l’interviewer quelques jours après le drame.

Ce même après-midi, une chasse à courre organisée par le Rallye la Passion avait lieu dans la forêt à l’occasion de la Saint-Hubert.

Christophe Ellul incrimine immédiatement les chiens de chasse présents ce jour-là. Dès lors, Les enquêteurs s’intéressent à plusieurs scénarios : celui d'une altercation avec un promeneur et son malinois, une attaque collective des chiens de chasse, ou de Curtis, le chien de son compagnon.

L'autopsie conclue à un décès lié à une "hémorragie consécutive à plusieurs morsures." Une information judiciaire contre X est ouverte. L'enquête est confiée à un juge d'instruction pour homicide involontaire. Curtis est saisi, placé sous scellé et transféré à la fourrière de Beauvais.

Des analyses ADN sont réalisées sur 67 chiens, ceux ayant participé à la chasse à courre et les cinq chiens d'Elisa et Christophe Ellul, dont Curtis.

Plus l’enquête avance, plus il apparait que Curtis est le seul responsable de la mort d’Elisa. En novembre 2020, les résultats des tests ADN innocentent la meute et les mesures faites sur la mâchoire de Curtis correspondent aux blessures observées sur la victime.

De plus, Curtis, est un American Pit Bull, introduit illégalement en France par Christophe Ellul et dressé au mordant, une pratique interdite en France et "de nature à abolir toute capacité de contrôle ou de discernement", selon les experts.

En mars 2021, l’homme est arrêté et mis examen pour homicide involontaire et placé sous contrôle judiciaire.

Guérilla numérique

Trois ans d’enquête judiciaire, trois ans de "guerre idéologique sur les réseaux sociaux" entre les partisans de la chasse à courre qui défendent leurs chiens de chasse et les groupes animalistes et végan radicaux qui veulent la libération de Curtis, menacé d’euthanasie.

"Des millions de lignes écrites par des dizaines de millions d’internautes", d’après les auteurs du livre qui ont décrypté les posts et les profils de certains contributeurs les plus virulents. Ils ont aussi interrogé des avatars, scrutés les commentaires sur les réseaux sociaux.

"On a cherché à dénoncer l’impunité et l’anonymat des réseaux sociaux, cet espace incontrôlé où tout s’exprime, le meilleur et surtout, le pire", explique Matthias Tesson, journaliste à BFM TV, qui confie dans le livre : "Je n’ai jamais exercé mon métier dans ces conditions [...] sidéré par le pouvoir des théories diffusées sur les réseaux sociaux, qui mènent à une enquête parallèle".

La justice a essayé de faire son travail malgré la pression de l’opinion et des médias.

Matthias Tesson, journaliste et co-auteur du roman

Cette enquête parallèle se déroule sous les yeux de la justice, silencieuse sur l’affaire, entre les groupes d’internautes, anonymes. Des articles de presse sont publiés, des reportages diffusés à chaque rebondissement de l’affaire et les avocats se livrent bataille sur les plateaux de télévision. Le retard dans les résultats des tests ADN pratiqués sur les chiens, les origines du chien Curtis, la valse des avocats et magistrats, des éléments qui ne font alors que renforcer les rumeurs et déstabiliser la famille.

"La justice a pris son temps et a dépensé beaucoup d’argent pour les analyses ADN des chiens. Elle a essayé de faire son travail malgré la pression de l’opinion et des médias. Elle a fait des erreurs de communication qui ont amené à plusieurs théories du complot. Les réseaux sociaux se sont lâchés quand le procureur de Soissons a annoncé qu’il n’y avait plus 93 chiens testés mais 62, quand il parle de "morsures dues à un ou probablement plusieurs chiens". Cet indice a faire bondir les complotistes qui y ont vu un mensonge de l’État et la protection des puissants chasseurs protégés par Macron contre les faibles, les victimes", explique Matthias Tesson.

Avec ce roman, notre objectif était de remettre la victime à sa place.

Olivier Darrioumerle, journaliste et co-auteur de Un chien, l'affaire Curtis-Pilarski

Deux ans après le drame, en novembre 2021, les éditions Le Cherche Midi contactent Olivier Darrioumerle, qui a déjà publié un roman, pour lui proposer de s’associer à Matthias Tesson et reconstituer l’affaire sous la forme d’un roman.

Ce journaliste parisien enquête sur l’affaire Elisa Pilarski depuis la découverte du corps. L’enquête est alors en sommeil. Tout semble avoir été dit sur l’affaire. Mais d’après les deux journalistes, l’affaire est passée à côté du principal : Elisa Pilarski a perdu son statut de victime. "Avec ce roman, notre objectif était de remettre la victime à sa place. Le chien a été l’objet de délires collectifs. Le chien a pris la place des véritables victimes sur les réseaux sociaux, Une meute de hyènes numériques s’est acharnée pour déterrer le corps d’Elisa et faire revivre sa mort, à plusieurs reprises. Une forme de sacrilège", insiste Olivier Darrioumerle.

Il décide d’aller à la rencontre de Nathalie Pilarski, la mère d’Elisa, à Rébénacq près de Pau dans les Pyrénées-Atlantiques.

