INTERVIEW. Journée internationale pour le droit à l'avortement : "L'IVG est menacée dès qu'une démocratie s'abîme"

L'IVG est-elle menacée ? Pourquoi un tel tabou ? Comment (bien) prendre en charge les femmes qui y ont recours ? A l'occasion de la Journée internationale pour le droit à l'avortement, Marianne Lainé, médecin et fondatrice du seul centre entièrement dédié à la prise en charge de l'IVG en France, a répondu à nos questions.

C'est un droit fondamental, toujours remis en question en 2023 : depuis la loi du 17 janvier 1975, les femmes peuvent disposer librement de leur corps et maîtriser leur fécondité.

Fondatrice de l'Institut médical Simone Veil à Rouen et médecin, Marianne Lainé était l'invitée d'Ici 12/13 Normandie ce mercredi 27 septembre, à l'occasion de la Journée internationale pour le droit à l'avortement. Elle fait le point sur la situation en France, mais également sur celle de cette structure unique en France et jusqu'alors menacée, faute de financements.

France 3 Normandie : Que retenez-vous des deux ans d'existence de l'Institut médical Simone Veil, que vous avez fondé en 2021 ?

Marianne Lainé : C'est un bilan extrêmement enthousiasmant. Nous sommes à plus de 1 700 consultations par an, nous avons pratiqué 401 IVG médicamenteuses en 2022. Nous organisons maintenant des groupes de parole que j'anime avec une psychologue. On vérifie que les femmes vont bien, que leur contraception leur convient, qu'elles ne rencontrent pas de difficultés psychologiques suite à leur IVG.

Les femmes ont rapidement repéré ce lieu. Il est innovant et n'existe nulle part ailleurs en France. Dans le pays, j'avais constaté qu'il y avait toujours des freins, pour les femmes, à l'accès à une information précoce. Ce frein existe sur de nombreux territoires.

En deux ans, nous sommes maintenant une équipe consolidée, douze praticiens viennent à l'Institut faire des vacations. Ces confrères ont été formés à l'IVG. Ils viennent de tout le territoire et dans leur cabinet, loin de Rouen, les femmes ne se tournaient pas vers eux. Ici, ils sont très surpris de la multiplicité des situations complexes qu'ils rencontrent, d'un point de vue social ou médical. Ils sont très heureux d'apporter de leur temps pour cette mission.

L'accès à l'IVG est-il plus difficile en zone rurale ?

À l'Institut médical Simone Veil, 20% de nos patientes vivent au-delà de 30 km. Il ne faut que 3 à 4 consultations en présentiel, alors les femmes viennent, y compris des zones rurales. La femme n'a pas de cardiologue aux quatre coins de son village, et ne vivra, heureusement, qu'une IVG dans sa vie, la plupart du temps.

Le saupoudrage d'accès à l'IVG sur un territoire n'est pas une avancée pour moi. L'avancée serait de travailler sur la prévention. D'avoir des PMI et des Plannings familiaux dans tous les territoires. Beaucoup de ces centres ont fermé, il y a des difficultés budgétaires... Pourtant, on voit qu'il y a un recul de la mise en place d'une contraception efficace pour les femmes. Il y a tout un travail éducatif à mettre en place.

Le tabou est lié à l'acte. C'est une souffrance pour les femmes que d'avoir recours à l'IVG.

Marianne Lainé

à France 3 Normandie

Le recours à l'IVG reste-t-il encore un tabou ?

Le tabou est lié à l'acte. C'est une souffrance pour les femmes que d'y avoir recours. Elles aiment pouvoir passer à autre chose, ne pas devoir en parler à droite à gauche.

Pour les professionnels, ce n'est pas un tabou, mais cela n'est pas pour autant le cœur du métier de tous ! L'IVG ne fait pas nécessairement partie de notre quotidien : 3% des praticiens la pratiquent, elle concerne 15 femmes sur 1000. Mais cette minorité de femme doit être prise en charge complètement.

De nombreux pays remettent en question ce droit fondamental. Est-il menacé en France ?

Il peut l'être dès qu'une démocratie s'abîme, ça fait même partie des premières choses. En France, en 1999, 200 000 femmes demandaient la pilule du lendemain, la contraception d'urgence. Aujourd'hui, c'est 2 millions chaque année. La question est de savoir comment on peut améliorer la contraception pour que les femmes soient rassurées et sereines par rapport à leur sexualité.

Quid de la situation de l'Institut Simone Veil ?

Nous disposions d'un financement de 20 000 euros de la métropole. C'était sur trois ans, il reste un an. En 2022, l'ARS [Agence régionale de santé, NDLR] nous avait donné 50 000 euros. Elle nous a redonné cette somme en 2023. J'espère que nous aurons à nouveau ce financement en 2024.

Par ailleurs, j'avais déposé un dossier pour obtenir une aide européenne. Je suis passée en commission à la Région avec différentes instances (ARS, Union régionale des médecins libéraux...) et il semblerait que l'on m'ait attribué un budget pour trois ans pour l'emploi d'une coordinatrice administrative. C'est extraordinaire, jusque-là c'est moi qui m'en occupais !

Plus récemment, la Première ministre devait venir me rencontrer. À la dernière minute, elle a annulé car nous avons subi un affichage sauvage anti-avortement devant l'Institut, avec des propos abominables. Dans le virage que prend le gouvernement, je pensais que c'était un point fort qu'ils aient souhaité venir, mais l'annulation sans autre chose derrière m'inquiète. J'espère continuer à interpeller les plus hautes fonctions d'État [pour pérenniser les financements de l'Institut, NDLR].

Institut médical Simone Veil, 13 rue Herbière, 76000 Rouen

Prise de rendez-vous : institutmedicalsimoneveil@gmail.com et sur Doctolib.

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