Témoignages. LGBTQIA+, entre envie de revendiquer et désir d'indifférence : "nos identités sont politiques"

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Être LGBTQIA+ dans les Hauts-de-France : culture et vie quotidienne ©FTV
Publié le Écrit par Romane Idres

Comprendre, construire et assumer son orientation sexuelle et son identité de genre peut relever du défi quand on est LGBTQIA+. Alors qu'il y a tout juste 10 ans, la loi sur le mariage pour tous était adoptée, nous avons rencontré des personnes queer, lesbiennes, gay, non-binaires, qui nous ont parlé de leur parcours et de leurs aspirations.

C'est dans un bar du centre-ville lillois, le Grand Scène, que nous avons rencontré Val, le créateur de la House of Jambon Beurre, premier collectif de drag queens de la capitale du Nord. Il nous a accueillis à mi-chemin de sa transformation en Crystal Chardonnay, le personnage qu'il a créé il y a cinq ans, lorsqu'il a commencé la scène. Poudre pour le teint, eye-liner, fard à paupières, faux-cils, perruque, tenue... Il faut plusieurs heures pour que la métamorphose soit complète.

Avec son ami Louis, alias Bobby Grant, ils se préparent pour le show prévu ce soir-là à l'occasion de la diffusion de la demi-finale de Drag Race Belgique. Ce concours né aux États-Unis est devenu si populaire qu'il a été adapté dans une douzaine de pays, et permet aux drags queens du monde entier de diffuser les valeurs de tolérance et de liberté qu'elles prônent depuis des décennies. "Le drag c'est toujours politique ; se présenter comme ça, c'est politique, assure Val. C'est hyper important pour nous d'avoir cette visibilité, en France et comme partout ailleurs dans le monde, on commence à en avoir un peu plus, on commence à nous écouter. 

"Forcément, on dérange de plus en plus, et plus on sera visibles, plus on dérangera. Mais plus on dérangera, plus on portera nos messages, et plus on avancera vers un meilleur avenir."

Val

Créateur de la House of Jambon Beurre

S'exposer pour mieux explorer et assumer son identité

Louis peut le confirmer : l'univers drag lui a ouvert l'esprit et l'a libéré de ses préjugés. "Je ne dirais pas que j'étais homophobe, mais je venais d'une petite ville, je n'avais aucune connaissance queer dans mon entourage, et j'avais un peu des a priori sur les gays efféminés, les travestis, tout ça, admet-il. Et au final, à découvrir le drag et toutes les personnes qui rayonnent autour, on découvre des personnalités hyper différentes, des identités différentes, et on se rend compte qu'il y avait une part de soi qu'on ne pouvait pas exprimer parce qu'on n'en avait pas connaissance."

Le drag peut même avoir des vertus thérapeutiques. "Crystal, c'est devenu une extension de moi-même. Elle était assumée avant Val, elle n'hésite pas à prendre la parole, elle est beaucoup plus à l'aise avec les gens. C'est un peu la personne qui a sauvé Val sous la façade, confie Val. Le drag m'a permis de trouver ma place dans une communauté. (...) Aujourd'hui, je continue de faire des shows et d'essayer de créer des soirées un peu safe, pour la personne que j'étais plus jeune et qui aurait rêvé de pouvoir connaître et vivre ça."

"C'est dans ces lieux-là qu'on se sent un peu comme tout le monde"

Si les drag queens forment l'un des pans les plus visibles de la culture queer, il existe bien d'autres façons de vivre les identités LGBT+. Le mot "queer" a d'ailleurs une définition très large et regroupe des personnes de différents horizons. Le centre "J'en suis j'y reste" de Lille fait office de cocon pour tous ceux qui se reconnaissent dans ce terme et ne trouvent pas leur place ailleurs. Un "safe space" rassurant, mais qui permet aussi de croiser les combats.