Elle a toujours refusé de répondre aux sollicitations des journalistes mais cette fois-ci, elle accepte. "Tous les articles, les reportages et les théories sur le net ont fragilisé la famille. On a fait un deal. Elle me raconterait tout ce qu’elle savait, sa version des faits, l’histoire de sa famille, d’Elisa et moi j’écrirais tout dans le roman. Plus elle se livrait et plus je rentrais dans l’intimité de leur vie. J’apprenais des détails sur l’amour d’Elisa et Christophe et celui qu’ils partageaient pour les chiens et la violence aussi des combats canins", détaille Olivier Darrioumerle.

Un roman "vrai"

Dès les premiers jours qui ont suivi le drame, Matthias Tesson suit ce fait divers. Il se rend dans la forêt de Retz, dans l’Aisne, rencontre les témoins, les voisins, les chasseurs.

Ce journaliste s’intéresse depuis plusieurs années aux faits divers. Il a couvert l’affaire Daval, l’enquête sur le meurtre de Sophie Le Tan et les attentats terroristes de 2015. Un fait-diversier, selon le terme journalistique. Il poursuit l’enquête Pilarski quand il rencontre les avocats, les soutiens, les amis de la famille.

Depuis trois ans, il est présent à chaque moment clés.

C’est comme un polar avec ses secrets et ses pistes. On entre dans la tête des personnages.

Olivier Darrioumerle, journaliste et co-auteur du roman

Toutes ces étapes sont décrites dans le livre sous la forme d’un roman chorale, un roman "vrai", comme le décrivent les auteurs du livre. "C’est comme un polar avec ses secrets et ses pistes. On entre dans la tête des personnages comme dans le roman Gomorra de Roberto Saviano ou L’inconnu de la poste, de Florence Aubenas", précise Olivier Darrioumerle.

La voisine axonaise qui appelle les secours après la découverte du corps, Vincent, l’oncle d’Elisa, Sébastien Van den Berghe, le maître d’équipage de la chasse à courre, Christophe Ellul, Nathalie Pilarski, les avocats, les amis d’Elisa, les experts... Tous les acteurs de l’histoire ont un rôle, une vision, ont vécu l’affaire sous leur propre prisme. Les auteurs leur donnent la parole. "J’ai fait marcher ma mémoire, je me suis souvenu des détails que j’avais observés lors de mes reportages, j’ai réalisé les interviews des protagonistes pour leur faire revivre les faits et être au plus proche de la réalité. On avait aussi les éléments du dossier d’instruction", explique Matthias Tesson. Dans ce roman, aucun personnage principal n’est mis en valeur, ce sont tous des anti-héros, selon Olivier Darrioumerle.

Le fait divers, un travail complexe

Dans le récit, un personnage sort du lot. Matthias, le journaliste, est présenté comme un observateur qui vit aussi l’affaire au rythme de ses émotions, de ses doutes. Il décrit la forêt comme son "bureau", et son travail d’enquête comme essentielle : "Quand l’imagination s’arrête parce que l’immonde est impensable, il faut s’accrocher aux faits." C’est un journaliste de terrain dont la vie est ponctuée par les déplacements, les hôtels et les "horaires déments".

Il se doit d’être dans l’empathie avec les victimes et les témoins mais parfois, il le paie. "Si les journalistes de guerre ressentent souvent du stress post-traumatique, les journalistes habitués aux drames gardent aussi quelques séquelles".

Ses hésitations, ses réflexions sur le métier de journaliste, tout est abordé, par souci de transparence vis-à-vis du lecteur mais aussi du téléspectateur.

"Je voulais sortir de l’image de putassier qu’ont les journalistes et interroger les ressorts du métier. Je parle des destins qui basculent, des constructions psychologiques. L’intérêt des victimes est de donner leur version. Quand on vient frapper à la porte d’une personne, comme Christophe Ellul, dès le début de l’affaire, on est dans l’ambivalence du journaliste. On fait notre métier mais on ressent aussi des doutes", justifie Matthias Tesson.

Ce roman a un objectif : apporter une reconstitution de la vérité, loin des théories

Olivier Darrioumerle, co-auteur du roman

Après trois ans de travail, plongés dans l’affaire Pilarski et ses zones d’ombre, les co-auteurs de Un chien, l’affaire Curtis-Pilarski, ont une conviction sur le coupable de la mort d’Elisa. Mais, interrogés à leur tour, ils préfèrent ne pas la dévoiler. "L’affaire n’est pas arrivée à son terme et à un jugement, les personnes sur lesquelles pèsent des charges demeurent présumées innocentes. Ce roman a un objectif : apporter une reconstitution de la vérité, loin des théories qu’on a pu lire çà et là en attendant la vérité officielle de la justice", indique Olivier Darrioumerle.

Concernant l’issue de l’affaire, Matthias Tesson a une autre intuition : "Je suis sûr que la vérité judiciaire ne satisfera personne car elle sera toujours partielle. Le témoin de la scène de crime est un chien et un chien, ça ne parle pas."

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