Covid-19 en Normandie : "La population doit être la plus sérieuse possible pour aider les hôpitaux"

En l'espace d'une semaine, on a recensé 40% de cas positifs au coronavirus en plus en Normandie. Contrairement à la première vague, les hopitaux continuent de traiter les pathologies autres que le covid. Mais l'ARS a déjà du demander de déprogrammer certains actes en Seine-Maritime. 

Au Centre Hospitalier Intercommunal - Elbeuf Louviers Val de Reuil
Au Centre Hospitalier Intercommunal - Elbeuf Louviers Val de Reuil © Tanguy Leroux
Au lendemain de la publication du dernier point épidémiologique en Normandie, l'Agence Régionale de Santé tire la sonnette d'alarme, avec le soutien des chefs des services de réanimation de Rouen et de Caen. "Quand j'entends certaines personnes dénoncer une privation de libertés, ça me révolte", s'insurge le professeur Jean-Louis Gérard, du CHU de Caen, "Celui qui est privé de liberté c'est celui qui est en réanimation avec un tube dans la trachée et un respirateur artificiel à côté de lui." Avec 40% de cas positifs en plus en l'espace d'une seule semaine dans la région, "on est dans un renforcement assez net de la circulation du virus", indique Thomas Deroche, le directeur de l'ARS Normandie, "ces cas vont mécaniquement se traduire par des hospitalisations dans les prochains jours." Or, pour les hôpitaux, cette seconde vague s'annonce différente de la première. Au rayon des bonnes nouvelles, l'expérience engrangée par le personnel médical au printemps dernier permet aujopurd'hui une meilleure prise en charge des patients. "On connait la bête", résume ainsi le professeur Bertrand Dureuil, du CHU de Rouen, "Le taux de mortalité était de 22% au début du mois de septembre contre 35% au mois de juin. C'est un gain considérable." Et c'est bien la seule bonne nouvelle.

Le spectre de la grippe

Car si les professionnels de santé ont engrangé de l'expérience, ils ont aussi accumulé de la fatigue. Et la seconde phase amorcée depuis plusieurs jours semble encore plus compliquée à gérer. Pour des raisons climatiques tout d'abord. "On entre dans une saison froide et humide et à cette période les habitudes de vie sont beaucoup plus orientées vers des lieux confinés", souligne Thomas Deroche. Outre des conditions favorisant la circulation des virus, se profilent le spectre de la grippe et les risques de décompensation respiratoire (insuffisance respiratoire aigue) liée par exemple à des formes graves de bronchites. Autant de patients potentiels susceptibles d'êre accueillis à l'hôpital.
 
Si de l'avis de tous ces experts, le beau temps a été une chance au printemps dernier, un autre facteur a également permis à la machine de ne pas exploser lors de la première phase. "Le confinement a eu un gros avantage : la traumatologie routière avait quasiment disparu", explique le professeur Bertrand Dureuil, "Aujourd'hui, nos réas sont complètement pleines. La majorité des lits sont occupés par des traumatisés et des complications chirurgicales." Aujourd'hui, un tiers de la capacité (29%) des lits de réanimation en Normandie est occupé par des patients covid.

En mars dernier, on ne pensait pas qu'on allait déprogrammer sur une période aussi longue

Professeur Bertrand Dureuil, CHU de Rouen


"Les lits sont occupés à 100%. L'arrivée des Covid tend les capacités. L'activité programmée, qui induit de la réanimation, est impactée", souligne le directeur de l'ARS. Or, aujourd'hui, l'objectif pour les hôpitaux est de maintenir le plus longtemps possible l'activité "non-covid". "En mars dernier, on ne pensait pas qu'on allait déprogrammer sur une période aussi longue", explique le professeur Dureuil. Et les retards de prise en charge se sont accumulés. Pas question de perdre encore plus de temps.

"La réanimation n'est pas le traitement de l'épidémie"

Si la capacité en réanimation peut être portée à 328 lits d'ici la fin novembre en Normandie (soit 90 lits de plus par rapport à aujourd'hui), cette augmentation ne constitue en rien une solution miracle, selon ces professionnels de santé. Loin de là. "La question des lits de réanimation est un vrai problème et un faux problème. La réanimation n'est pas le traitement de l'épidémie. C'est le recours ultime face à une défaillance respiratoire majeure. Pour un malade, passer en réa est une épreuve considérable avec des risques de séquelles très importants", rappelle le professeur Jean-Louis Gérard, du CHU de Caen.

Une augmentation de la capacité en réanimation pose aussi des problèmes "en termes de ressources humaines", selon Thomas Deroche, "Peu de gens savent faire de la réanimation : il faut cinq années de formation pour un paramédical et onze pour un médecin." Et contrairement à la première phase de l'épidémie, "on a un nombre des perssonels attaints par la Covid", souligne le professeur Dureuil.

La traumatologie déroutée vers le privé

Enfin, et surtout, une croissance exponentielle des lits de rénimation ne peut se faire sans "un impact lourd sur les autres activités". Aujourd'hui, "toute la traumatologie est déroutée par le SAMU de Rouen vers les cliniques de l'agglomération", indique le professeur Bertrand Dureuil.  Selon l'ARS, comme lors de la première phase, le secteur privé vient épauler le secteur public afin de répartir "équitablement" l'effort. Car difficile de compter aujourd'hui sur l'aide d'autres régions. "L'une des particularités de cette seconde vague c'est que l'épidémie se diffuse partout. Il n' ya pas de réservoir entre les régions pour se transmettre les ressources et les patients."
 
En Seine-Maritime, sur les bassins de Rouen et du Havre, la situation a atteint un tel point critique que l'Agence Régionale de Santé a dû donner des consignes de déprogrammation (ciblant un pourcentage de l'activité d'un hôpital et non pas des activités spécifiques) afin de dégager des ressources. "Par exemple, tout ce qui est fonctionnel, comme une prothèse de hanche, qui ne présente pas de risque vital", explique le chef du service de réanimation du CHU de Rouen, "En revanche, pour les cancers, on fait tout pour qu'ils soient opérés. On espère ne pas arriver au moment où on sera obligé de les reporter."
 
Pour le professeur Jean-Louis Gérard du CHU de Caen, "c'est dans les comportements et la prévention qu'on réglera le problème". A Rouen, l'effet du couvre-feu n'est pas attendu avant au moins une semaine sur le nombre de cas positifs. Pour les hospitalisations, il faudra attendre 15 jours - 3 semaines pour voir si la mesure est efficace, comme en Guyane. En attendant, "la population doit être la plus sérieuse possible dans le respect des gestes barrières pour aider les hôpitaux". Parmi les grandes règles martelées par les autorités sanitaires, le port du masque quand la distance n'est pas possible, le lavage des mains, la règle des 6 - "il faut échelonner ses contacts sociaux", rappelle Thomas Deroche - mais aussi l'aération régulière des locaux : "L'air qui stagne est propice à la diffusion du virus. Mieux vaut mettre un pull." Dernier volet de la lutte contre la propagation de l'épidémie, le dépistage du virus. Selon l'Agence Régionale de Santé, "les délais sont revenus à la normale avec 50% des résultats en moins de 24 heures". Et le directeur Thomas Deroche de lancer aux Normands: "Si vous êtes cas contacts ou à risque, allez vous faire dépister en vitesse !" Actuellement, 63 000 tests sont réalisés par semaine (contre la moitié au mois de septembre). Ces chiffres pourraient augmenter avec l'arrivée prochaine des test antigéniques. L'ARS compte utiliser ce nouvel outil "des tests à plus grande échelle" sur des campus ou dans des maisons de retraite.

 
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