REPORTAGE. Présidentielle 2022 : comment les éoliennes en mer sont devenues un sujet de campagne ?

Publié le Mis à jour le
Écrit par Amandine Pointel .

Dans le cadre du dispositif Ma France 2022, nous nous sommes rendus pendant deux jours au Tréport (Seine-Maritime) pour comprendre les préoccupations des habitants avant l’élection présidentielle. Au cœur des discussions, le projet de parc éolien en mer Dieppe - Le Tréport, loin de faire l’unanimité. On vous raconte.

À deux mois du premier tour de la présidentielle 2022, qu’est-ce qui préoccupe les Tréportais ? Pour le savoir, nous nous sommes rendus pendant deux jours en immersion dans cette station balnéaire, située aux confins de la Normandie et des Hauts-de-France. Avec Eu et Mers-les-Bains, elle fait partie de l'intercommunalité dénommée communauté de communes des “Trois Villes Sœurs”.

A notre arrivée sur place, un panneau nous interpelle. Impossible de le rater, il est installé sur le place de la Batterie, juste à côté du casino, passage obligé pour rejoindre la plage. “Implantation de 62 éoliennes au large du Tréport ? La pêche et le tourisme jusqu’à quand ? Réagissez maintenant !” 

“Ce projet, ça va être un fléau. Je suis totalement contre, ça va faire fuir les poissons pour les pêcheurs”, nous lance Sylvain, un habitant sorti pour promener son chien. Le panneau fait référence au projet d’un parc éolien en mer, à environ 16 km au large du Tréport. Ce dernier a pour vocation d’alimenter 850 000 personnes par an en électricité renouvelable, soit l’équivalent des 2/3 de la population de Seine Maritime. En juin 2014, la société Eoliennes en Mer Dieppe - Le Tréport remporte un appel d’offres pour la construction du parc. Le maître d’ouvrage annonçait alors une construction fin 2018, pour une exploitation mi-2021.Le projet est envisagé depuis plus de 15 ans, mais la date est sans cesse repoussée en raison des nombreuses mobilisations de pêcheurs, habitants et associations. 

Frise chronologique. Retour sur les grandes dates du projet (cliquez sur les flèches pour naviguer - Réalisation : Sidonie Vilcoq)

A deux pas du casino, direction l’incontournable poissonnerie municipale. Nous espérons y croiser des Tréportais mais en ce début de vacances scolaires, ce sont plutôt des vacanciers que nous rencontrons. Ici aussi, on comprend rapidement que le sujet des éoliennes en mer crispe les commerçants. Tous exposent à leur stand la même affiche : “. 

Pas d’éoliennes chez nous ! Ils veulent les installer en plein milieu de notre zone de pêche. Ça va faire fuir les poissons et ça va forcément impacter notre commerce

Grégory, poissonnier au Tréport

“C’est la mort de la pêche”

Nous décidons donc d’aller à la rencontre des principaux concernés : les pêcheurs. Car au Tréport, la ville entière vit au rythme de la pêche. Le petit port abrite 77 bateaux de pêche (et de plaisance).  Nous faisons la connaissance de Ludovic, 60 ans. Il a arrêté de pêcher il y a quelques années à cause d’un infarctus. Depuis, il réparer les filets. Et à son âge, pas question de prendre sa retraite. “Comment vivre correctement avec une retraite à 1.300 euros par mois ?”

Ludovic n’a pas la langue dans sa poche. Et quand on lui demande son avis sur le projet de parc éolien : “c’est la mort des pécheurs s' ils font ça ! Et il n’y a pas que ça. J’habite à flanc de falaise, on va les voir de loin, c’est pas beau.”

“On est pas forcément contre les éoliennes. Le problème c’est qu’ils nous suppriment des zones complètes de pêche”, nous explique Jean-Joe, pêcheur depuis son plus jeune âge.

“Comment peut-on nous parler d’écologie alors qu’on va polluer la mer ?”

Au pied du bâtiment de la Coopérative des artisans pêcheurs associés du Tréport (CAPA), nous rencontrons Olivier Becquet, le gérant. Il est aussi vice-président du comité régional des pêches de Normandie et représentant syndical de la CFTC des marins pêcheurs. Le projet éolien en mer de Dieppe – Le Tréport, mené par Engie, il s’y oppose fermement depuis 16 ans. 

Les impacts, ils ne seront que pas visuels. Ça va polluer tout un espace qui va bien au-delà du périmètre du parc.