"Il y a des personnes qui sont racisés, handicapées, LGBT... On sait très bien qu'il faut tout mélanger pour que les gens qui sont à l'intersectionnalité de plusieurs choses puissent accéder à des lieux, à des ressources, à des représentations qu'on n'a pas dans les médias, estime Nel Sohier, membre du centre qui a organisé des ateliers créatifs autour des identités LGBTQIA+. "On se rend compte qu'on n'est pas tout seul, qu'on a des gens autour de nous. Et puis, on est des personnes LGBTQIA+, mais on est aussi des personnes."

"Quand on vient ici, on va parler de nos centres d'intérêt, de notre journée, de nos chats et nos chiens... C'est dans ces lieux-là qu'on se sent un peu monsieur et madame tout le monde."

Nel Sohier

Membre du centre "J'en suis j'y reste" de Lille

Revendiquer le droit à l'indifférence

Ce besoin d'être "comme tout le monde", de ne pas être remarqué, de ne pas attirer les regards ou des questions déplacées, on le retrouve chez plusieurs personnes que nous avons rencontrées. Un désir d'indifférence pour lequel se bat Chantal Ledoux, 70 ans, militante chez SOS Homophobie. Mariée à un homme pendant 20 ans, elle a réalisé son homosexualité sur le tard, au début des années 90.

Elle, qui à l'époque craignait de tenir la main à sa compagne en public, a choisi d'être actrice du changement de la société en intervenant dans les collèges et les lycées. "Dans certaines interventions, quand on montrait une vidéo avec un baiser de deux garçons, il y avait deux types de réactions : ceux pour qui c'était complètement cool, et ceux qui se cachaient les yeux. Il faut les faire réfléchir sur le fait que c'est deux personnes qui s'aiment, pourquoi n'aurait-on pas les mêmes droits que les autres, se donner la main, se faire un baiser ?"

À chaque génération ses défis

À quelques dizaines de kilomètres de là, à Caullières, à l'est de la Somme, Joshua Moulin et son mari Stéphane Gerber, se souviennent, eux aussi, d'une époque où la discrétion était une question de sécurité. "On sortait le soir, mais seulement dans les discothèques, c'était le seul endroit, se souvient Stéphane.

"Il y avait quelques restaurants où on savait qu'on pouvait aller parce qu'on connaissait le patron, mais sinon on ne pouvait pas sortir n'importe où."

Stéphane Gerber

Gérant du cabaret Les Chats Roses

Le couple de quinquagénaires a décidé d'ouvrir dans le petit village un bar-restaurant qui devient un cabaret le week-end. Joshua, transformiste depuis plusieurs années, se produit sur scène avec d'autres artistes.

Leur démarche n'est pas militante : l'établissement est ouvert à tous, les seuls indésirables sont le jugement et l'intolérance. Ils proposent également, une fois par mois, des soirées LGBT. "On avait fait une étude de marché : des gays, des lesbiennes, des bi, des trans, il y en a partout. Quand ils venaient boire un verre ici au début, on leur demandait où ils sortaient : et bien nulle part, il n'y avait pas d'endroit. Sinon il fallait aller sur Amiens, où il y a un seul établissement, mais c'est un peu particulier, c'est très très jeune. Nous, on vise surtout une clientèle de notre génération, de gens qui travaillent, qui ont juste envie de sortir juste pour boire un coup, écouter de la musique pas forcément très forte", explique le couple.

Chaque génération apporte sa pierre à l'édifice pour construire une société plus égalitaire. Alors qu'il y a dix ans, le mariage entre partenaires du même sexe déchaînait les passions et provoquait des débats parfois violents, c'est aujourd'hui un acquis qui n'est presque plus remis en cause. Les couples homosexuels se cachent de moins en moins, et la diversité des orientations sexuelles et des identités de genre est de mieux en mieux représentée dans les médias. Des pas de géant dans un monde où l'homosexualité a été retirée de la liste des maladies mentales de l'Organisation mondiale de la Santé il y a seulement 33 ans.

Retrouvez ces témoignages et d'autres dans Enquêtes de Région, mercredi 10 mai à 23h sur France 3 Hauts-de-France. "Être LGBTQIA+ dans les Hauts-de-France, dix ans après la loi du mariage pour tous", une émission à voir aussi sur france.tv.

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