Bac 2021 : Des professeurs de philosophie du Nord et du Pas-de-Calais en colère font la grève des corrections de copies

Les professeurs de philosophie du Nord et du Pas-de-Calais sont en grève de correction. En cause : la numérisation des copies, un délai de correction plus court et de nombreux couacs qui rendent leur travail plus difficile. Une grève a priori sans conséquence pour les candidats au Bac.

De nombreux professeurs de philosophie dans le Nord et le Pas-de-Calais sont en grève et dénoncent de mauvaises conditions de correction, à cause notamment de la numérisation des copies.
De nombreux professeurs de philosophie dans le Nord et le Pas-de-Calais sont en grève et dénoncent de mauvaises conditions de correction, à cause notamment de la numérisation des copies. © Jean-Marc Vasco / FTV

"Le numérique, c'est quand même formidable", plaisante Anne Dubelloy, professeure de philosophie à Lille et syndiquée au SNES-FSU, au cours d'une conversation. "Attends, attends, attends, réplique Jean-François Dejours, représentant national des enseignats de cette discipline pour le SNES-FSU, en riant. Sauf pour pour les copies Santorin." Il ne s'agit pas de l'île en Grèce où certains passeront leurs vacances d'été mais d'un logiciel de correction de copies dématérialisées pour cette année du bac. 

C'est aussi le point de discorde entre de nombreux professeurs de philosophie et l'Education nationale. Cette année, ils sont beaucoup, "près de 25%" dans le Nord et le Pas-de-Calais, selon les professeurs interviewés, à faire grève contre les nouvelles conditions de correction de copies du bac et les difficultés qu'elles entrainent. 

Couacs en chaîne 

"Il y a un certain nombre de dysfonctionnements qui portent préjudice à la qualité des copies", explique Yann Flament du syndicat SNES-FSU. Par exemple, une copie numérisée qui commence par la page d'un candidat et se termine par celle d'un autre, "si on a une lecture un petit peu hative, comme on peut l'avoir avec un support dématérialisé, on ne s'en rend pas forcément compte tout de suite et on peut continuer à lire et se demander où est la cohérence de la copie, détaille-t-il. Parce que là ce n'est pas flagrant qu'il y a une rupture dans l'écriture. On le voit si on regarde bien."

Un professeur de philosophie face à une copie mal numérisée. La première page est le début de copie d'un lycéen et la seconde page est la suite... d'une autre copie d'un autre lycéen.
Un professeur de philosophie face à une copie mal numérisée. La première page est le début de copie d'un lycéen et la seconde page est la suite... d'une autre copie d'un autre lycéen. © Jean-Marc Vasco / FTV

Il y a également des copies qui ne sont pas anonymisées, comme cela a été le cas dans le lycée de Jean-François Dejours, où une professeure a reçu la copie d'élèves du lycée dans lequel elle enseigne. Son fils était candidat dans cet établissement. "Mais heureusement, il passait la filière générale et elle a reçu des copies de filières technologiques. Vous imaginez si elle avait la copie de son fils à corriger ?". Anne Dubelloy ajoute avoir eu des copies "renvoyées après rescannage avec le nom et le prénom des candidats, donc une levée d'anonymat qui pose un problème déontologique pour nous en tant que correcteurs".

Les copies "mal scannées", "des copies qui sont floues, mélangées" les mettent aussi en difficulté de correction, "puisqu'on ne sait pas exactement ce qu'on corrige ou comment parvenir à corriger correctement.

Le délai également pointé du doigt 

L'autre problème, c'est le délai de correction des copies, qui est passé à six jours ouvrables. "On avait en général 10 à 12 jours ouvrables pour corriger les copies dans les années précédentes, rappelle Yann Flament. On a désormais 6 jours ouvrables pour corriger une moyenne de 120 copies, c'est un temps très court qui gêne la qualité de la correction de manière générale. En plus, la dématerialisation fait qu'on a une fatigue visuelle et psychique qui est plus importante qu'avec des copies en papier."

Mais qui dit moins de temps ne veut pas dire moins de copies. "On a le même quota de copies. Cela nous fait 20 copies par jour, raconte Jean-François Dejours. 20 copies par jour, on peut faire ça en une journée, deux jours, après on ne sait plus ce qu'on lit. Il n'y a pas de respect pour le travail des candidats et des correcteurs". " Sans parler des problèmes visuels que connaissent certains collègues et pour lesquels être sur écran toute la journée est extrêmement fatiguant.", regrette Anne Dubelloy. 

20 copies par jour, on peut faire ça en une journée, deux jours, après on ne sait plus ce qu'on lit. Il n'y a pas de respect pour le travail des candidats et des correcteurs.