Olivier Becquet, vice-président du comité régional des pêches de Normandie

“Les éoliennes vont créer des vibrations qui vont faire des ondes à plus de 100 km. Il y aura tout de même une perturbation acoustique pour les animaux. S’ils la ressentent, les zones seront dépourvues de reproduction. C'est un vrai problème. Les gens n’imaginent pas l'impact sur la biologie, ça va ruiner les espaces. C’est irrémédiable. Bulots, crustacés qui rampent sur les fonds… tout va trinquer !”, explique Olivier Becquet. “En Belgique, en Hollande, en Allemagne,  il y en a en un paquet d’éoliennes. Et chez eux, en mer du Nord, ils ne pêchent plus rien.”

VIDEO. Interview d'Olivier Becquet

Et à l’approche de la présidentielle, difficile de trouver un candidat qui répond à leurs attentes. “A gauche, ils sont pour et contre. Ça ne ressemble à rien, on est perdu !”, poursuit Olivier Becquet. “Si on devait choisir un candidat en fonction de l’éolien, ce serait Le Pen et Zemmour, qui sont contre. Mais le problème, c’est que leur programme ne se limite pas qu’à ça… c’est délicat, alors je voterai blanc."

“La vie des Tréportais est en jeu”

Depuis 2009, l'association “Sans offshore à l’horizon” lutte contre l’implantation du projet. “On a créé cette association au départ contre la pollution visuelle. 62 éoliennes, ça représente la superficie de Paris avec des mâts qui montent à 200 m de haut. Mais le cœur du problème c’est la pêche”, nous explique Jean-Claude, trésorier de l’association.

Carmen Bilon a repris le flambeau à la présidence de l’association en 2020 après le décès de son mari Gérard. Pour elle, le plus problème est plus profond que ça. “C’est la vie des Tréportais qui est en jeu :

La pêche c’est toute la vie du Tréport. C’est une des seules villes du littoral qui vit toute l’année avec le port.

Carmen Bilon, présidente de l'association "Sans offshore à l'horizon"

VIDEO. Interview de Carmen Bilon

"Les feux ne sont pas au vert"

En raison des nombreux recours en justice de l’association, soutenue par les pêcheurs et de nombreux élus des communes voisines, la date du projet ne cesse d'être repoussée. “Ils n’ont pas le feu vert”, nous assure Carmen. “Notre force a été que dès qu’un projet pointait le bout de son nez, on faisait immédiatement un recours”.

“On a été en justice depuis 2014 devant différentes juridictions. Il y avait plusieurs autorisations à donner et aujourd’hui, on a des recours devant le conseil d’état pour mener les procédures jusqu’au bout”, explique Jean-Claude, trésorier de l’association. 

De son côté, la société "Éoliennes en mer Dieppe-Le Tréport" conteste ce propos : "En février 2019, le projet a obtenu, par arrêté préfectoral, ses autorisations administratives. Elles font l’objet de recours, qui sont actuellement examinés en Conseil d’Etat".

Ces recours ne sont toutefois pas suspensifs, le projet continue donc d’avancer et est entré dans la phase de préparation de sa construction. 

Éoliennes en mer Dieppe-Le Tréport

"Il est vrai que la Cour administrative d’appel de Nantes a suspendu pendant trois mois les autorisations délivrées le temps que soit régularisé un arrêté ministériel, sur lequel il manquait une signature. Ce dernier a été régularisé en décembre 2020, ce qui a levé la suspension de l’ensemble des autorisations. Une phase de fabrication des composants précèdera le début des travaux en mer, prévus à partir de 2023", nous indique la société.

Mais quelle serait la solution pour produire de l’énergie sans ces éoliennes en mer ? Selon Jean-Claude, trésorier de l’association, le projet du futur EPR à la centrale nucléaire de Penly pourrait bien résoudre le problème. Ces réacteurs permettraient de produire de l’électricité.

“Le nucléaire ne pollue pas, contrairement à ce qu’on pense. Même si nous ne sommes pas pro-nucléaire. Le rendement des éoliennes sur terre est aux alentours de 22%, en mer il est de 30% mais quand il n’y pas de vent, ça ne fonctionne pas. Et c’est une énergie qui n’est pas stockable”, explique Jean-Claude. “On a besoin d’un mixte énergétique. L’éolien on en a besoin aussi mais pas n’importe où et pas n'importe comment et surtout pas au mépris de nos pêcheurs.”

Le sujet des éoliennes fait aujourd’hui partie des enjeux de cette présidentielle 2022.  “Pour la première fois, un sujet très important est en jeu. Les politiques ne peuvent pas ignorer l’impact des citoyens. Tout le monde commence enfin à se rendre compte que les éoliennes sont une véritable catastrophe”, se réjouit Carmen.