Jean-François Desjours, représentant national des profs de philo

Cette année, avec le Covid, la meilleure note sera choisie entre le contrôle continu et celle de l'épreuve du bac. Mais ça ne change rien, le travail de correction à fournir est équivalent : les "non copies", comme les appelle Jean-François, c'est-à-dire des copies de "10 à 20 lignes", se comptent sur les doigts d'une main. "J'en ai 5 sur 113", précise-t-il. Et Anne Dubelloy de rajouter : "de notre point de vue, il nous manque 48 heures au moins pour corriger correctement nos copies. C'est à dire y consacrer un temps nécessaire et suffisant", complète

Anne Dubelloy, enseignante en philosophie, devant une copie de l'épreuve du bac numérisée.
Anne Dubelloy, enseignante en philosophie, devant une copie de l'épreuve du bac numérisée. © Jean-Marc Vasco / FTV

Selon Jean-François Dejours les professeurs expriment trois revendication dans la motion qu'ils ont votés :

Correction hors-connexion et manifestation

Mais pas de panique pour les lycéens qui ont planché sur leur épreuve de philosophie. Il ne faut pas prendre le terme "grève de correction" au sens propre. Au contraire, les professeurs affirment continuer de corriger les copies. "On est nombreux à travailler en mode hors connexion, explique Anne Dubelloy. C'est-à-dire qu'on télécharge le PDF de nos copies, on les corrige hors-ligne et non pas sur le logiciel Santorin". Elle ajoute : "les notes, on pourra toujours les donner et les faire valoir le jour des jurys de délibération. Donc pour moi, il n'y a pas de difficultés pour le candidat" qui ont déjà leur note de contrôle continu. 

Cette action est une façon pour eux de "garder nos notes pour l'instant et nos appréciations pour nous, dans nos ordinateurs" et de "décider, quand on le souhaitera, de les rendre au rectorat, ajoute Yann Flament. On a décidé de prendre le temps nécessaire à une correction de qualité et donc, si besoin, de prendre nos jours supplémentaires pour pouvoir finir toutes nos copies."

On a décidé de prendre le temps nécessaire à une correction de qualité et donc, si besoin, de prendre nos jours supplémentaires pour pouvoir finir toutes nos copies.

Yann Flament, professeur de philosophie

Le logiciel de correction Santorin leur a été présenté "comme permettant de mieux répartir les copies entre les correcteus" et "évitant la perte de copies", fait savoir Anne Dubelloy. Mais pour Yann Flament, l'argument de de la perte de copies n'est pas valable."On aimerait bien connaître les statistiques de perte de copies, ça devait pas être un gros problème avant".  

Toutes ces raisons poussent de nombreux professeurs à ne pas rendre les copies mardi 29 juin et à manifester devant le rectorat de Lille. "On est en grève le 29, le jour où on doit rentrer nos notes et nos appréciations sur ce logiciel-là, annonce Anne Dubelloy. Donc on sait d'ores et déjà qu'on ne rentrera pas nos notes ce jour là. Et on est en grève reconductible à partir de ce jour-là."

Jean-François Dejours (au centre), en compagnie de ses collègues Yann Flament et Anne Dubelloy.
Jean-François Dejours (au centre), en compagnie de ses collègues Yann Flament et Anne Dubelloy. © Jean-Marc Vasco / FTV

Plusieurs explications

Les professeurs posent également un regard analytique sur cette numérisation des copies. "On l'explique peut-être avec simplement un préjugé global en faveur de la modernité qui serait toute numérique, qu'il y aurait une nécessité de passer au numérique", suppose Yann Flament. 

Pour Anne Dubelloy, il faut remonter à la grève des professeurs de philosophie de 2019.  "Je crois que l'administration a voulu nous prendre nos copies pour éviter ce qu'ill s'est passé pour le bac 2019 et le fait que les profs de philo, en partie, ont pris leurs copies chez eux et ont refusé de les remettre au rectorat. Je crois que l'imposition du logiciel, c'est une manière de nous prendre les copies des mains litteralement. Mais nous refusons cette numérisation de l'éducation et de l'enseignement."

On profite de la crise pour imposer des transformations dans l'éducation nationale et ailleurs en termes de metier, en terme de savoir-faire, qui ne sont absolument pas justifiés.

Anne Dubelloy

Elle dénonce également un "effet d'opportunisme" de la part du gouvernement. "On profite de la crise pour imposer des transformations dans l'Education nationale et ailleurs en termes de metier, en terme de savoir-faire, qui ne sont absolument pas justifiés. On n'a pas été consultés pour l'utilisation de ce logiciel Santorin, il nous est imposé sans autre préalable et il nous aide en rien à la correction." Jean-François Dejours craint in fine une "privatisation", une "sous-traitance" et une "externalisation" à outrance au sein de l'Education nationale. De peurs nombreuses qui s'amplifient en temps de correction.

"Cette dématérialisation c'est le dernier acte d'une année qui a été extrêmement difficile, qui a été difficile pour les élèves, pour les personnels qui ont eu sans cesse à s'adapter à cause du Covid, conclut Anne Dubelloy. Et là on continue de nous rendre cette année parfaitement difficile. Pour nous c'est insupportable."

Rendez-vous mardi 6 juillet pour la publication des résultats du Bac 2021.

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