Jeudi 10 février 2022, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé l’objectif de doter la France d’une cinquantaine de parcs éoliens en mer pour "viser 40 gigawatts en service en 2050", et de multiplier par deux la capacité de l’éolien terrestre.

Conversations de comptoir

Mais alors, pour qui voteront les Tréportais le 10 avril prochain ? Au comptoir d’un bar-tabac, le sujet crispe. "Ça ne regarde personne !”, nous lance un habitué. “Moi je compte voter, c’est un devoir de citoyen”, nous indique David, patron du bar-tabac “Le Rallye”. “Mais le problème c’est que c’est toujours la même chose. Des promesses non-tenues. Ça ne va jamais en mieux, ça va toujours pire”, nous explique Angelina, assistante de vie de 56 ans.

Au Tréport, pas question de dire pour qui on vote. Secret défense. Il faut dire que dans cette ville communiste depuis 1977, les extrêmes s’opposent. Aux dernières élections présidentielles, Marine Le Pen est arrivée en tête, et ce dès le premier tour, 3 points devant le candidat Insoumis Jean-Luc Mélenchon. “Ce sont surtout les pêcheurs qui votent pour l’extrême-droite”, nous lance-t-on. 

Parmi les sujets de préoccupations, il y a aussi le pouvoir d’achat ou encore la sécurité et l’emploi. “C’est une catastrophe. Ici et aux alentours, beaucoup sont payés au SMIC”, nous explique le patron du Rallye. “Il faudrait donner du travail à tout le monde mais le problème, c’est qu’il n’y a que des feignants ici !”, nous lance un client. 

Sur le marché du mardi matin, même constat. “Les gens sont à bout de souffle ici. Tout augmente. C’est compliqué de finir les fins de mois”, nous lance une maraîchère. 

23% de chômage

Au Tréport, le taux de chômage est de 23%. C’est bien plus que le chiffre national qui était à 8,1% au dernier trimestre en 2021. “On est sur un territoire très ouvrier avec des revenus relativement bas”, nous explique Laurent Jacques, maire communiste du Tréport. "Il y a eu une casse de l'industrie. Il y a une trentaine d’années, de grosses  entreprises qui avaient des milliers d’emplois ont disparu et n’ont pas été remplacées par autre chose.“

VIDEO. Interview de Laurent Jacques, maire du Tréport

durée de la vidéo: 00 min 40
Laurent Jacques, maire du Tréport ©Florent Motey et Amandine Pointel / France Télévisions

Avec un taux de chômage aussi fort, le projet de parc éolien ne serait-il pas un moyen de créer de l’emploi ? “Les promoteurs sont venus me voir plusieurs fois. Au départ il devait y avoir des usines construites pour monter ces éoliennes mais finalement elles ne sont pas véritablement sur notre territoire. Elles sont sur Le Havre, à 170 km d’ici. Ce n’est pas ce qui va donner du travail à nos habitants”, explique Laurent Jacques. 

Il n’y a donc aucun emploi créé au Tréport grâce aux éoliennes.

Laurent Jacques, Maire du Tréport

Fermeture ou délocalisation de grandes usines, pas assez d’emploi… Résultat, le nombre d’habitants ne cesse de baisser. Depuis 1975,  Le Tréport perd en moyenne 50 habitants par an. “Nos jeunes, quand ils partent faire des études dans les grandes villes, les trois quarts du temps ils ne reviennent pas au Tréport”, explique le maire.

Le Tréport est aussi une station balnéaire avec de nombreuses résidences secondaires. “C’est en train de s’accentuer avec la crise sanitaire. Ca va poser problème pour nos commerçants, ils ne peuvent pas travailler que l’été.” Avec 5 116 habitants à l’année pour une superficie d'environ 7 km², la population est multipliée par trois l’été.

“On aurait bien besoin d’une grosse entreprise ou deux qui viennent s’installer au Tréport pour redonner un coup de pouce.” Un coup de pouce qui pourrait arriver plus vite que prévu avec le futur projet d’EPR à Penly, à quelques kilomètres de là. “Nous sommes plusieurs élus à soutenir le projet. C’est une chance sur notre territoire”, conclut le maire.

Le Tréport en quelques chiffres

  • Population : 5 116 habitants (2018)
  • Taux de chômage : 23% (2021)
  • Salaire net moyen : 1 984 € (2 424€ à échelle nationale, 2019)

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